La couche extérieure du talus est de l'argile cuite au soleil, presque de la brique. C'est avec peine que je l'entame en me servant d'une petite houlette de poche. Par-dessous, c'est beaucoup moins dur. Comment fait ce frêle mineur pour s'ouvrir une galerie dans cette brique? Il emploie, je ne peux en douter, la méthode décrite par Réaumur. Je reproduirai donc un passage du maître pour donner à mes jeunes lecteurs un aperçu des mœurs des Odynères, mœurs que ma très petite colonie ne m'a pas permis d'observer dans tous les détails.
«C'est vers la fin de mai que ces Guêpes se mettent à l'ouvrage, et on peut en voir d'occupées à travailler pendant tout le mois de juin. Quoique leur véritable objet ne soit que de creuser dans le sable un trou profond de quelques pouces, et dont le diamètre surpasse peu celui de leur corps, on leur en croirait un autre; car, pour parvenir à faire ce trou, elles construisent en dehors un tuyau creux qui a pour base le contour de l'entrée du trou, et qui, après avoir suivi une direction perpendiculaire au plan où est cette ouverture, se contourne en bas. Ce tuyau s'allonge à mesure que le trou devient plus profond; il est construit du sable qui en a été tiré; il est fait en filigrane grossier ou en espèce de guillochis. Il est formé par de gros filets grainés, tortueux, qui ne se touchent pas partout. Les vides qu'ils laissent entre eux le font paraître construit avec art; cependant il n'est qu'une sorte d'échafaudage au moyen duquel les manœuvres de la mère sont plus promptes et plus sûres.
«Quoique je connusse les deux dents de ces insectes pour de fort bons instruments, capables d'entamer des corps très durs, l'ouvrage qu'elles avaient à faire me paraissait un peu rude pour elles. Le sable contre lequel elles avaient à agir, ne le cédait guère en dureté à la pierre commune; du moins les ongles attaquaient avec peu de succès sa couche extérieure, plus desséchée que le reste par les rayons du soleil. Mais étant parvenu à observer ces ouvrières au moment où elles commençaient à percer un trou, elles m'apprirent qu'elles n'avaient pas besoin de mettre leurs dents à une aussi forte épreuve.
«Je vis que la Guêpe commence par ramollir le sable qu'elle veut enlever. Sa bouche verse dessus une ou deux gouttes d'eau qui sont bues promptement par le sable: dans l'instant, il devient une pâte molle que les dents ratissent et détachent sans peine. Les deux jambes de la première paire se présentent aussitôt pour le réunir en une petite pelote, grosse environ comme un grain de groseille. C'est avec cette première pelote détachée que la Guêpe jette les fondements du tuyau que nous avons décrit. Elle porte sa pelote de mortier sur le bord du trou qu'elle vint de faire en l'enlevant; ses dents et ses pattes la contournent, l'aplatissent et lui font prendre plus de hauteur qu'elle n'en avait. Cela fait, la Guêpe se remet à détacher du sable et se charge d'une autre pelote de mortier. Bientôt elle parvient à avoir tiré assez de sable pour rendre l'entrée du trou sensible, et avoir fait la base du tuyau.
«Mais l'ouvrage ne peut aller vite qu'autant que la Guêpe est en état d'humecter le sable. Elle est obligée de se déranger pour renouveler sa provision d'eau. Je ne sais si elle allait simplement se charger d'eau à quelque ruisseau, ou si elle tirait de quelque plante ou de quelque fruit une eau plus gluante; ce que je sais mieux, c'est qu'elle ne tardait pas à revenir et à travailler avec une nouvelle ardeur. J'en observai une qui parvint dans une heure environ à donner au trou la longueur de son corps et éleva un tuyau aussi haut que le trou était profond. Au bout de quelques heures, le tuyau était élevé de deux pouces et elle continuait encore à approfondir le trou qui était au-dessous.
«Il ne m'a pas paru qu'elle eût de règle par rapport à la profondeur qu'elle lui donne. J'en ai trouvé dont le trou était à plus de quatre pouces de l'ouverture, d'autres dont le trou n'en était distant que de deux ou trois pouces. Sur tel trou on voit aussi un tuyau deux ou trois fois plus long que celui d'un autre. Tout le mortier enlevé du trou n'est pas toujours employé à sa prolongation. Dans le cas où elle lui a donné à son gré une longueur suffisante, on la voit simplement arriver à l'orifice du tuyau, avancer la tête par delà le bord et jeter aussitôt sa pelote, qui tombe à terre. Aussi ai-je observé souvent une quantité de décombres au pied de certains trous.
«La fin pour laquelle ce trou est percé dans un massif de mortier ou de sable ne saurait paraître équivoque: il est clair qu'il est destiné à recevoir un œuf avec une provision d'aliments. Mais on ne voit pas de même à quelle fin cette mère a bâti le tuyau de mortier. En continuant à suivre ses travaux, on saura qu'il est pour elle ce qu'un tas de moellons bien arrangé est pour les maçons qui bâtissent un mur. Tout le trou qu'elle a creusé ne doit pas servir de logement à la larve qui doit naître dedans; une portion lui suffira. Il a été cependant nécessaire qu'il fût fouillé jusqu'à une certaine profondeur, afin que la larve ne se trouvât pas exposée à une chaleur trop grande, quand les rayons du soleil tomberont sur la couche extérieure de sable. Elle ne doit habiter que le fond du trou. La mère sait la capacité qu'elle doit laisser vide et elle la conserve; mais elle bouche tout le reste, et elle fait rentrer dans la partie supérieure du trou tout ce qu'il faut du sable qu'elle en a ôté, pour le boucher. C'est pour avoir ce mortier à sa portée, qu'elle a formé ce tuyau. Une fois l'œuf déposé et la provision d'aliments mise à sa portée, on voit la mère venir ronger le bout du tuyau, après l'avoir mouillé, porter cette pelote dans l'intérieur, et revenir ensuite en prendre d'autres de la même manière, jusqu'à ce que le trou soit bouché jusqu'à l'orifice.»
Réaumur continue en parlant des vivres amassés dans les cellules, des vers verts comme il les appelle, insoucieux de l'affreuse consonance. N'ayant pas vu les mêmes choses parce que mon Odynère est d'espèce différente, je reprends la parole. Je n'ai fait le dénombrement des pièces de gibier que pour trois cellules: la colonie était pauvre; il fallait la ménager si je voulais jusqu'au bout suivre l'histoire. Dans l'une d'elles, avant que les provisions fussent entamées, j'ai compté vingt-quatre pièces; dans chacune des deux autres, également intactes, j'en ai compté vingt-deux. Réaumur ne trouvait que huit à douze pièces dans le garde-manger de son Odynère; et L. Dufour, dans le magasin à vivres de la sienne, constatait une brochée de dix à douze. La mienne exige la double douzaine, deux fois plus, ce qui peut s'expliquer par un gibier de moindre taille. Aucun hyménoptère déprédateur à ma connaissance, à part les Bembex, qui approvisionnent au jour le jour, n'approche de cette prodigalité en nombre. Deux douzaines de vermisseaux pour le repas d'un seul. Que nous sommes loin de l'unique chenille de l'Ammophile hérissée; quelles délicates précautions doivent être prises pour la sécurité de l'œuf au milieu de cette foule! Une scrupuleuse attention est ici nécessaire si nous voulons bien nous rendre compte des dangers auxquels l'œuf de l'Odynère est exposé et des moyens qui le tirent de péril.
Et d'abord, le gibier, quel est-il? Il consiste en vermisseaux de la grosseur d'une aiguille à tricoter et d'une longueur un peu variable. Les plus grands mesurent un centimètre. La tête est petite, d'un noir intense et luisant. Les anneaux sont dépourvus de pattes, soit vraies, soit fausses comme celles des chenilles; mais tous, sans exception, sont munis, pour organes ambulatoires, d'une paire de petits mamelons charnus. Ces vermisseaux, quoique de même espèce d'après l'ensemble des caractères, varient de coloration. Ils sont d'un vert pâle, jaunâtre, avec deux larges bandes longitudinales d'un rose tendre chez les uns, d'un vert plus ou moins foncé chez les autres. Entre ces deux bandes règne, sur le dos, un liséré d'un jaune pâle. Tout le corps est semé de petits tubercules noirs, portant un cil au sommet. L'absence de pattes démontre que ce ne sont pas des chenilles, des larves de lépidoptère. D'après les expériences d'Audoin, les vers verts de Réaumur sont les larves d'un curculionide, le Phytonomus variabilis, hôte des champs de luzerne. Mes vermisseaux, roses ou verts, appartiendraient-ils aussi à quelque petit Charançon? C'est fort possible.
Réaumur qualifie de vivants les vers dont se composaient les provisions de son Odynère; il essaya d'en élever espérant en voir provenir une mouche ou un scarabée. L. Dufour, de son côté, les appelle des chenilles vivantes. Aux deux observateurs n'a pas échappé la mobilité du gibier servi; ils ont eu sous les yeux des vermisseaux qui s'agitent et donnent les signes d'une pleine vie.