Ce qu'ils ont vu, je le revois. Mes petites larves se trémoussent; roulées d'abord en forme d'anneau, elles se déroulent, puis s'enroulent encore si je fais seulement tourner avec lenteur le petit tube de verre où je les ai renfermées. Au contact d'une pointe d'aiguille, elles se démènent brusquement. Quelques-unes parviennent à se déplacer. En m'occupant de l'éducation de l'œuf de l'Odynère, j'ouvrais la cellule suivant sa longueur, de façon à la réduire à un demi-canal; puis dans cette rigole maintenue horizontale, je disposais un petit nombre de pièces de gibier. Le lendemain j'en trouvais habituellement quelqu'une qui s'était laissée choir, preuve d'une agitation, d'un déplacement alors même que rien ne troublait le repos.
Ces larves, j'en ai la ferme conviction, ont été blessées par l'aiguillon de l'Odynère, car celle-ci ne doit pas porter épée uniquement pour la parade. Possédant une arme, elle s'en sert. Toutefois la blessure est si légère, que Réaumur et L. Dufour ne l'ont pas soupçonnée. Pour eux, la proie est vivante; pour moi, elle l'est à très peu près. Dans ces conditions, on voit à quels périls serait exposé l'œuf de l'Odynère sans les précautions d'une prudence exquise. Ils sont là, ces remuants vermisseaux, au nombre de deux douzaines dans la même cellule, côte à côte avec l'œuf qu'un rien peut compromettre. Par quels moyens ce germe, si délicat, échappera-t-il aux dangers de la cohue?
Comme je l'avais prévu, guidé par l'argumentation, l'œuf est suspendu au plafond du logis. Un très court filament le fixe à la paroi supérieure, et le laisse pendre libre dans l'espace. À la vue de cet œuf, tremblotant au bout de son fil pour la moindre secousse, et affirmant par ses oscillations la justesse de mes aperçus théoriques, j'eus, la première fois, un de ces moments de joie intime qui dédommagent de bien des ennuis. Je devais en avoir bien d'autres, ainsi qu'on le verra. Suivre avec amour, patience et coup d'œil exercé les investigations dans le monde des insectes, nous réserve toujours quelque merveille. L'œuf, disons-nous, se balance au plafond, retenu par un fil très court et d'une extrême finesse. La cellule est tantôt horizontale et tantôt oblique. Dans le premier cas, l'œuf est disposé perpendiculaire à l'axe de la cellule, et son extrémité inférieure arrive à une paire de millimètres de la paroi opposée; dans le second cas, l'œuf, qui suit la verticale, fait avec cet axe un angle plus ou moins aigu.
J'ai voulu suivre à loisir, avec les commodités d'observation du chez soi, les progrès de cet œuf pendulaire. Pour l'œuf de l'Eumène d'Amédée, c'est presque impraticable, à cause de la cellule non transportable avec le bloc qui lui sert le plus souvent de base. Pareil domicile exige l'observation sur les lieux mêmes. La demeure de l'Odynère n'a pas le même inconvénient. Une cellule étant mise à jour et se trouvant dans l'état que je désire, je cerne le logis avec la pointe du couteau, de manière à détacher un cylindre de terre où cette cellule est comprise, mais réduite à un demi-canal pour ne rien cacher de ce qui doit s'y passer. Les provisions sont extraites pièce par pièce avec tous les ménagements, et transvasées à part dans un tube de verre. J'éviterai ainsi les accidents que la foule grouillante des vers pourrait occasionner pendant les inévitables secousses du trajet. L'œuf reste seul, se balançant dans l'enceinte vide. Un fort tube reçoit le cylindre de terre, que je cale avec des coussinets de coton. Le butin est mis dans une boîte de fer-blanc, que je porte à la main et dans la position convenable pour que l'œuf garde la verticale sans heurter les parois.
Jamais je n'avais opéré de déménagement qui nécessitât pareilles délicatesses. Un faux mouvement pouvait faire rompre le fil suspenseur, si délicat qu'il fallait la loupe pour le distinguer; des oscillations d'ampleur trop grande pouvaient meurtrir l'œuf contre les parois de la cellule; il fallait se garder d'en faire une sorte de battant de clochette heurtant son enceinte de bronze. Je cheminais donc avec une raideur automatique, tout d'une pièce, à pas méthodiquement combinés. Quelle mauvaise rencontre s'il était survenu quelque connaissance avec qui il convient de s'arrêter un moment, de causer un peu, d'échanger une poignée de main: une distraction de ma part ruinerait peut-être mes projets! Quelle rencontre plus mauvaise encore si Bull, qui ne peut supporter un regard de travers, se trouvait nez à nez avec quelque rival, et, lui gardant rancune, se jetait sur lui? Il eût fallu mettre fin à la bagarre pour éviter le scandale d'un chien bien élevé intolérant pour le chien villageois. La querelle faisait crouler tout mon échafaudage expérimental. Et dire que les vives préoccupations d'une personne non tout à fait dépourvue de sens se trouvent parfois sous la dépendance d'une querelle de roquets!
Dieu soit loué! la route est déserte, le trajet se fait sans encombre; le fil, mon grand souci, ne se rompt pas; l'œuf n'est pas meurtri; tout est en ordre. La petite motte de terre est mise en lieu sûr, avec la cellule dans une position horizontale. À proximité de l'œuf, je dispose trois ou quatre des vermisseaux recueillis: la totalité des provisions serait une cause de trouble maintenant que la cellule n'a que la moitié de sa paroi et se trouve réduite à un demi-canal. Le surlendemain, je trouve l'œuf éclos. La jeune larve, de couleur jaune, est appendue par son extrémité postérieure, la tête en bas. Elle en est à son premier ver, dont la peau déjà devient flasque. Le cordon suspenseur consiste dans le court filament qui soutenait l'œuf, plus la dépouille de celui-ci, dépouille réduite à une sorte de ruban chiffonné. Pour rester invaginée dans le bout de ce ruban creux, l'extrémité postérieure du nouveau-né s'étrangle d'abord un peu, puis se renfle en bouton. Si je la trouble dans son repos, si les vivres remuent, la larve se retire en se contractant sur elle-même, mais sans rentrer dans une gaine ascensionnelle comme le fait la larve de l'Eumène. Le cordon d'attache ne sert pas de fourreau de refuge, où la larve puisse rentrer; c'est pour elle une chaîne d'ancre, qui lui donne appui au plafond et lui permet de se garer en se contractant à distance du tas de vivres. Le calme fait, la larve s'allonge et revient à son ver. Ainsi se passent les débuts d'après les observations faites, les unes chez moi dans mes bocaux à éducation, les autres sur les lieux mêmes lorsque j'exhumais des cellules contenant une larve assez jeune.
En vingt-quatre heures, le premier ver est dévoré. La larve alors m'a paru éprouver une mue. Du moins quelque temps elle reste inactive, contractée; puis elle se détache du cordon. La voilà libre, en contact avec l'amas de vermisseaux, et dans l'impossibilité désormais de se mettre à l'écart. Le fil sauveteur n'a pas eu longue durée; il a protégé l'œuf, défendu l'éclosion; mais la larve est bien faible encore et le péril n'a pas diminué. Aussi allons-nous trouver d'autres moyens de protection.
Par une exception bien étrange, dont je ne connais pas encore d'autre exemple, l'œuf est pondu avant que les provisions soient déposées. J'ai vu des cellules ne contenant encore absolument rien en fait de vivres, et au plafond desquelles l'œuf cependant oscillait. J'en ai vu d'autres, toujours munies de l'œuf, qui n'avaient encore que deux ou trois pièces de gibier, début de la copieuse brochée de vingt-quatre. Cette précocité de la ponte, qui fait disparate complet avec ce qui se passe chez les autres hyménoptères giboyeurs, a sa raison d'être, nous allons le voir; elle a sa logique, qu'on ne se lasserait d'admirer.
Cet œuf, pondu dans la cellule vide, n'est pas fixé au hasard, sur un point quelconque de la paroi, libre de partout; il est appendu non loin du fond, à l'opposé de l'entrée. Réaumur avait déjà remarqué cet emplacement de la larve naissante, mais sans insister sur ce détail dont il ne soupçonnait pas l'importance. «Le ver, dit-il, naît sur le fond du trou, c'est-à-dire sur le fond de la cellule.» Il ne parle pas de l'œuf, qu'il paraît ne pas avoir vu. Cette position du ver lui est si bien connue que, voulant essayer l'éducation dans une cellule vitrée, ouvrage de ses doigts, il place la larve au fond et les vivres au-dessus.
Pourquoi vais-je m'arrêter sur un menu détail que raconte en quatre mots le célèbre historien des Odynères?—Petit détail, oh! non; mais bien condition majeure. Et voici pourquoi. L'œuf est pondu au fond, ce qui exige que la cellule soit vide et que l'approvisionnement se fasse après la ponte. Maintenant les vivres sont emmagasinés, une pièce après l'autre et couche par couche, en avant de l'œuf; la cellule est bourrée de gibier jusqu'à l'entrée où, finalement, les scellés sont mis.