[Note 352: ][(retour) ] Lettres, I, p. 265.
Mais que cette explication soit ou non sincère, qu'elle agisse par politique ou par dégoût de la violence, on se prend à l'admirer de suivre courageusement la voie qu'elle s'est tracée. Elle réunit dans les derniers jours de janvier quelques théologiens et quelques ministres pour débattre plus particulièrement la question des images. Elle amène à ce nouveau colloque des évêques et des cardinaux. C'était, expliquait-elle au légat, Hippolyte d'Este, le meilleur moyen de convaincre les prédicants d'ignorance que de leur permettre de présenter leurs arguments[353]. En réalité, ce qu'elle voudrait, c'est un programme de réformes, souscrit par les catholiques et les protestants, qu'elle pût présenter au prochain Concile comme le vœu commun des deux Églises. Bèze savait la vanité de cette tentative, mais il s'y prêta pour lui complaire[354]. Monluc et les docteurs catholiques les plus conciliants, Salignac, Despence, Picherel, Bouteiller, sans vouloir, comme les ministres, proscrire absolument les images, émirent le vœu «que les évêques, curés et autres pasteurs remontrassent souvent au peuple que les images n'ont esté receues en l'Église que pour instruire les simples et représenter ce que notre Sauveur a fait pour nous»; qu'elles ne sont pas elle-mêmes un objet de culte et que toutes, «hormis la simple croix», doivent être «déplacées des autels et mises en parois en tels lieux qu'on ne les puisse plus adorer, saluer, baiser, vestir, couronner de fleurs, bouquets, chapeaux, leur offrir vœux, les porter par les rues et temples sur les espaules ou bastons». Mais la majorité des docteurs, tout en blâmant l'abus, décida de maintenir l'usage. Il en fut de ce petit colloque comme du grand colloque de Poissy.
[Note 353: ][(retour) ] Baronii, Raynaldi et Laderchi, Annales ecclesiastici, éd. de 1879, Bar-le-Duc et Paris, t. XXXIV, p. 178, lettre du cardinal de Ferrare, du 17 janvier 1562.
[Note 354: ][(retour) ] Histoire ecclésiastique, I, p. 692.--Lettre de Bèze à Calvin, 1er février 1562, Calvini Opera omnia, XIX, col. 273-275.
Catherine continuait à jouer très serré, multipliant les affirmations de son zèle pour le catholicisme, et laissant les réformés jouir du bénéfice de l'Édit de janvier et même d'un peu plus de liberté. Mais une nouvelle et définitive évolution d'Antoine de Bourbon[355] la priva de son plus solide appui du côté des protestants. Le Légat, qui était aussi fin qu'elle, s'était bien gardé de la heurter de front et même, pour lui plaire, il l'aurait, dit-on, un jour accompagnée au prêche. Entre temps, comme s'il n'eût voulu que la seconder, il travaillait lui aussi à rapprocher le roi de Navarre de Philippe II. Antoine de Bourbon avait beaucoup varié en ses pratiques religieuses au cours de l'année 1561, allant successivement ou le même jour à la messe et au prêche et, selon ses intérêts, fidèle de l'une ou l'autre Église, correspondant avec Calvin et déléguant au pape pour qu'il lui fît obtenir du roi d'Espagne la compensation si ardemment convoitée. La Cour de Rome donna de bonnes paroles. Hippolyte d'Este, le cardinal de Tournon et Chantonnay lui persuadèrent que, s'il menait son fils à la messe--ce fils que Jeanne d'Albret nourrissait avec tant de soin dans l'hérésie--il gagnerait le cœur du Roi catholique et obtiendrait de lui ce qu'il voulait. Il le crut et, immédiatement après l'Édit de janvier, il rompit, définitivement cette fois, avec les réformés. C'était pour eux un coup terrible, comme on en peut juger par la fureur de Bèze. «Ce malheureux, écrit-il à Calvin le 1er février, est absolument perdu et il a résolu de tout perdre avec lui. Il éloigne sa femme, il ose à peine regarder l'Amiral à qui il doit tout»[356]. Bèze ne veut plus désormais l'appeler que «Julien» (l'apostat). «À peine pourrait-on trouver, dit-il, pareil exemple de légèreté, de perfidie, de scélératesse»[357]. Quant à la Reine-mère, ou, comme il dit, notre «autocratrice» Áυτοκράτορα, il reconnaît, «qu'il n'y a pas de sa faute et qu'elle est grandement offensée de ce qui se passe (istis maxime offendi)»[358]. Dans le premier moment de colère, elle s'en prit au Connétable, qu'elle rendait responsable du revirement du roi de Navarre, «et en sont venues parolles si aigres que le Connétable s'en est allé»[359]. Le moment était critique. Elle était brouillée avec les chefs du parti catholique, et, dans le parti protestant, elle n'avait plus pour elle que l'Amiral et son frère, d'Andelot, qu'elle avait fait entrer au Conseil privé, la Reine de Navarre, et Condé, qui à la fin de février relevait à peine d'une grosse attaque de fièvre. Sous peine de se perdre, elle était obligée de changer d'allure, sinon de sentiments. Elle donna l'ordre à toutes ses dames et demoiselles de vivre catholiquement à son exemple, si elles ne voulaient pas être chassées honteusement et punies. Le 4 février, elle communia et suivit la procession, accompagnée de toute la Cour[360]. Elle coupa court aux fantaisies huguenotes d'Henri d'Orléans. Elle «le tansa fort, raconte Marguerite, luy et ses gouverneurs, et, le faisant instruire, le contraignist de reprendre la vraye, saincte et ancienne religion de nos pères, de laquelle elle ne s'estoit jamais departie»[361]. Après cette évolution, elle pouvait, dans une lettre à la Reine d'Espagne, s'élever contre ceux qui calomniaient la conduite de son fils. «Le cardysnal de Tournon, écrit-elle, m'a dyst luy-mesme qu'il l'a veu à la mese» (messe)[362].
[Note 355: ][(retour) ] La défection définitive de Antoine de Bourbon a suivi l'Édit de janvier, Histoire ecclésiastique, I, p. 688.
[Note 356: ][(retour) ] Calvini Opera Omnia, XIX, col. 275.
[Note 357: ][(retour) ] Ibid., col. 299.
[Note 358: ][(retour) ] Ibid., col. 275. Bèze a cancellé dans ses lettres manuscrites, et par conséquent les anciennes édition ne portent pas les passages où il est question de la bonne volonté de la Reine-mère (voir supra p. 109, 110 et ici, p. 115, avec les renvois aux documents). Mais les consciencieux érudits Baum Cunitz et Reuss, qui ont publié les Œuvres complètes de Calvin, ont rétabli tous les endroits supprimés et inédits, et, ce faisant, ils ont rendu aux historiens de Catherine un inappréciable service. Bèze s'en voulait d'avoir été dupe, et les éditeurs de la correspondance de Calvin sont confus qu'il se soit trompé sur le caractère de la Reine et les vertus de ses enfants (XIX, col. 178, notes 6, 7, et col 275, note 16). Au vrai, il n'y a pas tant à rougir. Bèze a vu la Reine-mère, telle qu'elle fut, sincère en cet essai d'apaisement et de tolérance. Si elle a changé de sentiment, c'est qu'elle y a été contrainte par la force des choses. Il faut, sans parti pris, lui tenir compte de ses bonnes intentions.
[Note 359: ][(retour) ] Lettre de Chantonnay, ambassadeur d'Espagne en France, du 3 février 1562, Mémoires de Condé, II, p. 21-22.