Pendant que l'hyménoptère travaille au terrier, je m'empare du gibier et le mets en lieu découvert, distant d'un demi-mètre de la première station. Bientôt le Pompile quitte le trou pour s'enquérir de sa proie, et va droit au point où il l'avait laissée. Cette sûreté de direction, cette fidélité dans la mémoire des lieux peuvent s'expliquer par des visites antérieures et réitérées. J'ignore ce qui s'est passé avant. Ne tenons compte de cette première expédition; les autres seront plus concluantes. Pour le moment, le Pompile retrouve, sans hésitation aucune, la touffe d'herbe où gisait sa proie. Alors marches et contre-marches dans cette touffe, explorations minutieuses, retours fréquents au point même où l'araignée avait été déposée. Enfin, convaincu qu'elle n'est plus là, l'hyménoptère arpente les environs, à pas lents, les antennes palpant le sol. L'araignée est aperçue sur le point découvert où je l'avais mise. Surprise du Pompile, qui s'avance, puis brusquement recule avec un haut-le-corps. Est-ce vivant? Est-ce mort? Est-ce bien là mon gibier? semble-t-il se dire. Méfions-nous!

L'hésitation n'est pas longue: le chasseur happe l'araignée et l'entraîne à reculons, pour la déposer, toujours en haut lieu, sur une seconde touffe de verdure, distante de la première de deux à trois pas. Ensuite il revient au terrier, où quelque temps il fouille. Pour la seconde fois, je déplace l'araignée, que je dépose à quelque distance, en terrain nu. C'est le moment pour apprécier la mémoire du Pompile. Deux touffes de gazon ont servi de reposoir provisoire au gibier. La première, où il est revenu avec tant de précision, l'insecte pouvait la connaître par un examen un peu approfondi, par des visites réitérées qui m'échappent; mais la seconde n'a fait certainement en sa mémoire qu'une impression superficielle. Il l'a adoptée sans aucun choix étudié; il s'y est arrêté tout juste le temps nécessaire pour hisser son araignée au sommet; il l'a vue pour la première fois, et il l'a vue à la hâte, en passant. Ce rapide coup d'œil suffira-t-il pour en garder exact souvenir? D'ailleurs, dans la mémoire de l'insecte, deux localités peuvent maintenant se brouiller; le premier reposoir peut être confondu avec le second. Où ira le Pompile?

Nous allons le savoir: le voici quittant le terrier pour une nouvelle visite à l'araignée. Il accourt tout droit à la seconde touffe, où il cherche longtemps sa proie absente. Il sait très bien qu'elle était là, en dernier lieu, et non ailleurs; il persiste à l'y chercher sans une seule fois s'aviser de revenir au premier reposoir. La première touffe de gazon ne compte plus pour lui, la seconde seule le préoccupe. Puis commencent des recherches aux environs.

Son gibier retrouvé sur le point dénudé où je l'avais mis moi-même, l'hyménoptère dépose rapidement l'araignée sur une troisième touffe de gazon, et l'épreuve recommence. Cette fois, c'est à la troisième touffe que le Pompile accourt sans hésitation, sans la confondre nullement avec les deux premières, qu'il dédaigne de visiter, tant sa mémoire est sûre. Je continue de la même façon une paire de fois encore, et l'insecte revient toujours au dernier reposoir, sans se préoccuper des autres. Je reste émerveillé de la mémoire de ce myrmidon. Il lui suffit d'avoir vu une fois, à la hâte, un point qui ne diffère en rien d'une foule d'autres, pour se le rappeler très bien, malgré sa préoccupation de mineur, acharné à son travail sous terre. Notre mémoire pourrait-elle toujours rivaliser avec la sienne? C'est fort douteux. Accordons à la Fourmi rousse une mémoire pareille, et ses pérégrinations, ses retours au logis par la même voie n'auront plus rien d'inexplicable.

Des épreuves de ce genre m'ont fourni quelques autres résultats dignes de mention. Quand il est convaincu, par des explorations difficiles à lasser, que l'araignée n'est plus sur la touffe où il l'avait déposée, le Pompile, disons-nous, la recherche dans le voisinage et la retrouve assez aisément, car j'ai soin de la placer moi-même en lieu découvert. Augmentons un peu la difficulté. Du bout du doigt, je fais une empreinte sur le sol, et au fond de la petite cavité, je dépose l'araignée, que je recouvre d'une mince feuille. Or, il arrive à l'hyménoptère, en quête de son gibier égaré, de traverser cette feuille, d'y passer et d'y repasser sans avoir soupçon que l'araignée est dessous, car il va plus loin continuer ses vaines recherches. Ce n'est donc pas l'odorat qui le guide, mais bien la vue. De ses antennes pourtant il palpe sans cesse le sol. Quel peut être le rôle de ces organes? Je l'ignore, tout en affirmant que ce ne sont pas des organes olfactifs. L'Ammophile, en quête de son ver gris, m'avait déjà conduit à la même affirmation; j'obtiens maintenant une démonstration expérimentale qui me semble décisive. J'ajoute que le Pompile a la vue très courte: souvent il passe à une paire de pouces de son araignée sans l'apercevoir.


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[FRAGMENTS SUR LA PSYCHOLOGIE DE L'INSECTE]

Le laudator temporis acti est malvenu: le monde marche. Oui, mais quelquefois à reculons. En mon jeune temps, dans des livres de quatre sous, on nous enseignait que l'homme est un animal raisonnable; aujourd'hui, dans de savants volumes, on nous démontre que la raison humaine n'est qu'un degré plus élevé sur une échelle dont la base descend jusque dans les bas-fonds de l'animalité. Il y a le plus et le moins, il y a tous les échelons intermédiaires, mais nulle part de brusque solution de continuité. Cela commence par zéro dans la glaire d'une cellule, et cela s'élève jusqu'au puissant cerveau d'un Newton. La noble faculté dont nous étions si fiers est un apanage zoologique. Tous en ont leur part, grande ou petite, depuis l'atome animé jusqu'à l'anthropoïde, la hideuse caricature de l'homme.

Il m'a toujours paru que cette théorie égalitaire faisait dire aux faits ce qu'ils ne disaient pas; il m'a paru que, pour obtenir la plaine, on abaissait la cime, l'homme, et l'on exhaussait la vallée, l'animal. À ce nivellement, je désirerais quelques preuves; et n'en trouvant pas dans les livres, ou n'en trouvant que de douteuses, très sujettes à discussion, j'observe moi-même pour me former une conviction, je cherche, j'expérimente.