Pour paralyser sa proie, le Sphex languedocien suit, je n'en doute pas, la méthode du chasseur de Grillons, et plonge à diverses reprises son stylet dans la poitrine de l'Éphippigère afin d'atteindre les ganglions thoraciques. Le procédé de la lésion des centres nerveux doit lui être familier, et je suis convaincu d'avance de son habileté consommée dans la savante opération. C'est là un art connu à fond de tous les Hyménoptères déprédateurs, portant une dague empoisonnée, qui ne leur a pas été donnée en vain. Je dois toutefois avouer n'avoir pu encore assister à la manoeuvre assassine. Cette lacune a pour cause la vie solitaire du Sphex.
Lorsque, sur un emplacement commun, de nombreux terriers sont creusés et approvisionnés ensuite, il suffit d'attendre sur les lieux pour voir arriver les chasseurs, tantôt l'un, tantôt l'autre, avec le gibier saisi. Il est alors facile d'essayer sur les arrivants la substitution d'une proie vivante à la pièce sacrifiée, et de renouveler l'épreuve aussi souvent qu'on le désire. En outre, la certitude de ne pas manquer de sujets d'observation, au moment voulu, permet de tout disposer à l'avance. Avec le Sphex languedocien, ces conditions de succès n'existent plus. Se mettre en course à sa recherche expresse, avec le matériel préparé, est à peu près inutile, tant l'insecte aux moeurs solitaires est disséminé un à un sur de grandes étendues. D'ailleurs, si vous le rencontrez, ce sera la plupart du temps en une heure d'oisiveté, et vous n'obtiendrez rien de lui. C'est, disons-le encore, presque toujours à l'improviste, lorsque la préoccupation n'est plus là, que le Sphex se présente, traînant son Éphippigère.
Voilà le moment, le seul moment propice pour essayer une substitution de gibier et engager le chasseur à vous rendre témoin de ses coups de stylet. Procurons-nous vite une pièce de substitution, une Éphippigère vivante. Hâtons-nous, le temps presse: dans quelques minutes, le terrier aura reçu les vivres et la magnifique occasion sera perdue. Faut-il parler de mes dépits en ces instants de bonne fortune, appât dérisoire offert par le hasard! J'ai là, sous les yeux, matière à de curieuses observations, et je ne peux en profiter! Je ne peux dérober son secret au Sphex faute d'avoir à lui offrir l'équivalent de sa capture! Allez donc songer, n'ayant que peu de minutes disponibles, à vous mettre en campagne pour la recherche d'une pièce de substitution, lorsqu'il m'a fallu trois journées de folles courses avant de trouver les Charançons de mes Cerceris! Cette tentative désespérée, à deux reprises cependant je l'ai essayée. Ah! si le garde champêtre m'eut surpris en ces moments- là, courant affolé par les vignes, quelle bonne occasion pour lui de croire au maraudage et de verbaliser! Pampres et grappes, rien n'était respecté dans la précipitation de mes pas, entravés au milieu des lianes. À tout prix, il me fallait une Éphippigère, il me la fallait sur-le-champ. Et je l'eus une fois, en mes expéditions si promptement conduites. J'en rayonnais de joie, ne soupçonnant pas l'amer déboire qui m'attendait.
Pourvu que j'arrive à temps, pourvu que le Sphex soit encore occupé au charroi de sa pièce! Béni soit le ciel! tout me favorise. L'Hyménoptère est encore assez loin du terrier et traîne toujours sa victime. Avec des pinces, je tiraille doucement celle- ci par derrière. Le chasseur résiste, s'acharne aux antennes et ne veut lâcher prise. Je tire plus fort, jusqu'à faire reculer le voiturier; rien n'y fait: le Sphex ne démord pas. J'avais sur moi de fins ciseaux, faisant partie de ma petite trousse entomologique. J'en fais usage, et d'un coup promptement donné, je coupe les cordons de l'attelage, les longues antennes de l'Éphippigère. Le Sphex va toujours de l'avant, mais bientôt s'arrête surpris de la soudaine diminution du poids que vient de subir le fardeau traîné. Ce fardeau, en effet, se réduit pour lui maintenant aux seules antennes, détachées par mes malicieux artifices. Le faix réel, l'insecte lourd et ventru, est resté en arrière, aussitôt remplacé par ma pièce vivante. L'Hyménoptère se retourne, lâche les cordons que rien ne suit et revient sur ses pas. Le voilà face à face avec la proie substituée à la sienne. Il l'examine, en fait le tour avec une méfiante circonspection, puis s'arrête, se mouille la patte de salive et se met à se laver les yeux. En cette posture de méditation, lui passerait-il dans l'intellect quelque chose comme ceci: «Ah çà! est-ce que je veille, est-ce que je dors? Y vois-je clair ou non? Cette affaire- là n'est pas la mienne. De qui, de quoi suis-je dupe ici?» Toujours est-il que le Sphex ne s'empresse guère de porter les mandibules sur ma proie. Il s'en tient à distance et ne témoigne la moindre velléité de la saisir. Pour l'exciter, du bout des doigts je lui présente l'insecte, je lui mets presque les antennes sous la dent. Son audacieuse familiarité m'est connue: je sais qu'il vient prendre, sans hésitation aucune, au bout de vos doigts, la proie qu'on lui a enlevée et qu'on lui présente ensuite.
Qu'est ceci? Dédaigneux de mes offres, le Sphex recule au lieu de happer ce que je mets à sa portée. Je replace à terre l'Éphippigère, qui, cette fois, d'un mouvement étourdi, inconscient du danger, va droit à son assassin. Nous y sommes. — Hélas! non: le Sphex continue à reculer, en vrai poltron; et finalement s'envole. Je ne l'ai plus revu. Ainsi finit, à ma confusion, une expérience, qui m'avait tant chauffé l'enthousiasme.
Plus tard et peu à peu, à mesure que j'ai visité un plus grand nombre de terriers, j'ai fini par me rendre compte de mon insuccès et du refus obstiné du Sphex. Pour approvisionnement, j'ai toujours trouvé, sans exception aucune, une Éphippigère femelle, recelant dans le ventre une copieuse et succulente grappe d'oeufs. C'est là, paraît-il, la victuaille préférée des larves. Or, dans ma course précipitée à travers les vignes, j'avais mis la main sur une Éphippigère de l'autre sexe. C'était un mâle que j'offrais au Sphex. Plus clairvoyant que moi dans cette haute question des vivres, l'Hyménoptère n'avait pas voulu de mon gibier. «Un mâle, c'est bien là le dîner de mes larves! Et pour qui les prend-on?» - - Quel tact dans ces fins gourmets qui savent différencier les chairs tendres de la femelle, des chairs relativement arides des mâles! Quelle précision de coup d'oeil pour reconnaître à l'instant les deux sexes, pareils de forme et de coloration! La femelle porte au bout du ventre le sabre, l'oviscapte enfouissant les oeufs en terre; et voilà, peu s'en faut, le seul trait qui, extérieurement, la distingue du mâle. Ce caractère différentiel n'échappe jamais au perspicace Sphex; et voilà pourquoi, dans mon expérience, l'Hyménoptère se frottait les yeux, profondément ahuri de voir privée de sabre une proie qu'il savait très bien en être pourvue quand il l'avait saisie. Devant pareil changement, que devait-il se passer dans sa petite cervelle de Sphex?
Suivons maintenant l'Hyménoptère lorsque, le terrier étant prêt, il va retrouver sa victime, abandonnée non loin de là après la capture et l'opération de la paralysie. L'Éphippigère est dans un état comparable à celui du Grillon sacrifié par le Sphex à ailes jaunes, preuve certaine de coups d'aiguillons au thorax. Néanmoins, bien des mouvements persistent encore, mais dépourvus d'ensemble, quoique doués d'une certaine vigueur. Impuissant à se tenir sur ses jambes, l'insecte gît sur le flanc ou sur le dos. Il remue rapidement ses longues antennes, ainsi que les palpes; il ouvre, referme les mandibules et mord avec la même force que dans l'état normal. L'abdomen exécute de nombreuses et profondes pulsations. L'oviscapte est brusquement ramené sous le ventre, contre lequel il vient s'appliquer presque. Les pattes s'agitent, mais avec paresse et sans ordre; les médianes semblent plus engourdies que les autres. Au stimulant de la pointe d'une aiguille, tout le corps est pris d'un tressaillement désordonné; des efforts sont faits pour se relever et marcher, sans pouvoir y parvenir. Bref, l'animal serait plein de vie, si ce n'était l'impossibilité de la locomotion et même de la simple station sur jambes. Il y a donc ici paralysie tout à fait locale, paralysie des pattes, ou plutôt abolition partielle et ataxie de leurs mouvements. Cet état si incomplet d'inertie aurait-il pour cause quelque disposition particulière du système nerveux de la victime, ou bien proviendrait-il de ce que l'Hyménoptère se borne à un seul coup de dard, au lieu de piquer chaque ganglion du thorax, ainsi que le fait le chasseur de Grillons? C'est ce que j'ignore.
Telle qu'elle est, avec ses tressaillements, ses convulsions, ses mouvements dépourvus d'ensemble, la victime n'est pas moins hors d'état de nuire à la larve qui doit la dévorer. J'ai retiré du terrier du Sphex des Éphippigères se démenant avec la même vigueur qu'aux premiers instants de leur demi-paralysie; et néanmoins le faible vermisseau, éclos depuis quelques heures à peine, attaquait de la dent, en pleine sécurité, la gigantesque victime; le nain, sans péril pour lui, mordait sur le colosse. Ce frappant résultat est la conséquence du point que choisit la mère pour le dépôt de l'oeuf. J'ai déjà dit comment le Sphex à ailes jaunes colle son oeuf sur la poitrine du Grillon, un peu par côté, entre la première et la seconde paire de pattes. C'est un point identique que choisit le Sphex à bordures blanches: c'est un point analogue, un peu plus reculé en arrière, vers la base de l'une des grosses cuisses postérieures, qu'adopte le Sphex languedocien; faisant preuve ainsi tous les trois, par cette concordance, d'un tact admirable pour discerner la place où l'oeuf doit être en sécurité.
Considérons, en effet, l'Éphippigère clôturée dans le terrier. Elle est étendue sur le dos, absolument incapable de se retourner. En vain elle se démène, en vain elle s'agite: les mouvements sans ordre de ses pattes se perdent dans le vide, la chambre étant trop spacieuse pour leur prêter l'appui de ses parois. Qu'importent au vermisseau les convulsions de la victime: il est en un point où rien ne peut l'atteindre, ni tarses, ni mandibules, ni oviscapte, ni antennes; en un point tout à fait immobile, sans un simple frémissement de peau. La sécurité est parfaite à la condition seule que l'Éphippigère ne puisse se déplacer, se retourner, se remettre sur ses jambes; et cette condition unique est admirablement remplie.
Mais avec des pièces de gibier multiples et dont la paralysie ne serait pas plus avancée, le danger serait grand pour la larve. N'ayant rien à craindre de l'insecte attaqué le premier, à cause de sa position hors des atteintes de la victime, elle aurait à redouter le voisinage des autres, qui, étendant au hasard les jambes, pourraient l'atteindre et l'éventrer sous leurs éperons. Tel est peut-être le motif pour lequel le Sphex à ailes jaunes, qui entasse dans une même cellule trois ou quatre Grillons, abolit presque à fond les mouvements de ses victimes; tandis que le Sphex languedocien, approvisionnant chaque terrier d'une pièce unique, laisse à ses Éphippigères la majeure partie de leurs mouvements, et se borne à les mettre dans l'impossibilité de se déplacer et de se tenir sur les jambes. Ce dernier, sans que je puisse l'affirmer, ferait ainsi économie de coups de dague.