[Note 263: ][(retour) ] 2 décembre 1560. Lettres de Catherine, I, p. 568, ou I. p. 158.

Les États généraux, élus du vivant de François II, se réunirent à Orléans cinq jours après sa mort. C'était la première fois depuis 1484 que les trois ordres de la nation étaient consultés ensemble sur leurs griefs et sur leurs vœux. La bataille électorale avait été très disputée et, malgré la pression gouvernementale, la Noblesse et le Tiers état avaient choisi nombre de représentants hostiles aux Guise et favorables à la réformation de l'Église, sinon à la Réforme. Catherine pouvait craindre que cette assemblée sans expérience ni tradition, entraînée par les passions religieuses ou politiques, ne fût tentée de jouer un grand rôle à ses dépens. Pendant tout le principat des Guise, les réformés n'avaient pas cessé de soutenir dans les «livrets» et de crier dans les libelles qu'en cas de minorité les États généraux étaient seuls aptes à constituer une régence et les princes du sang à l'exercer, et cette polémique avait fait impression. Outre cette raison de principe, les députés très ardents des provinces d'Aquitaine (Sud-Ouest) et de quelques bailliages de Normandie, Touraine, Maine, etc.[264], en avaient une autre pour exclure la Reine-mère. Inspirés par les prédicants calvinistes, ils voulaient, pour régénérer l'Église, amputer les abus, les superstitions, les vices qui la corrompaient et ils jugeaient Catherine incapable, par défaut de zèle ou manque de vigueur, de porter le fer dans les parties gâtées du corps ecclésiastique. Sous prétexte qu'ils avaient été convoqués par François II et qu'ils avaient été délégués par devers lui, ils se déclaraient sans pouvoirs sous son successeur et demandaient soit de nouvelles élections, soit le temps de consulter leurs bailliages et d'en recevoir un nouveau mandat. Mais Catherine craignait que les électeurs, enhardis par la défaite des Guise et du parti catholique, ne nommassent une majorité résolument calviniste, qui donnerait ou même imposerait la régence au roi de Navarre. Elle fit si bien que la majorité des deux ordres laïques déclara que, la dignité royale ne mourant point, les pouvoirs dont ils avaient été investis sous François II restaient valables sous Charles IX.

[Note 264: ][(retour) ] On en trouvera la liste dans [Lalourcé et Duval], Recueils des cahiers généraux des trois ordres, t. I, p. 176-177. Naturellement ils protestaient qu'ils n'avaient pas eu l'intention de diminuer «l'autorité» de la Reine-mère.

Sauf en ce qui concernait son autorité, Catherine était disposée aux concessions. Son accord avec Antoine de Bourbon et l'aide qu'elle attendait de lui contre un retour offensif des Guise l'auraient, à défaut d'autres motifs, obligée à suspendre la persécution contre les protestants. Mais elle avait de plus constaté que la rigueur était impuissante à détruire une croyance invétérée et à convertir les dissidents, quand ils sont multitude. Il fallait de toute nécessité changer de méthode, employer la douceur et la persuasion là où la force et la violence avaient échoué. Confiante avec excès dans son habileté, elle ne croyait pas impossible de satisfaire les réformés sans soulever les catholiques et de les acheminer les uns et les autres dans les voies de la tolérance.

Le chancelier Michel de l'Hôpital était lui aussi partisan de la conciliation. Dans la séance royale d'ouverture des États, le 13 décembre, il fit avec quelque rudesse la leçon à tout le monde[265]. «Ne soyons si prompts à prendre et suyvre nouvelles opinions, chacun à sa mode et façon... Autrement s'il est loisible à un chacun prendre la nouvelle religion à son plaisir, voyés et prenés garde qu'il n'y ait autant de façons et manières de religions qu'il y a de familles ou chefs d'hommes. Tu dis que ta religion est meilleure, je défends la mienne; lequel est le plus raisonnable que je suyve ton opinion ou toy la mienne.» C'était à l'Église universelle, non aux particuliers, de décider les points de foi. Le Roi et la Reine n'oublieraient rien pour hâter la réunion du Concile général que le pape venait d'annoncer (20 novembre); et «où ce remède faudroit (manqueroit), ils useront de toutes autres provisions, dont ses prédécesseurs roys ont usé», c'est-à-dire assembleraient un Concile national.

[Note 265: ][(retour) ] Le discours dans Duféy, Œuvres complètes de l'Hôpital, t. I, p. 403 sqq., et dans [Lalourcé et Duval], Recueil de pièces originales et authentiques, t. I, p. 42-66.

Il reprocha aux catholiques de n'avoir pas employé les meilleurs moyens pour ramener les dissidents. «Nous avons cy devant fait comme les mauvais capitaines, qui vont assaillir le fort de leurs ennemis avec toutes leurs forces, laissans despourveus et desnués leurs logis. Il nous faut doresnavant garnir de vertus et de bonnes mœurs, et puis les assaillir avec les armes de charité, prières, persuasions, paroles de Dieu qui sont propres à tel combat. La bonne vie, comme dit le proverbe, persuade plus que l'oraison. Le cousteau vaut peu contre l'esprit, si ce n'est à perdre l'âme ensemble avec le corps.... Prions Dieu incessamment pour eux et faisons tout ce que possible nous sera, tant qu'il y ait espérance de les réduire et de les convertir. La douceur profitera plus que la rigueur.»

Mais contre «aulcuns» «qu'on ne peut contenter et qui ne demandent que troubles, tumultes, et confusions», le Roi déploiera à l'avenir toute sa puissance. «Si est ce que jusques icy a esté procédé si doulcement que cela semble plutost correction paternelle que punition. Il n'y a eu ni portes forcées, ne murailles des villes abbatues, ne maisons bruslées, ne privilèges ostés aux villes comme les princes voisins ont fait de nostre temps en pareils troubles et séditions»[266]. C'était l'affirmation d'une politique qui, indulgente aux erreurs de l'esprit, réprimerait sans pitié les désordres.

Les réformés ardents s'indignèrent que le Chancelier les eût accusés de vouloir «planter leur religion avec espées et pistoles». Mais pourtant l'Histoire ecclésiastique, qui reflète si fidèlement leurs idées, reconnaît que «puisqu'il n'y a qu'une vraye religion à laquelle tous les petits et grands doivent viser, le magistrat doit sur toutes choses pourvoir à ce qu'elle seule soit advouée et gardée es pays de sa subjection...»[267]. C'est dire que le jour où ils seraient les maîtres, ils réformeraient, autrement dit changeraient la religion, doucement, s'ils le pouvaient, par force, s'ils y trouvaient de la résistance.

[Note 266: ][(retour) ] Œuvres complètes de Michel de l'Hôpital, chancelier de France, publiées par Duféy, t. I, 1824, p. 403.