J'ai soumis d'autre part à l'épreuve le Chalicodome des hangars, qui, pour sortir dans les conditions naturelles, n'a qu'à percer son plafond de ciment et ne trouve pas devant lui une suite de loges à traverser. Quoique étranger aux dispositions que je lui créais, il a donné réponse des plus affirmatives. Disposés en colonne de 10 dans un tube horizontal ouvert aux deux bouts, cinq se sont acheminés à droite et cinq se sont acheminés à gauche.—Le Dioxys cincta, parasite dans les maçonneries soit du Chalicodome des hangars, soit du Chalicodome des murailles, n'a rien fourni de précis.—La Megachile apicalis Spin., qui édifie dans les vieilles cellules du Chalicodome des murailles ses godets en rondelles de feuilles, fait comme le Solenius et dirige toute sa colonne vers la même issue.

Tout incomplet qu'il est, ce relevé nous montre combien il serait imprudent de généraliser les conclusions où nous amène l'Osmie tridentée. Si quelques hyménoptères, l'Anthidie, le Chalicodome partagent son talent pour la double sortie, quelques autres, Solenius, Mégachile imitent les moutons de Panurge et suivent le premier qui sort. Le monde entomologique n'est pas uniforme; les dons y sont très divers; ce que l'une est capable de faire, l'autre ne le peut; et bien subtil serait le regard qui verrait les causes de ces différences. Quoi qu'il en soit, de plus amples recherches augmenteront certainement le nombre des espèces aptes à la double sortie; pour aujourd'hui, nous en connaissons trois, et cela nous suffit.

J'ajouterai que si le tube horizontal a l'un de ses bouts fermé, toute la file d'Osmies se dirige vers le bout ouvert, en se retournant, si besoin est.

Maintenant que les faits sont exposés, remontons, s'il se peut, à la cause. Dans un tube horizontal, la gravité n'agit plus pour déterminer la direction que prendra l'insecte. Faut-il attaquer la cloison de droite, faut-il attaquer la cloison de gauche? Comment décider? Plus je m'informe, plus mes soupçons se portent sur l'influence atmosphérique qui se fait sentir par les deux extrémités ouvertes. Cette influence, en quoi consiste-t-elle? Est-ce un effet de pression, d'hygrométrie, d'état électrique, de propriétés échappant à notre grossière physique? Bien hardi qui déciderait. Nous-mêmes, lorsque le temps veut changer, ne sommes-nous pas soumis à des impressions intimes, à des sensations inexplicables? Cependant cette vague sensibilité pour les modifications atmosphériques ne nous serait pas d'un grand secours en des circonstances semblables à celles où se trouvent mes recluses. Supposons-nous dans les ténèbres et le silence d'un cachot, que suivent et que précèdent d'autres cachots. Nous avons des outils pour percer les murs; mais où frapper pour atteindre l'issue finale et l'atteindre au plus vite? L'influence atmosphérique ne nous en instruirait certes pas.

Elle en instruit cependant l'insecte. Si faible qu'elle soit à travers la multiplicité des cloisons, elle s'exerce d'un côté plus que de l'autre parce que la somme des obstacles y est moindre; et l'insecte, sensible à cette différence entre ces deux je ne sais quoi, attaque sans hésiter la cloison la plus voisine de l'air libre. Ainsi se décide le partage de la colonne en deux séries inverses, qui accomplissent la libération totale avec la moindre somme de travail. Bref, l'Osmie et ses rivales sentent l'étendue libre.—Encore une aptitude sensorielle que le transformisme aurait bien dû nous laisser pour notre avantage. S'il ne l'a pas fait, sommes nous bien, ainsi que beaucoup le prétendent, la plus haute expression des progrès accomplis, à travers les âges, par le premier atome de glaire gonflé en cellule?


[XIV]

[LES SITARIS]

Les hauts talus argilo-sablonneux des environs de Carpentras sont lieux de prédilection pour une foule d'hyménoptères, amis des expositions bien ensoleillées et des sols d'exploitation facile. Là, dans le mois de mai, abondent surtout deux Anthophores, ouvrières en miel et cellules souterraines. L'une, Anthophora parietina, construit à l'entrée de son domicile une fortification avancée, un cylindre en terre, ouvragé à jour comme celui de l'Odynère, courbe comme lui, mais de la grosseur et de la longueur du doigt. Lorsque la cité est populeuse, on est émerveillé de la rustique ornementation que forment toutes ces stalactites d'argile appendues à la façade. L'autre, Anthophora pilipes, beaucoup plus fréquente, laisse nu l'orifice de sa galerie. Les interstices des pierres dans les vieilles murailles et les masures abandonnées, les parois des excavations dans le grès tendre et la marne, lui conviennent pour ses travaux; mais les endroits préférés, ceux où se donnent rendez-vous les plus nombreux essaims, sont les nappes verticales exposées au midi, comme en présentent les talus des chemins profondément encaissés. Là, sur des étendues de plusieurs pas de longueur, la paroi est forée d'une multitude d'orifices qui donnent à la masse terreuse l'aspect de quelque énorme éponge. Ces trous arrondis semblent l'œuvre d'une tarière, tant ils sont réguliers. Chacun est l'entrée d'un corridor flexueux qui plonge à deux ou trois décimètres. Au fond sont distribuées les cellules. Si l'on veut assister aux travaux de l'industrieuse abeille, c'est dans la dernière quinzaine du mois de mai qu'il faut se rendre sur le chantier. On peut alors, mais à respectueuse distance si, novice encore, l'on redoute l'aiguillon, on peut contempler, dans toute son activité vertigineuse, le tumultueux et bourdonnant essaim, occupé à la construction et à l'approvisionnement des cellules.

C'est plus fréquemment pendant les mois d'août et de septembre, mois fortunés des vacances scolaires, que j'ai visité les talus habités par l'Anthophore. À cette époque, tout est silencieux dans le voisinage des nids; les travaux sont depuis longtemps achevés et de nombreuses toiles d'araignées tapissent les recoins, ou s'enfoncent en tubes de soie dans les galeries de l'hyménoptère. N'abandonnons pas cependant à la hâte la cité naguère si populeuse, si animée et maintenant déserte. À quelques pouces de profondeur dans le sol, reposent, jusqu'au printemps prochain, des milliers de larves et de nymphes, enfermées dans leurs cellules d'argile. Des proies succulentes, incapables de défense, engourdies comme le sont ces larves, ne pourraient-elles tenter quelques parasites assez industrieux pour les atteindre?