Et l'odorat, qui distinguait le mort du vivant? Ici tout est vivant, et l'hyménoptère fait sa trouée comme à travers une file de morts. Si l'on dit que l'odeur des Solenius peut différer de celle des Osmies, je répondrai que tant de subtilité dans l'olfaction de l'insecte dépasse ce qu'il me semble raisonnable d'admettre. Quelle est alors mon explication du double fait? L'explication! mais je n'en ai pas à donner! Très aisément, je me résous à savoir ignorer, ce qui m'épargne au moins des élucubrations creuses. J'ignore donc comment l'Osmie, dans la profonde obscurité de son canal, distingue un cocon vivant d'un cocon mort de la même espèce; j'ignore tout autant comment elle parvient à reconnaître un cocon étranger. Oh! comme on voit bien à ces aveux d'ignorance que je ne suis pas dans le courant du jour! Je laisse échapper une occasion superbe d'enfiler de grands mots pour n'arriver à rien.
Le bout de ronce est vertical, ou peu éloigné de cette direction; son orifice est en haut. Voilà la règle dans les conditions naturelles. Mes artifices peuvent modifier cet état de choses: il m'est loisible de tenir le tube vertical ou horizontal; de diriger son orifice urique son vers le haut, soit vers le bas; enfin de laisser le canal ouvert aux deux bouts, ce qui donnera double porte de sortie. Que se passera-t-il dans ces diverses conditions? C'est ce que nous allons examiner avec l'Osmie tridentée.
Le tube est suspendu suivant la verticale, mais il est fermé en haut et ouvert en bas; il représente en somme un bout de ronce renversé sens dessus dessous. Pour varier et compliquer l'épreuve, mes appareils n'ont pas leurs files de cocons disposées de la même manière. Pour les uns, la tête des cocons regarde le bas, du côté de l'ouverture; pour les autres, elle regarde le haut, du côté fermé, pour d'autres encore, les cocons alternent d'orientation, c'est-à-dire qu'ils sont tournés tête contre tête, arrière contre arrière, tour à tour. Il va de soi que des cloisons de sorgho forment les planchers de séparation.
Pour tous ces tubes, le résultat est le même. Si les Osmies ont la tête dirigée vers le haut, elles attaquent la cloison supérieure, ainsi que cela se passe dans les conditions normales; si elles ont la tête dirigée vers le bas, elles se retournent dans leurs loges et travaillent comme à l'ordinaire. En somme, l'élan général pour la sortie est vers le haut, dans quelque position que le cocon soit mis.
Il y a là en jeu manifestement l'influence de la pesanteur, qui avertit l'insecte de sa position renversée et le fait retourner, comme elle nous avertirait nous-mêmes si nous nous trouvions la tête en bas. Dans les conditions naturelles, l'insecte n'a qu'à suivre les avis de la pesanteur, qui lui dit de creuser en haut, et il arrivera infailliblement à la porte de sortie, située au bout supérieur. Mais dans mes appareils, ces mêmes avis le trahissent; il se dirige vers le haut, où ne se trouve pas d'issue. Ainsi fourvoyées par mes supercheries, les Osmies périssent, amoncelées dans les étages supérieurs et ensevelies dans les décombres.
Il arrive cependant que des tentatives sont faites pour se frayer un chemin par en bas. Mais dans cette direction, il est rare que le travail aboutisse, surtout pour les loges de la région moyenne ou supérieure. L'insecte a peu de tendance à cette marche inverse de celle qui lui est habituelle; d'ailleurs, une grave difficulté surgit dans ce forage à contresens. À mesure que l'Abeille rejette en arrière d'elle les matériaux extraits, ceux-ci, par leur propre poids, retombent sous les mandibules, et le déblai est à recommencer. Exténuée par cette besogne de Sisyphe, peu confiante dans un moyen si exceptionnel, l'Osmie se résigne et périt dans sa loge. Je dois ajouter cependant que les Osmies des étages les plus inférieurs, les plus voisins de la sortie, tantôt une, tantôt deux ou trois, parviennent à se libérer. Dans ce cas, elles attaquent sans hésitation les cloisons situées au-dessous d'elles, tandis que leurs compagnes, formant la grande majorité, s'opiniâtrent et périssent dans les logis d'en haut.
L'expérience était facile à répéter, sans rien changer aux conditions naturelles, sauf l'orientation des cocons: il suffisait de suspendre suivant la verticale et l'orifice en bas, des bouts de ronce tels qu'ils avaient été recueillis. Deux tiges ainsi disposées et habitées par des Osmies, ne m'ont donné aucune sortie. Tous les insectes sont morts dans le canal, les uns tournés vers le haut, les autres tournés vers le bas. Au contraire, trois tiges habitées par des Anthidies ont eu leur population saine et sauve. La sortie s'est effectuée par le bas, du premier au dernier, sans encombre aucun. Est-ce que les deux genres d'hyménoptères seraient inégalement sensibles aux influences de la pesanteur? Est-ce que l'Anthidie, fait pour traverser le difficile obstacle de ses sachets de coton, serait plus apte que l'Osmie à se frayer un passage dans des déblais qui retombent sous le travailleur; ou plutôt, cette bourre elle-même n'empêcherait-elle pas pareille chute, si propre à rebuter l'insecte? Tout cela est possible, sans que je puisse rien affirmer.
Expérimentons maintenant les tubes verticaux ouverts aux deux bouts. Les dispositions, à part l'ouverture supérieure, sont les mêmes que précédemment. Les cocons, dans quelques appareils, ont la tête tournée vers le bas; dans d'autres, ils l'ont tournée vers le haut; dans d'autres enfin, ils alternent entre eux de position. Le résultat est semblable à celui que nous venons d'obtenir. Quelques Osmies, les plus voisines de l'orifice inférieur, prennent la route d'en bas, quelle que soit l'orientation adoptée pour le cocon; les autres, composant la grande majorité, prennent la route d'en haut, même lorsque le cocon se trouve renversé. Les deux portes étant libres, la sortie s'accomplit de part et d'autre avec succès.
Que conclure de toutes ces épreuves? D'abord que la pesanteur guide l'insecte vers le haut, où se trouve la porte naturelle, et qu'elle le fait retourner dans sa loge lorsque le cocon a été mis dans une situation renversée. En second lieu, il me semble entrevoir une influence atmosphérique, et dans tous les cas une seconde cause qui achemine l'insecte vers la sortie. Admettons que cette cause soit le voisinage de l'air libre, qui agit sur les recluses à travers les cloisons.
L'animal est donc soumis d'une part aux sollicitations de la pesanteur, et il l'est d'une manière égale pour tous quel que soit l'étage occupé. Voilà le guide commun à la série entière, de la base au sommet. Mais ceux des loges du bas en ont un second lorsque le bout inférieur est ouvert. C'est le stimulant de l'air voisin, stimulant supérieur à celui de la gravité. L'accès de l'air du dehors est très faible à cause des cloisons; s'il est sensible dans les dernières loges d'en bas, il doit diminuer rapidement à mesure que l'étage s'élève. Aussi les insectes d'en bas, en très petit nombre, obéissant à l'influence prépondérante, celle de l'atmosphère, se dirigent-ils vers la sortie inférieure, et renversent, s'il le faut, leur orientation première; ceux d'en haut, au contraire, la grande majorité, n'étant guidés que par la pesanteur dans le cas où le bout supérieur est fermé, se dirigent vers le haut. Il va de soi que, si le bout supérieur est ouvert en même temps que l'autre, les habitants d'en haut auront double motif de prendre la voie qui monte; ce qui n'empêchera pas les habitants des étages les plus bas d'obéir de préférence à l'appel de l'air voisin et de prendre la voie qui descend.