Pour parler sûrement, il convient de ne pas sortir de ce que l'on sait bien. Je commence à connaître passablement l'insecte depuis une quarantaine d'années que je le fréquente. Interrogeons l'insecte, non le premier venu, mais le mieux doué, l'hyménoptère. Je fais la part belle à mes contradicteurs. Où trouver l'animal plus riche de talents? Il semble qu'en le créant, la nature s'est complu à donner la plus grande somme d'industrie à la moindre masse de matière. L'oiseau, le merveilleux architecte, peut-il comparer son travail avec l'édifice de l'Abeille, ce chef-d'œuvre de haute géométrie? L'homme lui-même trouve en lui des émules. Nous bâtissons des villes, l'hyménoptère construit des cités; nous avons des serviteurs, il a les siens; nous élevons des animaux domestiques, il élève ses animaux à sucre; nous parquons des troupeaux, il parque ses vaches laitières, les pucerons; nous avons renoncé aux esclaves, lui continue sa traite des noirs.
Eh bien! ce raffiné, ce privilégié, raisonne-t-il? Lecteur, contenez votre sourire: c'est ici chose très grave, bien digne de nos méditations. S'occuper de la bête, c'est agiter l'interrogation qui nous tourmente: Que sommes-nous? D'où venons-nous? Donc, que se passe-t-il dans ce petit cerveau d'hyménoptère? Y a-t-il là des facultés sœurs des nôtres, y a-t-il une pensée? Quel problème, si nous pouvions le résoudre; quel chapitre de psychologie, si nous pouvions l'écrire! Mais à nos premières recherches, le mystérieux va se dresser, impénétrable, soyons-en convaincus. Nous sommes incapables de nous connaître nous-mêmes; que sera-ce si nous voulons sonder l'intellect d'autrui? Tenons-nous pour satisfaits si nous parvenons à glaner quelques parcelles de vérité.
Qu'est-ce que la raison? La philosophie nous en donnerait des définitions savantes. Soyons modestes, tenons-nous-en au plus simple: il ne s'agit que de la bête. La raison est la faculté qui rattache l'effet à sa cause, et dirige l'acte en le conformant aux exigences de l'accidentel. Dans ces limites, l'animal est-il apte à raisonner; sait-il à un pourquoi associer un parce que et se comporter après en conséquence; sait-il devant un accident changer sa ligne de conduite?
L'histoire est peu riche en documents propres à nous guider en cette question; et ceux qu'on trouve épars dans les auteurs peuvent rarement supporter un sévère examen. L'un des plus remarquables que je connaisse est fourni par Érasme Darwin, dans son livre Zoonomia. Il s'agit d'une Guêpe qui vient de capturer et de tuer une grosse mouche. Le vent souffle, et le chasseur embarrassé dans son essor par la trop grande surface du gibier, met pied à terre pour amputer le ventre, la tête et puis les ailes; il part emportant le seul thorax, qui donne moins de prise au vent. À s'en tenir au fait brut, il y a bien là, j'en conviens, apparence de raison. La Guêpe paraît saisir le rapport de l'effet à la cause. L'effet, c'est la résistance éprouvée dans l'essor; la cause, c'est l'étendue de la proie aux prises avec l'air. Conclusion très logique: il faut diminuer cette étendue, retrancher l'abdomen, la tête, les ailes surtout, et la résistance s'amoindrira.[4]
Mais cet enchaînement d'idées, si rudimentaire qu'il soit, se fait-il en réalité dans l'intellect de l'insecte? Je suis convaincu du contraire, et mes preuves sont sans répliques. Dans le premier volume de ces Souvenirs, j'ai démontré expérimentalement que la Guêpe d'Érasme Darwin ne faisait qu'obéir à son intellect habituel, qui est de dépecer le gibier saisi et de ne garder que la partie la plus nutritive, le thorax. Que le temps soit parfaitement calme ou que le vent souffle, dans l'abri d'un épais fourré comme en plein air, je vois l'hyménoptère procéder au triage de l'aride et du succulent: je le vois rejeter les pattes, les ailes, la tête, le ventre, et ne garder que la poitrine pour la marmelade destinée aux larves. Que signifie alors ce dépècement en faveur de la raison, lorsque le vent souffle? Il ne signifie rien du tout, car il aurait également lieu dans un calme parfait. Érasme Darwin s'est trop pressé dans sa conclusion, produit des vues de son esprit et nullement de la logique des choses. S'il s'était au préalable informé des habitudes de la Guêpe, il n'aurait pas donné comme argument sérieux un fait sans rapport aucun avec la grave question de la raison des bêtes.
Je suis revenu sur cet exemple pour montrer à quelles difficultés se heurte celui qui se borne à des observations fortuites, seraient-elles faites avec soin. Il ne convient pas de compter sur un heureux hasard, unique peut-être. Il faut multiplier les observations, les contrôler l'une par l'autre; il faut provoquer les faits, s'enquérir de ceux qui suivent, démêler leur enchaînement; alors, seulement alors, et avec beaucoup de réserve, il est permis d'émettre quelques vues dignes de foi. Je ne trouve nulle part des documents recueillis dans des conditions pareilles; aussi, malgré tout mon désir, m'est-il impossible d'étayer, sur le témoignage d'autrui, le peu que j'ai reconnu moi-même.
Mes Chalicodomes, avec leurs nids appendus aux parois du porche dont j'ai parlé, se prêtaient à l'expérimentation suivie mieux que tout autre hyménoptère. Je les avais là, dans ma demeure, sous mes yeux à toute heure du jour, aussi longtemps que je le désirais. Il m'était loisible d'en suivre les actes dans tous leurs détails et de conduire à bonne fin une épreuve si longue qu'elle fût; leur nombre d'ailleurs me permettait de renouveler mes essais jusqu'à parfaite conviction. Les Chalicodomes me fourniront donc encore les matériaux de ce chapitre.
Quelques mots sur les travaux avant de commencer. Le Chalicodome des hangars utilise d'abord les vieilles galeries du gâteau de terre, galeries dont il abandonne débonnairement une partie à deux Osmies, ses gratuits locataires: l'Osmie à trois cornes et l'Osmie de Latreille. Ces vieux corridors, qui épargnent le travail, sont recherchés; mais il n'y en a pas beaucoup de libres, les Osmies plus précoces étant déjà maîtresses de la plupart; aussi commence bientôt la construction de nouvelles cellules, maçonnées à la surface du gâteau, qui de la sorte augmente chaque année en épaisseur. L'édifice cellulaire n'est pas bâti en une seule fois: le mortier et le miel alternent à diverses reprises. La maçonnerie débute par une sorte de petit nid d'hirondelle, par un demi-godet dont l'enceinte se complète par la paroi lui servant d'appui. Figurons-nous une cupule de gland partagée en deux et soudée à la surface du gâteau; voilà le récipient assez avancé pour un commencement d'apport de miel.
L'abeille alors laisse le mortier et s'occupe de la récolte. Après quelques voyages d'approvisionnement, le travail de maçonnerie recommence, et de nouvelles assises exhaussent les bords du godet, qui devient apte à recevoir provisions plus abondantes. Puis, nouveau changement de métier; le maçon se fait récolteur. Un peu plus tard, le récolteur redevient maçon; et ces alternatives se renouvellent jusqu'à ce que la cellule ait la hauteur réglementaire et possède la quantité de miel nécessaire à la larve. Ainsi reviennent tour à tour, plus ou moins nombreux dans chaque série, les voyages au sentier aride, où le ciment se récolte et se gâche, et les voyages aux fleurs, où le jabot se gonfle de miel et le ventre s'enfarine de pollen.
Vient enfin le moment de la ponte. On voit l'abeille arriver avec une pelote de mortier. Elle donne un coup d'œil à la cellule pour s'enquérir si tout est en ordre; elle y introduit l'abdomen et la ponte se fait. À l'instant, la pondeuse met les scellés au logis; avec sa pelote de ciment, elle clôt l'orifice, et ménage si bien la matière, que le couvercle est façonné au complet dans cette première séance; il ne lui manque que d'être épaissi, consolidé par de nouvelles couches, œuvre qui presse moins et se fera tantôt. Ce qui est pressant, paraît-il, aussitôt opéré le dépôt sacré de l'œuf, c'est de fermer la cellule et d'éviter ainsi des visites malintentionnées en l'absence de la mère. L'abeille doit avoir de graves motifs de hâter ainsi la clôture. Qu'adviendrait-il si, la ponte faite, elle laissait le logis ouvert et s'en allait à la carrière de ciment chercher de quoi murer la porte? Quelque larron surviendrait peut-être, qui remplacerait l'œuf du Chalicodome par le sien. Nous verrons que de tels larcins ne sont pas supposition gratuite. Toujours est-il que la maçonne ne pond jamais sans avoir aux mandibules la pelote de mortier nécessaire pour la construction immédiate de l'opercule. L'œuf chéri ne doit pas rester un seul instant exposé aux convoitises des maraudeurs.