Ma bande de sable et ma bande de papier n'ayant pas dissipé les effluves odorants dont la piste pourrait être imprégnée, il est d'évidence que, puisque les mêmes hésitations, les mêmes arrêts se reproduisent, ce n'est pas l'olfaction qui fait retrouver leur chemin aux fourmis, mais bel et bien la vue, car toutes les fois que je modifie l'aspect de la piste d'une façon quelconque, par les érosions du balai, le flux de l'eau, la verdure de menthe, le tapis de papier, le sable d'une autre couleur que le sol, la colonne de retour fait halte, hésite et cherche à se rendre compte des changements survenus. Oui, c'est la vue, mais une vue très myope pour laquelle quelques graviers déplacés changent l'horizon. Pour cette courte vue, une bande de papier, un lit de feuilles de menthe, une couche de sable jaune, un filet d'eau, un labour par le balai, et des modifications moindres encore, transforment le paysage; et le bataillon, pressé de rentrer au plus vite avec son butin, s'arrête anxieux devant ces parages inconnus. Si ces zones douteuses sont enfin franchies, c'est que, les tentatives se multipliant à travers les bandes modifiées, quelques fourmis finissent par reconnaître, au-delà, des points qui leur sont familiers. Sur la foi de ces clairvoyantes, les autres suivent.
La vue serait insuffisante si l'Amazone n'avait en même temps à son service la mémoire précise des lieux. La mémoire d'une fourmi! Qu'est-ce que cela pourrait bien être? En quoi ressemble-t-elle à la nôtre? À ces questions, je n'ai pas de réponse; mais quelques lignes me suffiront pour démontrer que l'insecte a le souvenir assez tenace et très exact des lieux qu'il a une fois visités. Voici ce dont j'ai été témoin à bien des reprises. Il arrive parfois que la fourmilière pillée offre aux Amazones un butin supérieur à celui que la colonne expéditionnaire peut emporter. Ou bien encore la région visitée est riche en fourmilières. Une autre razzia serait nécessaire pour exploiter à fond l'emplacement. Alors une seconde expédition a lieu, tantôt le lendemain, tantôt deux ou trois jours plus tard. Cette fois, la colonne ne cherche plus en route, elle va droit au gîte fertile en nymphes, et elle s'y rend exactement par la même voie déjà suivie. Il m'est arrivé d'avoir jalonné avec de petites pierres, sur une longueur d'une vingtaine de mètres, le chemin suivi une paire de jours avant, et de surprendre les Amazones en expédition par la même route, pierre par pierre. Elles vont passer par ici, elles vont passer par là, me disais-je d'après les cailloux de repère; et, en effet, elles passaient ici, elles passaient là, longeant ma pile de cailloux, sans écart notable.
À plusieurs jours d'intervalle, est-il permis d'admettre la persistance d'émanations odorantes répandues sur le trajet? Nul ne l'oserait. C'est donc bien la vue qui guide les Amazones, la vue servie par la mémoire des lieux. Et cette mémoire est tenace jusqu'à conserver l'impression le lendemain et plus tard; elle est d'une fidélité scrupuleuse car elle conduit la colonne par le même sentier que la veille, à travers les accidents si variés du terrain.
Si les lieux lui sont inconnus, comment se comportera l'Amazone? Outre la mémoire topographique, qui ne peut ici lui servir, la région où je la suppose étant encore inexplorée, la fourmi possèderait-elle la faculté directrice du Chalicodome, au moins dans de modestes limites, et pourrait-elle ainsi regagner sa fourmilière ou sa colonne en marche?
Toutes les parties du jardin ne sont pas également visitées par la légion pillarde; la partie nord est exploitée de préférence, les razzias y étant sans doute plus fructueuses. C'est donc au nord de leur caserne que les Amazones dirigent d'habitude leurs caravanes; très rarement, je les surprends au sud. Cette partie du jardin leur est donc, sinon totalement inconnue, du moins bien moins familière que l'autre. Cela dit, voyons la conduite de la fourmi dépaysée.
Je me tiens au voisinage de la fourmilière; et quand la colonne revient de la chasse aux esclaves, je fais engager une fourmi sur une feuille morte que je lui présente. Sans la toucher, je la transporte ainsi à deux ou trois pas seulement de son bataillon, mais dans la direction sud. Cela suffit pour la dépayser, pour la désorienter totalement. Je vois l'Amazone, remise à terre, errer à l'aventure, toujours le butin entre les mandibules bien entendu; je la vois s'éloigner en toute hâte de ses compagnes, croyant les rejoindre; je la vois revenir sur ses pas, s'écarter de nouveau, essayer à droite, essayer à gauche, tâtonner dans une foule de directions sans parvenir à se retrouver. Ce belliqueux négrier, à la forte mâchoire, est perdu à deux pas de sa bande. Il me reste en mémoire quelques-uns de ces égarés qui, après une demi-heure de recherches, n'avaient pu regagner la voie et s'en éloignaient de plus en plus, toujours la nymphe aux dents. Que devenaient-ils, que faisaient-ils de leur butin? Je n'ai pas eu la patience de suivre jusqu'au bout ces stupides pillards.
Répétons l'expérience mais en déposant l'Amazone dans la région nord. Après des hésitations plus ou moins longues, des recherches tantôt dans une direction et tantôt dans une autre, la fourmi parvient à retrouver sa colonne. Les lieux lui sont connus.
Voilà certes un hyménoptère totalement privé de cette sensibilité directrice dont jouissent d'autres hyménoptères. Il a pour lui la mémoire des lieux et plus rien. Un écart de deux à trois de nos pas suffit pour lui faire perdre la voie et l'empêcher de revenir parmi les siens; tandis que des kilomètres, à travers des parages inconnus, ne mettent pas en défaut le Chalicodome. Je m'étonnais tantôt que l'homme fût privé d'un sens merveilleux, apanage de quelques animaux. La distance énorme entre les deux termes comparés pouvait fournir matière à discussion. Maintenant cette distance n'existe plus: il s'agit de deux insectes très voisins, de deux hyménoptères. Pourquoi, s'ils sortent du même moule, l'un a-t-il un sens que l'autre n'a pas, un sens de plus, caractère bien autrement dominateur que les détails de l'organisation? J'attendrai que les transformistes veuillent bien m'en donner raison valable.
Cette mémoire des lieux, dont je viens de reconnaître la ténacité et la fidélité, à quel point est-elle souple pour retenir l'impression? Faut-il à l'Amazone des voyages réitérés pour savoir sa géographie; ou bien une seule expédition lui suffit-elle? Du premier coup, la ligne suivie et les lieux visités sont-ils gravés dans le souvenir? La Fourmi rousse ne se prête pas aux épreuves qui donneraient la réponse: l'expérimentateur ne peut décider si la voie où la colonne expéditionnaire s'engage est parcourue pour la première fois; et puis il n'est pas en son pouvoir de faire adopter par la légion tel ou tel autre chemin. Quand elles sortent pour piller les fourmilières, les Amazones se dirigent à leur guise, et leur défilé ne souffre pas notre intervention. Adressons-nous alors à d'autres hyménoptères.
Je choisis les Pompiles, dont les mœurs seront étudiées en détail dans un autre chapitre. Ce sont des chasseurs d'araignées et des fouisseurs de terriers. Le gibier, nourriture de la future larve, est d'abord capturé et paralysé; la demeure est ensuite creusée. Comme la lourde proie serait grave embarras pour l'hyménoptère en recherche d'un emplacement propice, l'araignée est déposée en haut lieu, sur une touffe d'herbe ou de broussailles, à l'abri des maraudeurs, fourmis surtout, qui pourraient détériorer la précieuse pièce en l'absence du légitime possesseur. Son butin établi sur l'élévation de verdure, le Pompile cherche un lieu favorable et y creuse son terrier. Pendant le travail d'excavation, il revient de temps à autre à son araignée; il la mordille un peu, il la palpe comme pour se féliciter de la copieuse victuaille; puis il retourne à son terrier, qu'il fouille plus avant. Si quelque chose l'inquiète, il ne se borne pas à visiter son araignée: il la rapproche aussi un peu de son chantier de travail, mais en la déposant toujours sur la hauteur d'une touffe de verdure. Voilà les manœuvres dont il me sera facile de tirer parti pour savoir jusqu'à quel point la mémoire du Pompile est flexible.