Avec l'art meurtrier de l'hyménoptère mettons en parallèle l'art meurtrier de l'homme, de l'homme pratique, dont le métier est de tuer rapidement. J'évoquerai ici un souvenir d'enfance. Petits écoliers d'une douzaine d'années, on nous expliquait les infortunes de Mélibée, versant ses chagrins dans le sein de Tityre, qui lui offre ses châtaignes, son fromage et sa couche de fougère fraîche; on nous faisait réciter un poème de Racine fils, la Religion. Singulier poème, en vérité, pour des enfants plus soucieux de billes que de théologie! Il m'en est resté tout juste deux vers et demi:

...et jusque dans la fange,
L'insecte nous appelle et, certain de son prix,
Ose nous demander raison de nos mépris.

Pourquoi ces deux vers et demi dans ma mémoire, et rien de tout le reste? Parce que le Scarabée et moi étions déjà des amis. Ces deux vers et demi m'inquiétaient; je trouvais fort saugrenue l'idée d'aller vous loger dans la fange, vous les insectes, si propres de costume, si corrects de toilette. Je connaissais la cuirasse bronzée du Carabe, le justaucorps en cuir de Russie du Cerf-volant; je savais que les moindres d'entre vous ont des reflets d'ébène, des éclats de métaux précieux; aussi la fange où vous vautrait le poète me scandalisait elle un peu. Si M. Racine fils n'avait rien de mieux à dire sur votre compte, autant valait se taire; mais il ne vous connaissait pas, et de son temps à peine quelques-uns commençaient à vous soupçonner.

Tout en ruminant pour la prochaine leçon quelque passage de l'ennuyeux poème, je me faisais à ma guise un autre genre d'éducation. La Linotte était visitée en son nid sur quelque touffe de genévrier à ma taille; le Geai était épié, cueillant le gland à terre; je surprenais l'Écrevisse toute molle encore après avoir fait peau neuve; je m'informais de l'époque exacte de l'arrivée des Hannetons; j'étais à la recherche de la première fleur de Coucou épanouie. L'animal et la plante, poème prodigieux dont un vague écho s'éveillait en ma jeune cervelle, faisaient très heureuse diversion à l'alexandrin sans chaleur. Le problème de la vie et cet autre, aux lugubres effrois, le problème de la mort, par moments me traversaient l'esprit. C'était une obsession passagère, qu'effaçait la mobilité de l'âge. Néanmoins la redoutable question revenait, tirée de l'oubli par quelque incident.

Un jour, passant devant un abattoir, je vis arriver un bœuf conduit par le boucher. L'horreur du sang a toujours été pour moi insurmontable, en mes jeunes années, la vue d'une blessure saignante m'impressionnait au point de me faire tomber sans connaissance, ce qui plus d'une fois a failli me coûter la vie. Comment le courage me vint-il de pénétrer dans l'horrible officine où l'on égorge? Le noir problème de la mort me stimulait sans doute. J'entrai, suivant le bœuf.

Lié aux cornes par une solide corde, le mufle humide, le regard pacifique, l'animal s'avance comme s'il gagnait la crèche de son étable. L'homme précède, la corde en main. On entre dans la salle de mort, au milieu d'une buée nauséabonde qu'exhalent des entrailles répandues à terre et des flaques de sang. Le bœuf reconnaît que ce n'est pas l'étable; la terreur lui rougit l'œil; il résiste, il veut fuir. Mais un anneau est là, sur le parquet, solidement fixé à une dalle. L'homme y passe la corde et tire à lui. Le bœuf baisse le front; du mufle, il touche à terre. Tandis qu'un aide le maintient par la corde dans cette position, le boucher prend un couteau à lame pointue, un couteau pas menaçant du tout, guère plus grand que celui que j'ai moi-même dans la poche de ma culotte. Un moment il cherche du doigt derrière la nuque de l'animal, et dans le point choisi il plonge la lame. Le colosse tremble un instant et, comme foudroyé, tombe; procumbit humi bos, ainsi que nous disions alors.

Je sortis de là affolé. Plus tard, je me demandai comment avec un couteau, presque l'équivalent de celui qui me servait à ouvrir mes noix et peler mes châtaignes, comment avec une lame de rien, un bœuf pouvait être tué, et si soudainement. Pas de blessure béante, pas de sang répandu, pas de beuglements de la bête. L'homme cherche du doigt, il pique et c'est fait: le bœuf croule sur ses jarrets.

Cette mort instantanée, ce foudroiement resta pour moi terrifiant mystère. Ce fut plus tard, bien plus tard, lorsque les hasards de mes lectures me mirent sous les yeux quelques bribes d'anatomie, que j'eus le secret de l'abattoir. L'homme avait tranché la moelle épinière à sa sortie du crâne, il avait sectionné ce que les physiologistes ont appelé le nœud vital. Aujourd'hui je pourrais dire qu'il avait opéré à la façon des hyménoptères, dont le stylet plonge dans les centres nerveux.

Assistons une seconde fois à ce spectacle dans des conditions plus émouvantes. Il s'agit des abattoirs Saladeiros de l'Amérique du Sud, vastes établissements de tuerie et de manipulation de chairs, où l'on abat jusqu'à douze cents bœufs par jour. J'emprunte le récit d'un témoin oculaire.[1]

«Le bétail arrive par grandes troupes et la matance se fait dès le lendemain de l'arrivée. Toute une troupe est renfermée dans un espace clos ou margueira. Des hommes à cheval font de temps en temps passer cinquante à soixante bœufs dans un espace plus étroit, mieux fermé et dont le sol incliné, en briques, en planches ou en béton, est toujours très glissant. Un ouvrier spécial, placé sur une plate-forme extérieure qui longe le mur de la petite margueira, saisit au lasso, par la tête ou plus souvent par les cornes, une des bêtes rassemblées. La corde du lasso, longue et solide, est enroulée sur un treuil à sa partie moyenne; et une bête de somme, d'ordinaire un cheval ou un couple de bœufs, tirant sur son extrémité, entraîne la bête lassée et la fait glisser, malgré sa résistance, jusque sur le treuil où elle vient s'arc-bouter, complètement fixée.