[Note 302: ][(retour) ] Histoire ecclésiastique des Églises réformées, I, p. 522-523.
Sur l'invitation du roi de Navarre, les Églises réformées de France avaient député à Poissy, entre autres représentants, des ministres chargés de débattre avec les docteurs catholiques les points de doctrine et les moyens d'entente. Calvin, trop caduc pour faire le voyage et que le gouvernement d'ailleurs eût craint de ne pouvoir protéger contre un attentat catholique, avait envoyé à sa place Théodore de Bèze, son éloquent coadjuteur. De Suisse vint un des plus savants théologiens de l'Église réformée, Pierre Vermigli, autrement dit Pierre Martyr, Italien de naissance, chassé de son pays par la persécution et alors pasteur à Zurich. Bèze, le lendemain de son arrivée, fut «esbahi», suivant sa propre expression, de trouver le soir, chez le roi de Navarre où il était attendu, la Reine-mère elle-même avec Condé, les cardinaux de Bourbon et de Lorraine, Mme de Crussol et une autre dame. Aux assurances qu'il lui donna de «servir» avec ses compagnons «à Dieu et à Sa Majesté en une si sainte et nécessaire entreprise», elle, «avec un fort bon visage» «respondit qu'elle serait très aise d'en veoir un effect si bon et heureux que le royaume en peust venir à quelque bon repos»[303]. Le cardinal de Lorraine immédiatement attaqua Bèze sur le dogme de l'Eucharistie, mais il le fit sans aigreur, en s'excusant même d'être «rude en ces affaires», comme un grand seigneur qui parle devant des princes et une Reine, et qui a grand désir de conciliation. Bèze montra même volonté, convenant que bien que «le corps [du Christ] soit aujourd'huy au Ciel et non ailleurs..., toutefoys aussi véritablement nous est donné ce corps et receu par nous moyennant la foy en vie éternelle». Le Cardinal, qui, dit-on, ne croyait guère au changement du pain et du vin en corps et sang de Jésus-Christ, effleura la question de la transsubstantiation et, préoccupé avant tout de la foi en la présence réelle, il put croire, après la déclaration de son interlocuteur, que sur ce point fondamental ils s'entendaient. «Je le croy ainsi, madame, dit-il à Catherine, et voilà qui me contente». «Alors, raconte Bèze, me tournant vers la Reine, voilà donc ces sacramentaires si longtemps tourmentés et chargés de toutes sortes de calomnies»[304]. Sous ce nom de sacramentaires les catholiques englobaient diverses sortes de dissidents, bien à tort d'ailleurs. En effet, les disciples de Zwingle ne voyaient dans la Cène qu'une commémoration du sacrifice expiatoire du Sauveur, mais pour les calvinistes elle était une vraie participation, quoique purement spirituelle, au corps et au sang de Jésus-Christ. Bèze relevait avec ironie l'erreur des adversaires de son Église. Catherine, attentive à tout indice de rapprochement, souligna sa protestation. «Escoutez-vous, dit-elle, monsieur le Cardinal? Il dit que les sacramentaires n'ont point aultre opinion que ceste cy à laquelle vous accordez.» Après quelques autres propos «touchant l'accord et union», la Reine-mère s'en alla «fort satisfaite». Les jours suivants, elle se montra très aimable, elle demanda ou fit demander des nouvelles de Calvin, de son âge, de sa santé, de ses occupations. Elle s'enquit avec intérêt de Pierre Martyr Vermigli, son compatriote, qui n'arriva qu'un peu plus tard. Elle permit à Bèze de prêcher au logis du prince de Condé et de l'Amiral. Elle crut que les docteurs des deux confessions parviendraient à s'entendre.
[Note 303: ][(retour) ] Bèze, dans la lettre à Calvin du 25 août, Calvini Opera Omnia, t. XVIII, col. 631-632, se contente de dire qu'il lui déclara la cause de sa venue, «à quoi elle me respondit très humainement».
[Note 304: ][(retour) ] Lettre de Bèze dans les Calvini Opera Omnia, XVIII, col. 63-633. La lettre est en français et toutefois cette phrase adressée à la Reine est en latin: Catherine comprenait donc cette langue.
Mais elle se faisait illusion. Catholiques et réformés avaient même fin qui était de détruire l'Église rivale. Bèze remontrait à Condé, le jour de son «apoinctement» avec Guise, que «quant à sa querelle particuliere»... il «(Condé) savoit assez à qui il en faloit remettre la vengeance. Mais que nul ne povoit estre tenu pour amy de Dieu s'il ne se declairoit ennemy des ennemys jurez d'iceluy et de son Église en ceste qualité»[305]. L'Église gallicane se sentait même devoir contre les hérétiques. Elle autorisa, par zèle catholique, l'établissement en France de l'ordre des jésuites que jusque-là elle avait repoussé, en haine de ses principes ultramontains. Elle avait consenti à entendre les novateurs en leur justification, mais comme un tribunal chargé de prononcer l'arrêt. Les ministres réformés sollicitèrent du Roi la déclaration «que les evesques, abbés et ecclésiastiques» ne fussent point leurs «juges», attendu qu'ils étaient leurs «parties». Mais la Reine-mère estima que «pour lors il n'estoit expedient» de délivrer cet acte, «joinct qu'ils se devoient bien contenter de sa simple parole et promesse que les dits ecclésiastiques ne seroient aucunement juges en cette partie»[306].
Le clergé catholique n'admettait point d'égalité. Il attendit les défenseurs de l'hérésie dans le réfectoire des nonnains de Poissy, lieu ordinaire de ses séances. Cardinaux, évêques, docteurs occupaient, chacun à son rang, les deux côtés de la salle. Au fond, dominant l'assemblée, siégeaient sur un échafaud, le Roi, la Reine-mère, Monsieur, frère de Charles IX, Marguerite, sa sœur et le roi et la reine de Navarre. Après un discours du Chancelier sur les avantages que le Roi se promettait de cette réunion, les ministres furent introduits. Ils apparurent dans leur simple et sévère costume, escortés par le duc de Guise et les archers, et se rangèrent debout le long d'une barrière qui les séparait des docteurs catholiques assis[307]. (9 septembre 1561).
Théodore de Bèze exposa la doctrine de l'Église réformée[308]. Il dit en quoi elle s'accordait avec celle de l'Église romaine, en quoi elle s'en distinguait, et franchement il aborda la question de l'Eucharistie. Jusque-là l'admiration, mêlée de surprise, de sa parole élégante et noble, forte et précise, avait contenu les passions de l'auditoire, mais quand il en vint à dire que le corps du Christ «est esloingné du pain et du vin, autant que le plus haut ciel est esloingné de la terre»[309], un murmure de protestation s'éleva. Le cardinal de Tournon dit au Roi et à la Reine: «Avez-vous ouï ce blasphème?» Bèze, entendant cette rumeur, resta un moment «étonné». Quand il eut fini, le cardinal de Tournon «pria le Roy, la Reine mère et l'assistance de n'adjouster pas foy aux erreurs qu'ils avaient ouïes!» Catherine, embarrassée, répondit «que le Roi, son fils, et elle vouloient vivre et mourir en la foy catholique, en laquelle avoient vécu ses prédécesseurs Roys de France»[310].
[Note 305: ][(retour) ] Bèze à Calvin, 25 août 1561, Calvini Opera omnia, t. XVIII, col. 631.
[Note 306: ][(retour) ] Histoire ecclésiastique, t. I, p. 553-555.
[Note 307: ][(retour) ] Sur le colloque, ajouter aux références indiquées par La Ferrière, Lettres de Catherine, I, 238, De Ruble, Le Colloque de Poissy septembre-octobre 1561, dans Mémoires de la Société de l'Histoire de Paris, XVI, 1889.