Parmi ces pièces, dont l'acquisition peut durer plusieurs jours, quelles sont les plus vieilles en date? Celles qui avoisinent l'œuf. Quelles sont les plus récentes? Celles qui sont vers l'entrée. Or, il est d'évidence, l'observation directe, du reste, le prouve au besoin; il est d'évidence, dis-je, que les vermisseaux entassés diminuent d'un jour à l'autre de vigueur. Il suffit des effets d'un jeûne prolongé, sans compter les désordres d'une blessure s'aggravant. La larve qui naît au fond a donc à côté d'elle, dans son âge tendre, les vivres de péril moindre, les plus vieux, les plus débilités par conséquent. À mesure qu'elle avance dans le tas, elle trouve un gibier plus récent, plus vigoureux aussi, mais l'attaque se fait sans danger parce que les forces sont venues.
Ce progrès du plus mortifié à celui qui l'est moins, suppose que les vermisseaux ne troublent pas leur ordre de superposition. C'est ce qui a lieu en effet. Mes prédécesseurs dans l'histoire des Odynères ont tous remarqué l'enroulement en forme d'anneau qu'affectent les vers servis à la larve. «La cellule, dit Réaumur, était occupée par des anneaux verts, au nombre de huit à douze. Chacun de ces anneaux consistait en une larve vermiforme, vivante, roulée et appliquée exactement par le côté du dos contre la paroi du trou. Ces vers ainsi posés les uns au-dessus des autres, et même pressés, n'avaient pas la liberté de se mouvoir.»
Je constate, à mon tour, des faits semblables dans mes deux douzaines de vermisseaux. Ils sont enroulés en forme d'anneau; ils sont empilés l'un sur l'autre, mais avec quelque confusion dans les rangs; de leur dos, ils touchent la paroi. Je n'attribuerai pas cette courbure annulaire à l'effet du coup d'aiguillon très probablement reçu car jamais je ne l'ai constatée dans les chenilles opérées par les Ammophiles; je crois plutôt que c'est une pose naturelle du ver pendant l'inaction, de même que l'enroulement en volute est naturel aux Iules. Dans ce bracelet vivant, il y a tendance au retour vers la configuration rectiligne; c'est un arc bandé qui fait effort contre l'obstacle qui l'entoure. Par le fait même de son enroulement, chaque ver se maintient donc à peu près en place, en pressant un peu du dos contre la paroi; et il s'y maintient alors même que la cellule se rapproche de la verticale.
D'ailleurs la forme de la loge a été calculée en vue de pareil mode d'emmagasinement. Dans la partie voisine de l'entrée, partie que l'on pourrait appeler la soute aux vivres, la cellule est cylindrique, étroite, de façon à ne présenter que le moindre large possible aux anneaux vivants, ainsi retenus en place sans pouvoir glisser. C'est là que les vermisseaux sont empilés, serrés l'un contre l'autre. À l'autre bout, vers le fond, la cellule se renfle en ovoïde pour laisser à la larve ses coudées franches. La différence est très sensible dans les deux diamètres. Vers l'entrée, je trouve quatre millimètres seulement; vers le fond, j'en trouve six. Au moyen de cette inégalité d'ampleur, le logis comprend deux pièces: en avant, le magasin à vivres; en arrière, la salle à manger. La spacieuse coupole des Eumènes ne permet pas semblable aménagement: les pièces de gibier y sont entassées en désordre, les plus vieilles pêle-mêle avec les plus récentes, et toutes non enroulées, mais seulement infléchies. La gaine ascensionnelle remédie aux inconvénients de cette confusion.
Remarquons encore que le tassement des vivres n'est pas le même d'une extrémité à l'autre de la brochée de l'Odynère. Dans les cellules dont les provisions ne sont pas encore entamées ou commencent à l'être, je constate ceci: au voisinage de l'œuf ou de la larve récemment éclose, en cette partie que je viens d'appeler la salle à manger, l'espace est incomplètement occupé; quelques vermisseaux s'y trouvent, trois ou quatre, un peu isolés du tas et laissant du large pour la sécurité tant de l'œuf que de la jeune larve. Voilà le menu des premiers repas. S'il y a péril aux bouchées du début, les plus chanceuses de toutes, le cordon sauveteur fournit un appui de retraite. Plus avant, le gibier s'entasse à rangs pressés, la pile des vermisseaux est continue.
La larve, maintenant un peu forte, s'insinuera-t-elle sans prudence dans l'amas? Oh! que non. Les vivres sont consommés par ordre, des inférieurs aux supérieurs. La larve tire à elle, dans sa salle, un peu à l'écart, l'anneau qui se présente, le dévore sans danger d'être incommodée par les autres, et de couche en couche consomme ainsi la brochée de deux douzaines, toujours dans une parfaite sécurité.
Revenons sur nos pas et finissons par un court résumé. Le grand nombre de pièces servies dans une même cellule et leur paralysie très incomplète, compromettent la sécurité de l'œuf de l'hyménoptère et de sa larve naissante. Comment le péril sera-t-il conjuré? Voilà le problème, à solutions multiples. L'Eumène, avec son fourreau qui permet à la larve de remonter au plafond, nous en donne une; l'Odynère à son tour, nous donne la sienne, non moins ingénieuse et bien plus compliquée.
Il convient d'éviter à l'œuf ainsi qu'à la larve venant d'éclore, le périlleux contact du gibier. Un fil de suspension résout la difficulté. Jusque-là, c'est la méthode adoptée par les Eumènes; mais bientôt la jeune larve, un premier vermisseau mangé, se laisse choir du fil qui lui donnait appui pour se contracter à l'écart. Alors commence, pour son bien-être, un enchaînement de conditions.
La prudence exige que la très jeune larve attaque d'abord les vermisseaux les plus inoffensifs, c'est-à-dire les plus mortifiés par l'abstinence, enfin les vermisseaux mis en cellule les premiers; elle exige, en outre, que la consommation progresse des pièces les plus vieilles aux pièces les plus récentes, pour avoir jusqu'à la fin du gibier frais. Dans ce but, une étrange exception est faite à la règle générale: l'œuf est pondu avant de procéder à l'approvisionnement. Il est pondu au fond de la cellule; de cette manière les vivres entassés se présenteront à la larve dans l'ordre d'ancienneté.
Ce n'est pas assez; il importe que les vermisseaux ne puissent, en se mouvant, changer leur ordre de superposition. Le cas est prévu: la soute aux vivres est un cylindre étroit où le déplacement est difficile.