Catherine affirmait hardiment que tout allait bien en France... «pour le fayst de la relygion», mais elle savait le contraire. Les religionnaires violaient les édits qui défendaient les prêches publics ou privés; ils s'assemblaient de jour, de nuit, même en armes. Dans le Midi, ils rendaient aux catholiques coup pour coup. A Paris le bruit courut qu'ils projetaient de troubler la procession solennelle du Saint Sacrement le jour de la Fête-Dieu (15 juin). L'Édit du 19 avril était resté lettre morte, les magistrats refusant d'appliquer une loi que le Chancelier avait soustraite à l'enregistrement et les réformés la jugeant trop rigoureuse et s'obstinant à réclamer des temples.

La Régente décida de faire de nouvelles concessions, mais de ne pas en prendre seule la responsabilité. A Reims, le Cardinal de Lorraine, après les reproches que l'on sait sur le «nonchaloir» dans l'application des lois, l'avait engagée à faire délibérer sur la question religieuse les princes, seigneurs et autres membres du Conseil privé avec les présidents et conseillers du Parlement, et de «garder puis après inviolablement ce qui serait arresté». Elle voulut tenter la chance et obtenir d'une assemblée, qui serait presque toute catholique, l'approbation de sa politique religieuse. Elle caressa les Guise, appela le Duc à Paris pour escorter la procession de la Fête-Dieu; écrivit à son ambassadeur en Espagne de recommander à Philippe II les intérêts de Marie Stuart. Alors, se croyant sûre du résultat, elle mena le Roi et le Conseil privé tenir séance au Parlement «pour adviser aux différends de la religion en ce qui concernoit le fait d'estat»[291].

[Note 291: ][(retour) ] La «grande consultation» de la Cour de Paris avait été précédée de dix jours de conférences juridico-théologiques entre le Parlement, le Clergé, la Sorbonne. Maugis, Histoire du Parlement de Paris de l'avènement des rois Valois à la mort de Henri IV, t. II, 1914, p. 29.

Le Chancelier, fut bien obligé de reconnaître que les «troubles et esmotions» pullulaient et multipliaient de jour en jour en ce royaume et il pria l'Assemblée d'indiquer «quelque bon remède et propre» à y pourvoir, mais il n'eut pas celui qu'il attendait. Après de longs débats (23 juin-11 juillet 1561), cette «grande compagnie» fut d'avis à trois voix de majorité d'interdire «sous peine de confiscation de corps et de biens de faire aucuns conventicules et assemblées publiques ou privées avec armes ou sans armes».

Conformément au vœu que la Reine avait provoqué, le Chancelier dressa l'Édit de juillet (1561), qui interdisait l'exercice public ou privé du culte réformé et déférait la connaissance des faits «de simple hérésie» aux gens d'Église. Mais la peine de mort se trouvait d'une manière implicite abolie, les hérétiques convaincus n'étant déclarés passibles que du bannissement. L'Édit défendait «sur peine de la hart» les injures, les irruptions «dans les maisons», «soubs quelque prétexte ou couleur que ce soit de religion ou autre», et commandait aux prédicateurs de «n'user en leurs sermons ou ailleurs de paroles scandaleuses ou tendantes à exciter le peuple à esmotion». Enfin il octroyait à nouveau grâce, pardon et abolition pour «toutes les fautes passées procédans du faict de la religion ou sédition provenue à cause d'icelle depuis la mort du roi Henri II, en vivant paisiblement et catholiquement et selon l'Église catholique et observation accoutumée»[292].

[Note 292: ][(retour) ] Édit du 30 juillet dans Fontanon, Edicts et Ordonnances des rois de France, éd. 1611 t. IV, p. 264-265.

D'ailleurs le gouvernement, avec une inconséquence généreuse, se disposait à violer l'Édit qu'il venait de publier. Le ministre Merlin écrivait, le 14 juillet 1561, aux fidèles: «Les moins puissans d'entre nous auront occasion... d'estre assuretz en leurs maisons ou de leurs voysins, jouissant de la prédication de la parole de Dieu». Il leur faisait même prévoir «quelques aultres meilheures nouvelles» qu'il ne voulait pas divulguer, de peur que «nos adversaires» ne pussent brasser «les moyens de nous priver du bien qui nous peut revenir en les tenant secrettes et cachées»[293]. A Saint-Germain, où la Cour s'était installée au retour du sacre, «il se faist tousjours, écrit l'ambassadeur d'Espagne Chantonnay, quelque presche en la maison de quelque seigneur et dame, et s'est presché plus hardiment ces jours passez dedans le chasteau de Saint-Germain qu'il n'y fust oncques devant l'Édit»[294]. Le président du présidial de Poitiers, menacé d'une émeute par les réformés s'il publiait l'Édit, consulta la Reine-mère qui lui ordonna de le faire lire «au siège sans en faire la publication à son de trompe, comme il est accoustumé», ajoutant: «Ne vous mectez en nulle peyne d'en requérir l'observation si exacte».[295] La jurisprudence du gouvernement était toujours plus libérale que la loi.

[Note 293: ][(retour) ] Comte J. Delaborde, Les protestans à la Cour de Saint-Germain, lors du colloque de Poissy, 1874, p. 79.

[Note 294: ][(retour) ] Mémoires de Condé, t. II, p. 13 et 16, 31 août 1561.

[Note 295: ][(retour) ] 2 septembre 1561, Lettres, I, p. 233-234.