De cette manière se forment, non de véritables sociétés puisqu'il n'y a pas ici concert d'efforts dans un but commun, du moins des agglomérations où la vue de ses pareils, ses voisins, réchauffe sans doute le travail individuel. On remarque, en effet, entre ces petites tribus, issues de même souche, et les fouisseurs livrés solitaires à leur ouvrage, une différence d'activité qui rappelle l'émulation d'un chantier populeux et la nonchalance des travailleurs abandonnés aux ennuis de l'isolement. Pour la bête comme pour l'homme, l'action est contagieuse; elle s'exalte par son propre exemple.
Concluons: de poids modéré pour le ravisseur, la proie rend possible le transport au vol, à grande distance. L'Hyménoptère dispose alors à sa guise de l'emplacement pour ses terriers. Il adopte de préférence les lieux où il est né, il fait servir chaque couloir de corridor commun donnant accès dans plusieurs cellules. De ce rendez-vous sur l'emplacement natal résulte une agglomération, un voisinage entre pareils, source d'émulation pour le travail. Ce premier pas vers la vie est la conséquence des voyages faciles. Et n'est-ce pas ainsi, permettons-nous cette comparaison, que les choses se passent chez l'homme? Réduit à des sentiers peu praticables, l'homme bâtit isolément sa hutte; pourvu de routes commodes, il se groupe en cités populeuses; servi par les voies ferrées qui suppriment pour ainsi dire la distance, il s'assemble en d'immenses ruches humaines ayant nom Londres et Paris.
Le Sphex languedocien est dans des conditions tout opposée. Sa proie à lui est une lourde Éphippigère, pièce unique représentant à elle seule la somme de vivres que les autres ravisseurs amassent en plusieurs voyages, insecte par insecte. Ce que les Cerceris et autres déprédateurs de haut vol accomplissent en divisant le travail, lui le fait en une seule fois. La pesante pièce lui rend impossible l'essor de longue portée; elle doit être amenée au domicile avec les lenteurs et les fatigues du charroi à pied. Par cela seul l'emplacement du terrier se trouve subordonné aux éventualités de la chasse: la proie d'abord et puis le domicile. Alors plus de rendez-vous en un point d'élection commune, plus de voisinage entre pareils, plus de tribus se stimulant à l'ouvrage par l'exemple mutuel; mais l'isolement dans les cantons où les hasards du jour ont conduit le Sphex, le travail solitaire et sans entrain, quoique toujours consciencieux. Avant tout, la proie est recherchée, attaquée, rendue immobile. C'est après que le fouisseur s'occupe du terrier. Un endroit favorable est choisi, aussi rapproché que possible du point où gît la victime, afin d'abréger les lenteurs du transport; et la chambre de la future larve est rapidement creusée pour recevoir aussitôt l'oeuf et les victuailles. Tel est le renversement complet de méthode dont témoignent toutes mes observations. J'en rapporterai les principales.
Surpris au milieu de ses fouilles, le Sphex languedocien est toujours seul, tantôt au fond de la niche poudreuse qu'a laissée dans un vieux mur la chute d'une pierre, tantôt dans l'abri sous roche que forme en surplombant une lame de grès, abri recherché du féroce Lézard ocellé pour servir de vestibule à son repaire. Le soleil y donne en plein; c'est une étuve. Le sol en est des plus faciles à creuser, formé qu'il est d'une antique poussière descendue peu à peu de la voûte. Les mandibules, pinces qui fouillent, et les tarses, râteaux qui déblaient, ont bientôt creusé la chambre. Alors le fouisseur s'envole, mais d'un essor ralenti, sans brusque déploiement de puissance d'ailes, signe manifeste que l'insecte ne se propose pas lointaine expédition. On peut très bien le suivre du regard et constater le point où il s'abat, d'habitude à une dizaine de mètres de distance environ. D'autres fois, il se décide pour le voyage à pied. Il part et se dirige en toute hâte vers un point où nous aurons l'indiscrétion de le suivre, notre présence ne le troublant en rien. Parvenu au lieu désiré, soit pédestrement, soit au vol, quelque temps il cherche, ce que l'on reconnaît à ses allures indécises, à ses allées et venues un peu de tous côtés. Il cherche; enfin il trouve ou plutôt il retrouve. L'objet retrouvé est une Éphippigère à demi paralysée, mais remuant encore tarses, antennes, oviscapte. C'est une victime que le Sphex a certainement poignardée depuis peu de quelques coups d'aiguillon. L'opération faite, l'Hyménoptère a quitté sa proie, fardeau embarrassant au milieu des hésitations pour la recherche d'un domicile; il l'a abandonnée peut-être sur les lieux mêmes de la prise, se bornant à la mettre un peu en évidence sur quelque touffe de gazon, afin de mieux la retrouver plus tard; et, confiant dans sa bonne mémoire pour revenir tout à l'heure au point où gît le butin, il s'est mis à explorer le voisinage dans le but de choisir un emplacement à sa convenance et d'y creuser un terrier. Une fois la demeure prête, il est retourné au gibier, qu'il a retrouvé sans grande hésitation; et maintenant il s'apprête à le voiturer au logis. Il se met à califourchon sur la pièce, lui saisit une antenne ou toutes les deux à la fois, et le voilà en route, tirant, traînant à la force des reins et des mâchoires.
Parfois le trajet s'accomplit tout d'une traite; parfois et plus souvent, le voiturier tout à coup laisse là sa charge et accourt rapidement chez lui. Peut-être lui revient-il que la porte d'entrée n'a pas l'ampleur voulue pour recevoir ce copieux morceau; peut-être songe-t-il à quelques défectuosités de détail qui pourraient entraver l'emmagasinement. Voici qu'en effet l'ouvrier retouche son ouvrage: il agrandit le portail d'entrée, égalise le seuil, consolide le cintre. C'est affaire de quelques coups de tarses. Puis il revient à l'Éphippigère, qui gît là-bas, renversée sur le dos, à quelques pas de distance. Le charroi est repris. Chemin faisant, le Sphex paraît saisi d'une autre idée, qui lui traverse son mobile intellect. Il a visité la porte, mais il n'a pas vu l'intérieur. Qui sait si tout va bien là-dedans? Il y accourt, laissant l'Éphippigère en route. La visite à l'intérieur est faite, accompagnée apparemment de quelques coups de truelle des tarses, donnant aux parois leur dernière perfection. Sans trop s'attarder à ces fines retouches, l'Hyménoptère retourne à sa pièce et s'attelle aux antennes. En avant; le voyage s'achèvera-t-il cette fois? Je n'en répondrais pas. J'ai vu tel Sphex, plus soupçonneux que les autres peut-être, ou plus oublieux des menus détails d'architecture, réparer ses oublis, éclaircir ses soupçons en abandonnant le butin cinq, six fois de suite sur la voie pour accourir au terrier, chaque fois un peu retouché, ou simplement visité à l'intérieur. Il est vrai que d'autres marchent droit au but, sans faire même halte de repos. Disons encore que, lorsque l'Hyménoptère revient au logis pour le perfectionner, il ne manque pas de donner, de loin et de temps en temps, un coup d'oeil à l'Éphippigère laissée en chemin, pour s'informer si nul n'y touche. Ce prudent examen rappelle celui du Scarabée sacré lorsqu'il sort de la salle en voie d'excavation pour venir palper sa chère pilule et la rapprocher de lui un peu plus.
La conséquence à déduire des faits que je viens de raconter est évidente. De ce que tout Sphex languedocien surpris dans son travail de fouisseur, serait-ce au commencement même de la fouille, au premier coup de tarse donné dans la poussière, fait après, le domicile étant préparé, une courte expédition, tantôt à pied, tantôt au vol, pour se trouver toujours en possession d'une victime déjà poignardée, déjà paralysée, on doit conclure, en pleine certitude, que l'Hyménoptère fait d'abord oeuvre de chasseur et après oeuvre de fouisseur; de sorte que le lieu de sa capture décide du lieu de son domicile.
Ce renversement de méthode, qui fait préparer les vivres avant le garde-manger, tandis que jusqu'ici nous avons vu le garde-manger précéder les vivres, je l'attribue à la lourde proie du Sphex, proie impossible à transporter au loin par les airs. Ce n'est pas que le Sphex languedocien ne soit bien organisé pour le vol; il est, au contraire, magnifique d'essor; mais la proie qu'il chasse l'accablerait s'il n'avait d'autre appui que celui des ailes. Il lui faut l'appui du sol et le travail de voiturier, pour lequel il déploie vigueur admirable. S'il est chargé de sa proie, il va toujours à pied ou ne fait que de très-courtes volées, serait-il dans des conditions où le vol abrégerait pour lui temps et fatigues. Que j'en cite un exemple, puisé dans mes plus récentes observations sur ce curieux Hyménoptère.
Un Sphex se présente à l'improviste, survenu je ne sais d'où. Il est à pied et traîne son Éphippigère, capture qu'il vient de faire apparemment à l'instant même dans le voisinage. En l'état, il s'agit pour lui de se creuser un terrier. L'emplacement est des plus mauvais. C'est un chemin battu, dur comme pierre. Il faut au Sphex, qui n'a pas le loisir des pénibles fouilles parce que la proie déjà capturée doit être emmagasinée au plus vite, il faut au Sphex terrain facile, où la chambre de la larve soit pratiquée en une courte séance. J'ai dit le sol qu'il préfère, savoir: la poussière déposée par les ans au fond de quelque petit abri sous roche. Or, le Sphex actuellement sous mes yeux s'arrête au pied d'une maison de campagne dont la façade est crépie de frais et mesure six à huit mètres de hauteur. Son instinct lui dit que là- haut, sous les tuiles en brique du toit, il trouvera des réduits riches en vieille poudre. Il laisse son gibier au pied de la façade et s'envole sur le toit. Quelque temps je le vois chercher, de çà, de là, à l'aventure. L'emplacement convenable trouvé, il se met à travailler sous la courbure d'une tuile. En dix minutes, un quart d'heure au plus, le domicile est prêt. Alors l'insecte redescend au vol. L'Éphippigère est promptement retrouvée. Il s'agit de l'amener là-haut. Sera-ce au vol, comme semblent l'exiger les circonstances? Pas du tout. Le Sphex adopte la rude voie de l'escalade sur un mur vertical, à surface unie par la truelle du maçon, et de six à huit mètres de hauteur. En lui voyant prendre ce chemin, le gibier lui traînant entre les pattes, je crois d'abord à l'impossible; mais je suis bientôt rassuré sur l'issue de l'audacieuse tentative. Prenant appui sur les petites aspérités du mortier, le vigoureux insecte, malgré l'embarras de sa lourde charge, chemine sur ce plan vertical avec la même sûreté d'allure, la même prestesse, que sur un sol horizontal. Le faîte est atteint sans encombre aucun; et la proie est provisoirement déposée au bord du toit, sur le dos arrondi d'une tuile. Pendant que le fouisseur retouche le terrier, le gibier mal équilibré glisse et retombe au pied de la muraille. Il faut recommencer, et c'est encore par le moyen de l'escalade. La même imprudence est commise une seconde fois. Abandonnée de nouveau sur la tuile courbe, la proie glisse de nouveau, et de nouveau revient à terre. Avec un calme que de pareils accidents ne sauraient troubler, le Sphex, pour la troisième fois, hisse l'Éphippigère en escaladant le mur et, mieux avisé, l'entraîne sans délai au fond du domicile.
Si l'enlèvement de la proie au vol n'a pas même été essayé dans de telles conditions, il est clair que l'Hyménoptère est incapable de long essor avec fardeau si lourd. De cette impuissance découlent les quelques traits de moeurs, sujet de ce chapitre. Une proie n'excédant pas l'effort du vol fait du Sphex à ailes jaunes une espèce à demi sociale, c'est-à-dire recherchant la compagnie des siens; une proie lourde, impossible à transporter par les airs, fait du Sphex languedocien une espèce vouée aux travaux solitaires, une sorte de sauvage dédaigneux des satisfactions que donne le voisinage entre pareils. Le poids plus petit ou plus grand du gibier adopté décide ici du caractère fondamental.