Amené chez M. Loriol, on l'enferma dans une chambre. Dès qu'il se vit prisonnier dans une pièce inconnue, le voilà qui bondit furieux sur les meubles, aux carreaux de vitre, parmi les décors de la cheminée, menaçant de tout saccager. Mme Loriol eut frayeur du petit affolé: elle se hâta d'ouvrir la fenêtre et l'animal bondit dans la rue, au milieu des passants. Quelques minutes après, il avait retrouvé sa maison. Et ce n'était pas chose aisée: il fallait traverser la ville dans une grande partie de sa largeur, il fallait parcourir un long dédale de rues populeuses, au milieu de mille périls, parmi lesquels les gamins d'abord et puis les chiens; il fallait enfin, obstacle peut-être encore plus sérieux, franchir un cours d'eau, la Sorgue, qui passe à l'intérieur d'Avignon. Des ponts se présentaient, nombreux même, mais l'animal, tirant au plus court, ne les avait pas suivis et bravement s'était jeté à l'eau comme le témoignait sa fourrure ruisselante. J'eus pitié du matou, si fidèle au logis. Il fut convenu que tout le possible serait fait pour l'amener avec nous. Nous n'eûmes pas ce tracas: à quelques jours de là, il fut trouvé raide sous un arbuste du jardin. La vaillante bête avait été victime de quelque stupide méchanceté. On me l'avait empoisonné. Qui? Probablement pas mes amis.

Restait le vieux. Il n'était pas là quand nous partîmes; il courait aventures dans les greniers du voisinage. Dix francs d'étrennes furent promis au voiturier s'il m'amenait le chat à Orange, avec l'un des chargements qu'il avait encore à faire. À son dernier voyage, en effet, il l'amena dans le caisson de la voiture. Quand on ouvrit sa prison roulante, où il était enfermé depuis la veille, j'eus de la peine à reconnaître mon vieux matou. Il sortit de là un animal redoutable, au poil hérissé, aux yeux injectés de sang, aux lèvres blanchies de bave, griffant et soufflant. Je le crus enragé, et quelque temps le surveillai de près. Je me trompais: c'était l'effarement de l'animal dépaysé. Avait-il eu de graves affaires avec le voiturier au moment d'être saisi? avait-il souffert en voyage? L'histoire là-dessus reste muette. Ce que je sais bien, c'est que l'animal semblait perverti: plus de ronrons amicaux, plus de frictions contre nos jambes; mais un regard assauvagi, une sombre tristesse. Les bons traitements ne purent l'adoucir. Il traîna ses misères d'un recoin à l'autre encore quelques semaines, puis un matin je le trouvai trépassé dans les cendres du foyer. Le chagrin l'avait tué, la vieillesse aidant. Serait-il revenu à Avignon s'il en avait eu la force? Je n'oserais l'affirmer. Je trouve du moins très remarquable qu'un animal se laisse mourir de nostalgie parce que les infirmités de l'âge l'empêchent de retourner au pays.

Ce que le patriarche n'a pu tenter, un autre va le faire, avec une distance bien moindre, il est vrai. Un nouveau déménagement est résolu pour trouver à la fin des fins la tranquillité nécessaire à mes travaux. Cette fois-ci ce sera le dernier, je l'espère bien. Je quitte Orange pour Sérignan.

La famille des Jaunets s'est renouvelée: les anciens ne sont plus, de nouveaux sont venus, parmi lesquels un matou adulte, digne en tous points de ses ancêtres. Lui seul donnera des difficultés: les autres, jeunes et chattes, déménageront sans tracas. On les met dans des paniers. Le matou à lui seul occupe le sien, sinon la paix serait compromise. Le voyage se fait en voiture, en compagnie de ma famille. Rien de saillant jusqu'à l'arrivée. Extraites de leurs paniers, les chattes visitent le nouveau domicile, elles explorent une à une les pièces; de leur nez rose, elles reconnaissent les meubles: ce sont bien leurs chaises, leurs tables, leurs fauteuils, mais les lieux ne sont pas les mêmes. Il y a de petits miaulements étonnés, des regards interrogateurs. Quelques caresses et un peu de pâtée calment toute appréhension; et du jour au lendemain, les chattes sont acclimatées.

Avec le matou, c'est une autre affaire. On le loge dans les greniers, où il trouvera ampleur d'espace pour ses ébats; on lui tient compagnie pour adoucir les ennuis de la captivité; on lui monte double part d'assiettes à lécher; de temps en temps, on le met en rapport avec quelques-uns des siens pour lui apprendre qu'il n'est pas seul dans la maison; on a pour lui mille petits soins dans l'espoir de lui faire oublier Orange. Il paraît l'oublier en effet: le voilà doux sous la main qui le flatte, il accourt à l'appel, il ronronne, il fait le beau. C'est bien: une semaine de réclusion et de doux traitements ont banni toute idée de retour. Donnons-lui la liberté. Il descend à la cuisine, il stationne comme les autres autour de la table, il sort dans le jardin, sous la surveillance d'Aglaé qui ne le perd pas des yeux, il visite les alentours de l'air le plus innocent. Il rentre. Victoire! le chat ne s'en ira pas.

Le lendemain: «Minet! Minet!...» pas de Minet. On cherche, on appelle. Rien.—Ah! le tartufe, le tartufe! Comme il nous a trompés! Il est parti, il est à Orange. Autour de moi, personne n'ose croire à cet audacieux pèlerinage. J'affirme que le déserteur est en ce moment à Orange, miaulant devant la maison fermée.

Aglaé et Claire partirent. Elles trouvèrent le chat comme je l'avais dit, et le ramenèrent dans une corbeille. Il avait le ventre et les pattes crottés de terre rouge; cependant le temps était sec, il n'y avait pas de boue. L'animal s'était donc mouillé en traversant le torrent de l'Aygues, et l'humidité de la fourrure avait retenu la poussière rouge des champs traversés. La distance en ligne droite de Sérignan à Orange est de sept kilomètres. Deux ponts se trouvent sur l'Aygues, l'un en amont, l'autre en aval de cette ligne droite, à une distance assez grande. Le chat n'a pris ni l'un ni l'autre: son instinct lui indique la ligne la plus courte, et il a suivi cette ligne comme l'indique son ventre crotté de rouge. Il a traversé le torrent en mai, à une époque où les eaux sont abondantes; il a surmonté ses répugnances aquatiques pour revenir au logis aimé. Le matou d'Avignon en avait fait autant en traversant la Sorgue.

Le déserteur est réintégré dans le grenier de Sérignan. Il y séjourne quinze jours, et finalement on le lâche. Vingt-quatre heures ne s'étaient pas écoulées qu'il était de retour à Orange. Il fallut l'abandonner à son malheureux sort. Un voisin de mon ancienne demeure, en pleine campagne, m'a raconté l'avoir vu un jour se dérober derrière une haie avec un lapin aux dents. N'ayant plus de pâtée, lui, habitué à toutes les douceurs de la vie féline, il s'est fait braconnier, exploitant les basses-cours dans le voisinage de la maison déserte. Je n'ai plus eu de ses nouvelles. Il a mal fini sans doute: devenu maraudeur, il a dû finir en maraudeur.

La preuve est faite: à deux reprises, j'ai vu. Les chats adultes savent retrouver le logis malgré la distance et le complet inconnu des lieux à parcourir. Ils ont, à leur manière, l'instinct de mes Chalicodomes. Un second point reste à mettre en lumière, celui de la rotation dans le sac. Sont-ils désorientés par cette manœuvre, ne le sont-ils pas? Je méditais des expériences lorsque des informations plus précises sont venues m'en démontrer l'inutilité. Le premier qui me fit connaître la méthode du sac tournant parlait d'après le récit d'un autre, qui répétait le récit d'un troisième, récit fait sur le témoignage d'un quatrième, etc. Nul n'avait pratiqué, nul n'avait vu. C'est une tradition dans les campagnes. Tous préconisent le moyen comme infaillible sans l'avoir, pour la plupart, essayé. Et la raison qu'ils donnent du succès est pour eux concluante. Si, disent-ils, ayant les yeux bandés, nous tournons quelque peu, nous ne savons plus nous reconnaître. Ainsi du chat transporté dans l'obscurité du sac qui tourne. Ils concluent de l'homme à la bête, comme d'autres concluent de la bête à l'homme, méthode vicieuse de part et d'autre s'il y a là réellement deux mondes psychiques distincts.

Pour qu'une telle croyance soit si bien ancrée dans l'esprit du paysan, il faut que des faits soient venus de temps en temps la corroborer. Mais dans les cas de succès, il est à croire que les chats dépaysés étaient des animaux jeunes, non émancipés encore. Avec ces néophytes, un peu de lait suffit pour chasser les chagrins de l'exil. Ils ne reviennent pas au logis, qu'ils aient tourné ou non dans un sac. Par surcroît de précaution, on se sera avisé de les soumettre à la pratique rotatoire; et cette pratique a fait ainsi ses preuves au moyen de succès qui lui étaient étrangers. Ce qu'il fallait dépayser pour juger la méthode, c'était le chat adulte, le vrai matou.