À ces renseignements je joindrai quelques aperçus généraux qui faciliteront l'intelligence de ce qui va suivre. Tant qu'il reste dans les conditions normales, l'insecte a ses actes très rationnellement calculés en vue du but à obtenir. Quoi de plus logique, par exemple, que les manœuvres de l'hyménoptère giboyeur paralysant sa proie pour la conserver fraîche à sa larve, et donner à celle-ci néanmoins pleine sécurité? C'est supérieurement rationnel; nous ne trouverions pas mieux; et cependant l'insecte n'agit pas ici par raison. S'il raisonnait sa chirurgie, il serait notre supérieur. Il ne viendra à l'esprit de personne que l'animal puisse, le moins du monde, se rendre compte de ses savantes vivisections. Ainsi, tant qu'il ne sort pas de la voie à lui tracée, l'insecte peut accomplir les actes les plus judicieux sans que nous soyons en droit d'y voir la moindre intervention de la raison.
Qu'adviendrait-il dans des circonstances accidentelles? Ici deux cas sont formellement à distinguer si nous ne voulons nous exposer à de fortes méprises. Et d'abord l'accident survient dans un ordre de choses dont l'insecte est en ce moment occupé. En ces conditions, l'animal est capable de parer à l'accident; il continue, sous une forme similaire, le travail auquel il se livrait; il reste, enfin, dans son état psychique actuel. En second lieu, l'accident a rapport à un ordre de choses qui remonte plus haut, il a trait à une œuvre finie dont l'insecte n'a plus normalement à s'occuper. Pour parer à cet accident, l'animal aurait à remonter son courant psychique, il aurait à refaire ce qu'il a fait tantôt pour se livrer après à autre chose. L'insecte en est-il capable; saura-t-il laisser l'actuel pour revenir sur le passé, s'avisera-t-il de revenir sur un travail beaucoup plus urgent que celui dont il est occupé? Là vraiment seraient des preuves d'un peu de raison. C'est ce que l'expérimentation décidera.
Voici d'abord quelques faits rentrant dans le premier cas:
Un Chalicodome vient de terminer la première couche du couvercle de la cellule. Il est parti à la recherche d'une autre pelote de mortier pour consolider l'ouvrage. En son absence, je perce l'opercule avec une aiguille et j'y fais large brèche intéressant la moitié de l'ouverture. L'insecte revient et répare parfaitement le dégât. Occupé d'abord du couvercle, il continue son travail en réparant ce couvercle.
Un second en est aux premières assises de sa maçonnerie. La cellule n'est encore qu'un godet de peu de profondeur sans provision aucune. Je perce largement le fond de la tasse et l'insecte s'empresse de boucher le trou. Il bâtissait, et il se détourne un peu pour continuer de bâtir. Sa réparation est une suite du travail qui l'occupait.
Un troisième a déposé l'œuf et fermé la cellule. Tandis qu'il est allé chercher une nouvelle provision de ciment pour mieux murer la porte, je pratique une large brèche immédiatement au-dessous du couvercle, brèche trop haut placée pour que le miel s'écoule. L'insecte, arrivant avec du mortier non destiné à pareil ouvrage, voit son pot égueulé et le remet très bien en état. Voilà une prouesse comme je n'en ai pas vu souvent d'aussi judicieuse. Tout bien considéré cependant, ne prodiguons pas la louange. L'insecte clôturait. À son retour, il voit une fente, pour lui mauvais joint qui lui a d'abord échappé; il complète son travail actuel en donnant mieux le joint.
De ces trois exemples, que j'extrais d'un grand nombre d'autres plus ou moins pareils, il résulte que l'insecte sait faire face à l'accidentel pourvu que le nouvel acte ne sorte pas de l'ordre de choses qui l'occupe en ce moment. Affirmerons-nous la raison? Et pourquoi! L'insecte persiste dans le même courant psychique, il continue son acte, il fait ce qu'il faisait avant, il retouche ce qui pour lui n'est qu'une maladresse dans l'œuvre présente.
Voici du reste qui changerait du tout au tout nos appréciations si l'idée nous venait de voir dans ces brèches réparées un ouvrage dicté par la raison. Soient, en premier lieu, des cellules pareilles à celles de la seconde expérience, c'est-à-dire ébauchées sous forme de godet de peu de profondeur, mais contenant déjà du miel. Je les perce au fond d'un trou par lequel les provisions suintent et se perdent. Leurs propriétaires récoltent. Soient, d'autre part, des cellules à peu près achevées et dont l'approvisionnement est très avancé. Je les perce de même au fond et donne issue au miel qui dégoutte peu à peu. Leurs propriétaires maçonnent.
D'après ce qui précède, le lecteur s'attend peut-être à une réparation immédiate, réparation très urgente, car il y va du salut de la larve future. Qu'on se détrompe: les voyages se multiplient et alternent tantôt pour la pâtée, tantôt pour le mortier, et aucun des Chalicodomes ne s'occupe de la désastreuse brèche. Celui qui récoltait continue à récolter, celui qui bâtissait une nouvelle assise procède à l'assise suivante, comme si rien d'extraordinaire ne se passait. Enfin, si les cellules éventrées sont assez élevées et contiennent provision suffisante, l'insecte dépose son œuf, met une porte au logis et passe à des fondations nouvelles sans porter remède à la fuite du miel. Deux ou trois jours après, ces cellules ont perdu tout leur contenu, qui forme longue traînée à la surface du gâteau.
Est-ce par défaut d'intellect que l'abeille laisse le miel se perdre? Ne serait-ce pas plutôt par impuissance? Il pourrait se faire que le mortier dont la maçonne dispose ne fût pas apte à faire prise sur les bords d'un trou englué de miel. Celui-ci peut-être empêcherait le ciment de s'adapter à l'orifice; et alors l'inaction de l'insecte serait résignation à un mal irréparable. Informons-nous avant de rien conclure.—Avec des pinces, j'enlève à une abeille sa pelote de mortier et je l'applique contre le trou d'où le miel suinte. Ma réparation obtient un plein succès, quoique je ne puisse me flatter de rivaliser d'adresse avec la maçonne. Pour un travail fait de main d'homme, c'est très acceptable. Ma truelle de mortier fait corps avec la paroi éventrée, elle durcit comme d'habitude et le miel ne coule plus. Voilà qui est bien. Que serait-ce si le travail avait été fait par l'insecte, doué d'outils d'exquise précision? Si le Chalicodome s'abstient, ce n'est donc pas impuissance de sa part, ce n'est pas défaut de qualités convenables dans la matière employée.