Sur ce point, j'ai fini par trouver les témoignages que je désirais. Des personnes dignes de foi, d'esprit réfléchi, aptes à démêler les choses, m'ont raconté avoir essayé la méthode du sac tournant pour empêcher les chats de revenir à la maison. Personne n'y a réussi lorsque la bête était adulte. Transporté à une grande distance, dans un autre logis, après rotation consciencieuse, l'animal revenait toujours. J'ai en mémoire surtout un ravageur des poissons rouges d'un bassin, qui, dépaysé de Sérignan à Piolenc suivant la méthode sacramentelle, revint à ses poissons; qui, transporté dans la montagne et abandonné au fond des bois, revint encore. Le sac et la rotation restant sans effet, il fallut abattre le mécréant. J'ai recensé un nombre suffisant d'exemples analogues, tous dans de bonnes conditions. Leur témoignage est unanime: la rotation n'empêche nullement le chat adulte de revenir. La croyance populaire, qui m'avait d'abord tant séduit, est un préjugé de campagne, basé sur des faits mal observés. Il faut donc renoncer à l'idée de Darwin pour expliquer le retour aussi bien du chat que du chalicodome.
[IX]
[LES FOURMIS ROUSSES]
Le pigeon transporté à des cents lieues de distance sait retrouver son colombier; l'hirondelle, revenant de ses quartiers d'hiver en Afrique, traverse la mer et reprend possession du vieux nid. Quel est leur guide en de si longs voyages? Serait-ce la vue? Un observateur de beaucoup d'esprit, dépassé par d'autres dans la connaissance de l'animal collectionné en vitrines, mais des plus experts dans la connaissance de l'animal en liberté, Toussenel, l'admirable auteur de l'Esprit des bêtes, donne pour guides au pigeon voyageur la vue et la météorologie. «L'oiseau de France, dit-il, sait par expérience que le froid vient du nord, le chaud du midi, le sec de l'est, l'humide de l'ouest. C'en est assez de connaissances météorologiques pour lui donner les points cardinaux et diriger son vol. Le pigeon transporté de Bruxelles à Toulouse dans un panier couvert n'a certes pas la possibilité de relever de l'œil la carte géographique du parcours; mais il n'est au pouvoir de personne de l'empêcher de sentir, aux chaudes impressions de l'atmosphère, qu'il suit la route du midi. Rendu à la liberté à Toulouse, il sait déjà que la direction à suivre pour regagner son colombier est la direction du nord. Donc, il pique droit dans cette direction, et ne s'arrête que vers les parages du ciel dont la température moyenne est celle de la zone qu'il habite. S'il ne trouve pas d'emblée son domicile, c'est qu'il a trop appuyé sur la droite ou sur la gauche. En tous les cas, il n'a besoin que de quelques heures de recherche dans la direction de l'est à l'ouest pour relever ses erreurs.»
L'explication est séduisante lorsque le déplacement se fait dans la direction nord-sud; mais elle ne peut convenir au déplacement est-ouest, sur la même isotherme. D'ailleurs, elle a le défaut de ne pouvoir se généraliser. Il ne faut pas songer à faire intervenir la vue et encore moins l'influence du climat changé, quand un chat revient au logis, d'un bout à l'autre d'une ville, et se dirige dans un dédale de rues et de ruelles qu'il voit pour la première fois. Ce n'est pas la vue non plus qui guide mes chalicodomes, surtout lorsqu'ils sont lâchés en plein bois. Leur vol peu élevé, deux ou trois mètres au-dessus du sol, ne leur permet pas de prendre un coup d'œil général de l'ensemble et de relever la carte des lieux. Qu'ont-ils besoin de topographie? L'hésitation est courte: après quelques crochets de peu d'étendue autour de l'expérimentateur, ils partent dans la direction du nid, malgré le rideau de la forêt, malgré l'écran d'une haute chaîne de collines qu'ils franchiront en remontant la pente non loin du sol. La vue leur fait éviter les obstacles sans les renseigner sur la direction générale à suivre. La météorologie n'est pas davantage en cause: pour quelques kilomètres de déplacement, le climat n'a pas varié. L'expérience du chaud, du froid, du sec et de l'humide, n'a pas instruit mes chalicodomes: une existence de quelques semaines ne le permet pas. Et seraient-ils versés dans les points cardinaux, l'identité climatologique du point où est leur nid et du point où ils sont relâchés, laisserait indéterminée la direction à suivre. Pour expliquer tous ces mystères, on arrive donc forcément à invoquer un autre mystère, c'est-à-dire une sensibilité spéciale, refusée à la nature humaine. Ch. Darwin, dont personne ne récusera l'imposante autorité, arrive à la même conclusion. S'informer si l'animal n'est pas impressionné par les courants telluriques, s'enquérir s'il n'est pas influencé par l'étroit voisinage d'une aiguille aimantée, n'est-ce pas reconnaître une sensibilité magnétique? Possédons-nous une faculté analogue? Je parle du magnétisme des physiciens, bien entendu, et non du magnétisme des Mesmer et des Cagliostro. Certes nous ne possédons rien d'approchant. Qu'aurait à faire le marin de sa boussole s'il était boussole lui-même?
Ainsi le maître l'admet: un sens spécial, si étranger à notre organisation que nous ne pouvons pas même nous en faire une idée, dirige le pigeon, l'hirondelle, le chat, le chalicodome et tant d'autres, en pays étranger. Que ce soit magnétique ou non, je ne déciderai pas, satisfait d'avoir contribué, pour une part non petite, à démontrer son existence. Un sens de plus, s'ajoutant à notre lot, quelle acquisition, quelle cause de progrès! Pourquoi en sommes-nous privés? C'était une belle arme et de grande utilité pour le struggle for life. Si, comme on le prétend, l'animalité entière, y compris l'homme, provient d'un moule unique, la cellule originelle et se transforme d'elle-même à travers les âges, favorisant les mieux doués, laissant dépérir les moins bien doués, comment se fait-il que ce sens merveilleux soit le partage de quelques humbles, et n'ait pas laissé de trace dans l'homme, le point culminant de la série zoologique? Nos précurseurs ont été bien mal inspirés de laisser perdre un si magnifique héritage; c'était plus précieux à garder qu'une vertèbre au coccyx, un poil à la moustache.
Si la transmission ne s'est pas faite, ne serait-ce pas faute d'une parenté suffisante? Je soumets le petit problème aux évolutionnistes, et suis très désireux de savoir ce qu'en disent le protoplasme et le nucléus.
Ce sens inconnu est-il localisé quelque part chez les hyménoptères, s'exerce-t-il au moyen d'un organe spécial? On songe immédiatement aux antennes. C'est aux antennes qu'on a recours toutes les fois que nous ne voyons pas bien clair dans les actes de l'insecte; on leur accorde volontiers ce dont notre cause a besoin. Je ne manquais pas d'ailleurs d'assez bonnes raisons pour leur soupçonner la sensibilité directrice. Lorsque l'Ammophile hérissée recherche le ver gris, c'est avec les antennes, petits doigts palpant continuellement le sol, qu'elle paraît reconnaître la présence du gibier sous terre. Ces filets explorateurs, qui semblent diriger l'animal en chasse, ne pourraient-ils aussi le diriger en voyage. C'était à voir et j'ai vu.
Sur quelques Chalicodomes, j'ampute les antennes d'un coup de ciseaux, aussi près que possible. Les mutilés sont dépaysés, puis relâchés. Ils reviennent au nid avec la même facilité que les autres. Dans le temps, j'avais expérimenté d'une façon pareille avec le plus gros de nos Cerceris (Cerceris tuberculata); et le chasseur de Charançons était revenu à ses terriers. Nous voilà débarrassés d'une hypothèse: la sensibilité directrice ne s'exerce pas par les antennes. Où donc est son siège? Je ne sais.