«Il suffit alors à un autre ouvrier, le desnucador, placé aussi sur la plate-forme, de plonger un couteau en arrière de la tête, entre l'occipital et l'axis; et le bœuf tombe, sidéré, sur un wagonnet mobile qui l'emporte. Il est immédiatement jeté sur un sol incliné où des ouvriers spéciaux le saignent et le dépouillent. Mais comme la blessure faite à la moelle cervicale est assez variable de siège et d'étendue, il arrive souvent que ces malheureuses bêtes ont encore les mouvements du cœur et de la respiration; et alors elles réagissent sous le couteau, elles ébauchent des cris, elles agitent les membres, étant déjà à demi dépouillées, le ventre ouvert. Rien de plus pénible que le spectacle de toutes ces bêtes dépouillées vivantes, dépecées, transformées par ces ouvriers couverts de sang, qui s'agitent en tous sens.»
Le saladeiro répète exactement la méthode meurtrière que m'avait montrée l'abattoir. Dans les deux ateliers de tuerie on blesse la moelle cervicale, à la base du crâne. L'Ammophile opère d'une façon analogue, avec cette différence que sa chirurgie est beaucoup plus compliquée, beaucoup plus difficile, à cause de l'organisation de la victime. L'avantage lui reste encore si l'on considère la délicatesse du résultat obtenu. Sa chenille n'est pas un cadavre comme le bœuf dont la moelle est tranchée; elle vit, mais incapable de se mouvoir. À tous égards, l'insecte est ici supérieur à l'homme.
Or, comment est venue au boucher de nos pays, au desnucador des pampas, l'idée de plonger un stylet à la naissance de la moelle pour obtenir la mort soudaine d'un colosse qui ne se laisserait pas égorger sans périlleuse résistance? En dehors des gens du métier et des hommes de science, personne ne connaît, ne soupçonne le résultat foudroyant d'une telle blessure; nous sommes presque tous, sur ce sujet, en cet état d'ignorance où je me trouvais moi-même lorsque la curiosité enfantine me fît entrer dans l'atelier d'égorgement. Le desnucador et le boucher ont appris leur art, enseigné par la tradition et l'exemple; ils ont eu des maîtres, et ceux-ci ont été élevés à l'école d'autres maîtres, remontant par une chaîne de traditions jusqu'au premier qui, servi sans doute par un événement de chasse, reconnut les redoutables effets d'une blessure faite à la nuque Qui nous dira si quelque pointe de silex, plongeant par hasard dans la moelle cervicale du Renne ou du Mammouth, n'a pas éveillé l'attention du précurseur du desnucador? Un fait fortuit a fourni l'idée première, l'observation l'a confirmée, la réflexion l'a mûrie, la tradition l'a conservée, l'exemple l'a propagée. Dans l'avenir, même filière de transmission. En vain les générations se succéderaient, la descendance du desnucador reviendrait, privée de maîtres, à l'ignorance primitive. L'hérédité ne transmet pas l'art de tuer par la section de la moelle épinière; on ne naît pas abatteur de bœufs par la méthode du desnucador.
Voici maintenant l'Ammophile, abatteur de chenilles par une méthode bien plus savante. Où sont les maîtres ès arts du stylet? Il n'y en a pas. Lorsque l'hyménoptère déchire son cocon et sort de dessous terre, ses prédécesseurs depuis longtemps n'existent plus; il disparaîtra lui-même sans avoir vu ses successeurs. Le garde-manger garni et l'œuf déposé, tout rapport cesse avec la descendance; l'insecte parfait de l'année présente périt, alors que l'insecte de l'année prochaine, encore à l'état de larve, sommeille en terre dans son berceau de soin Donc rien absolument de transmis par l'éducation de l'exemple. L'Ammophile naît desnucador accompli comme nous naissons suceurs du sein maternel. Le nourrisson fonctionne de sa pompe aspirante, l'Ammophile fonctionne de son dard, sans l'avoir jamais appris; et tous les deux, dès le premier essai, sont maîtres dans l'art difficile. Voilà l'instinct, l'incitation inconsciente qui fait partie essentielle des conditions de la vie et se transmet, par hérédité, aux mêmes titres que le rythme du cœur et des poumons.
Essayons de remonter, si c'est possible, aux origines de l'instinct de l'Ammophile. Aujourd'hui, plus que jamais, un besoin nous tourmente, le besoin d'expliquer ce qui pourrait bien être inexplicable. Il s'en trouve, et le nombre semble s'en accroître chaque jour, qui tranchent l'énorme question avec une superbe audace. Accordez-leur une demi-douzaine de cellules, un peu de protoplasme et un schéma pour illustration, et ils vous donneront raison de tout. Le monde organique, le monde intellectuel et moral, tout dérive de la cellule originelle, évoluant par ses propres énergies. Ce n'est pas plus difficile que cela. L'instinct, suscité par un acte fortuit qui s'est trouvé favorable à l'animal, est une habitude acquise. Et là-dessus on argumente, invoquant la sélection, l'atavisme, le combat pour la vie (struggle for life). Je vois bien de grands mots, mais je préférerais quelques tout petits faits. Ces petits faits, depuis bientôt une quarantaine d'années, je les recueille, je les interroge; et ils ne répondent pas précisément en faveur des théories courantes.
Vous me dites que l'instinct est une habitude acquise. Un fait fortuit, favorable à la descendance de l'animal, a été son premier excitateur. Examinons la chose de près. Si je comprends bien, quelque Ammophile, dans un passé très reculé, aurait atteint par hasard les centres nerveux de sa chenille; et se trouvant bien de l'opération, tant pour elle, délivrée d'une lutte non sans péril, que pour sa larve, approvisionnée d'un gibier frais, plein de vie et pourtant inoffensif, aurait doué sa race, par hérédité, d'une propension à répéter l'avantageuse tactique. Le don maternel n'avait pas également favorisé tous les descendants; il y avait des maladroits dans l'art naissant du stylet, il y avait des habiles. Alors est survenu le combat pour l'existence, l'odieux voe victis. Les faibles ont succombé, les forts ont prospéré; et, d'un âge à l'autre, la sélection par la concurrence vitale a transformé l'empreinte fugitive du début en une empreinte profonde, ineffaçable, traduite par l'instinct savant que nous admirons aujourd'hui dans l'hyménoptère.
Eh bien, en toute sincérité je l'avoue, on demande ici un peu trop au hasard. Lorsque pour la première fois l'Ammophile s'est trouvée en présence de sa chenille, rien, d'après vous, ne pouvait diriger l'aiguillon. Il n'y avait pas de raison pour un choix. Les coups de dard devaient s'adresser à la face supérieure de la proie saisie, à la face inférieure, aux flancs, à l'avant, à l'arrière indistinctement, d'après les chances d'une lutte corps à corps. L'Abeille et la Guêpe piquent aux points qu'elles peuvent atteindre, sans prédilection pour une partie plutôt que pour une autre. Ainsi devait se comporter l'Ammophile ignorante encore de son art.
Or, combien y a-t-il de points dans un ver gris, à la surface et à l'intérieur? La rigueur mathématique répondrait une infinité; il nous suffit de quelques cents. Sur ce nombre, neuf points, peut-être plus, sont à choisir; il faut que l'aiguillon plonge là et non ailleurs; un peu plus haut, un peu plus bas, un peu de côté, il ne produirait pas l'effet voulu. Si l'événement favorable est un résultat fortuit, combien faut-il de combinaisons pour l'amener, combien de temps pour épuiser les cas possibles? Lorsque la difficulté devient par trop pressante, vous prenez refuge derrière le nuage des siècles, vous reculez dans les ténèbres du passé aussi loin que la fantaisie puisse conduire, vous invoquez le temps, le facteur dont nous disposons si peu et par cela même convient si bien à dissimuler nos chimères. Ici donnez-vous carrière et prodiguez les siècles. Brouillons dans une urne des centaines de signes de valeur différente, et tirons en neuf au hasard. Quand obtiendrons-nous de la sorte une série déterminée à l'avance, série qui est unique? La chance est si faible, répond le calcul, qu'autant vaut la noter zéro et dire que l'arrangement attendu n'arrivera jamais. Pour l'Ammophile des anciens âges, l'essai ne se renouvelait qu'à de longs intervalles, d'une année à la suivante. Comment donc est sortie de l'urne du hasard cette série de neuf coups d'aiguillon sur neuf points choisis? S'il me faut recourir à l'infini dans le temps, je crains bien de rencontrer l'absurde.
Vous reprenez: l'insecte n'est pas arrivé du premier coup à sa chirurgie actuelle; il a passé par des essais, des apprentissages, des degrés d'habileté. La sélection a fait un triage, éliminant les moins experts, conservant les mieux doués; et par le cumul des aptitudes individuelles, ajoutées à celles que transmettait l'hérédité, s'est progressivement développé l'instinct tel que nous le connaissons.
L'argument porte à faux: l'instinct développé par degrés est ici d'une impossibilité flagrante. L'art d'apprêter les provisions de la larve ne comporte que des maîtres et ne souffre pas des apprentis; l'hyménoptère doit y exceller du premier coup ou ne pas s'en mêler. Deux conditions, en effet, sont de nécessité absolue: possibilité pour l'insecte de traîner au logis et d'emmagasiner un gibier qui le surpasse beaucoup en taille et en vigueur; possibilité pour le vermisseau nouvellement éclos de ronger en paix, dans l'étroite cellule, une proie vivante et relativement énorme. L'abolition du mouvement dans la victime est le seul moyen de les réaliser, et cette abolition, pour être totale, exige des coups de dard multiples, un dans chaque centre d'excitation motrice. Si la paralysie et la torpeur ne sont pas suffisantes, le ver gris bravera les efforts du chasseur, luttera désespérément en route et ne parviendra pas à destination; si l'immobilité n'est pas complète, l'œuf fixé en un point du ver, périra sous les contorsions du géant. Pas de moyen terme admissible, pas de demi-succès. Ou bien la chenille est opérée suivant toutes les règles, et la race de l'hyménoptère se perpétue; ou bien la victime n'est que partiellement paralysée, et la descendance de l'hyménoptère périt dans l'œuf.