[Note 101: ][(retour) ] Id. serie Ia, t. II, p. 437.
C'est probablement la vérité. Henri aimait beaucoup les dames, et se plaisait «à aller au change». Si Brantôme dit vrai, ses nombreuses expériences lui auraient permis un jour de faire par comparaison un éloge fort indiscret de sa femme. Ses poètes favoris étaient Lancelot de Carles et Mellin de Saint-Gelais, qui ne sont pas des chantres de l'amour transi. Mais il est vrai qu'il n'aimait pas le scandale et se débarrassait vite des femmes qui, glorieuses de son choix, faisaient, comme dit Catherine, «voler les éclats» de leur faveur. Aussi donna-t-il congé à une grande dame écossaise, Lady Fleming[102], qui, ayant eu de lui un enfant, affectait les prétentions d'une maîtresse en titre. Et cependant il reconnut le fils qu'il avait eu d'elle, Henri d'Angoulême, comme il avait reconnu Diane de France, la fille de Philippa Duc. S'il n'a pas avoué l'enfant de Nicole de Savigny[103], c'est peut-être que la mère étant mariée, l'attribution de paternité restait douteuse. Il a eu bien d'autres caprices qui n'ont pas laissé de traces.
[Note 102: ][(retour) ] Johanna ou Janet Stewart, fille naturelle de Jacques IV d'Écosse et veuve du lord Haut-Chambellan Fleming, avait accompagné en France, à titre de gouvernante, la petite reine Marie Stuart, fiancée au fils aîné d'Henri II.
[Note 103: ][(retour) ] Cependant l'abbé Pierfitte dit que Nicole de Savigny eut cet enfant d'Henri II avant d'épouser son cousin Jean II de Ville, baron de Saint-Rémy. Mais alors pourquoi Henri II n'a-t-il pas légitimé le fils de cette maîtresse, une dame noble, et pourquoi celui-ci s'appelle-t-il Henri de Saint-Rémy, un titre qui appartenait au mari de sa mère? Abbé Pierfitte, Journal de la société d'archéologie de Lorraine, 1904, p. 101 et note 1 de la page 102.--C'est de cet Henri de Saint-Rémy, qui fut gentilhomme ordinaire d'Henri III, que descendait la fameuse comtesse de Lamotte-Valois, l'aventurière de l'affaire du Collier.
Est-il vraisemblable que cet homme de tempérament amoureux ait, dans l'ardeur de sa jeunesse, adoré de loin Diane de Poitiers, cette beauté savoureuse, alors dans l'épanouissement de sa maturité?
S'il ne l'avait pas aimée d'amour, lui aurait-il écrit pendant qu'elle était absente: «Je croy que pourés asés panser le peu de plésyr que j'aré (aurai) à Fontainebleau sans vous voyr, car estant ellongné de sele de quy dépant tout mon byen, il est bien malésé que je puysse avoir joye».--«Je ne puis vivere (vivre) sans vous».--Et il signe «Seluy qui vous ayme plus que luy mesmes».--«Vous suplye avoyr toujours souvenance de celuy qui n'a jamés aymé ni n'aymera jamés, que vous». Elle est, comme il le lui dit en vers, «sa princesse», la «dame roine et maistresse» de la «forteresse» de sa «foi», une «déesse», de qui il avait craint qu'elle «ne se voulut abeser» (abaisser) jusqu'à faire «cas» de lui[104]. Il avait, en 1547, quand il succéda à son père, vingt-huit ans. L'agent du duc de Ferrare savait qu'il allait à toute heure, après dîner, après souper, voir la Sénéchale. L'ambassadeur de Charles-Quint, Saint-Mauris, qui avait intérêt à renseigner son gouvernement sur les influences de la nouvelle Cour, avait appris d'Éléonore d'Autriche, veuve de François Ier, des détails qu'elle tenait de Mme de Roye, une très grande dame, dont le prince de Condé épousa plus tard la fille. Tous les jours le jeune Roi, qui s'était empressé de faire Diane duchesse de Valentinois, allait lui rendre compte des affaires importantes qu'il avait traitées avec les ambassadeurs étrangers ou ses ministres. Et puis après, «il se assiet au giron d'elle avec une guinterne (cithare) en main de laquelle il joue et demande souvent au Connétable, s'il y est, ou à Omale (François de Guise, alors duc d'Aumale) si led. Silvius (Diane) n'a pas belle garde touchant quant et quant les tetins et la regardant ententivement comme homme surprins de son amitié»[105]. Diane minaudait, protestant «que désormais elle sera ridée».
[Note 104: ][(retour) ] Voir quelques lettres et des vers d'Henri II à Diane de Poitiers dans les Lettres inédites de Dianne de Poytiers, p. p. Georges Guiffrey, Paris, 1866, p. 220, 223, 226, 228.
[Note 105: ][(retour) ] Lettre de Saint-Mauris à sa Cour, Revue Hist., t. V, 1877. p. 112.--Contre la «thèse ingénieuse reprise récemment» des amours platoniques d'Henri II avec Diane, voir d'autres références dans le livre de M. Lucien Romier, Les Origines politiques des guerres de religion. t. I, 1913: Henri II et l'Italie, (1547-1555). p. 26, note 1.
Quelle adoration et qui s'accorde si bien avec ses lettres d'amant humble et tendre! Pour qu'il lui ait gardé jusqu'à la mort le même amour, et comme une sorte de reconnaissance émue, il faut bien qu'elle ne l'ait pas rebuté dans la crise de désir de sa jeunesse; et peut-être qu'éprise elle-même--elle avait en 1538, quand il la connut, près de quarante ans, l'âge des grandes passions,--elle se soit donnée et abandonnée.
La principale intéressée, Catherine n'avait aucun doute sur la nature des rapports de son mari avec Diane. Elle dissimula la haine que lui inspirait la maîtresse en titre tant que vécut Henri II, et même après la mort du Roi elle s'abstint, par respect pour sa mémoire, de trop vives représailles. Mais elle n'oubliait pas. Veuve depuis vingt-cinq ans, elle remontrait à sa fille, la reine de Navarre, dans une lettre du 25 avril 1584, qu'elle ne devait pas caresser les maîtresses de son mari, car celui-ci pourrait croire que, si elle se montrait si indulgente, c'est qu'elle trouvait son contentement ailleurs. Et, allant au-devant de l'objection probable, elle ajoutait: [Qu'elle] (ma fille) «ne m'alègue [mon exemple] en sela; car cet (si) je fesé bonne chère à Madame de Valentinois, c'estoyt le Roy (à cause du Roi) et encore je luy fésèt tousjour conestre (au Roi) que s'estoyt à mon très grent regret: car jeamès famme qui aymèt son mary, n'éma sa p...., car on ne le peust apeler aultrement, encore que le mot souyt vylayn à dyre à (par) nous aultres»[106].