Si l'Éphippigère seulement à demi paralysée est sans danger pour la larve, établie en un point du corps où la défense est impossible, il n'en est pas de même du Sphex, qui doit la charrier au logis. D'abord avec les crochets de ses tarses, dont l'usage lui est à peu près conservé, la proie traînée harponne les brins d'herbe rencontrés en chemin, ce qui produit dans le charroi des résistances difficiles à surmonter. Le Sphex, accablé déjà par le poids de la charge, est exposé à s'épuiser en efforts dans les endroits herbus pour faire lâcher prise à l'insecte désespérément accroché. Mais c'est le moindre des inconvénients. L'Éphippigère conserve le complet usage des mandibules, qui happent et mordent avec l'habituelle vigueur. Or ces terribles tenailles ont précisément devant elles le corps fluet du ravisseur, lorsque celui-ci est dans sa posture de voiturier. Les antennes, en effet, sont saisies non loin de leur base, de manière que la bouche de la victime, renversée sur le dos, est en face soit du thorax, soit de l'abdomen du Sphex. Celui-ci, hautement relevé sur ses longues jambes, veille, j'en ai la conviction, à ne pas être saisi par les mandibules qui bâillent au-dessous de lui; toutefois, un moment d'oubli, un faux pas, un rien peut le mettre à la portée de deux puissants crocs, qui ne laisseraient pas échapper l'occasion d'une impitoyable vengeance. Dans certains cas des plus difficiles, sinon toujours, le jeu de ces redoutables tenailles doit être aboli; les harpons des pattes doivent être mis dans l'impossibilité d'opposer au charroi un surcroît de résistance.
Comment s'y prendra le Sphex pour obtenir ce résultat? Ici l'homme, le savant même, hésiterait, se perdrait en essais stériles, et peut-être renoncerait à réussir. Qu'il vienne prendre leçon auprès du Sphex. Lui, sans l'avoir jamais appris, sans l'avoir jamais vu pratiquer à d'autres, connaît à fond son métier d'opérateur. Il sait les mystères les plus délicats de la physiologie des nerfs, ou plutôt se comporte comme s'il les savait. Il sait que, sous le crâne de sa victime, est un collier de noyaux nerveux, quelque chose d'analogue au cerveau des animaux supérieurs. Il sait que ce foyer principal d'innervation anime les pièces de la bouche et, de plus, est le siège de la volonté, sans l'ordre de laquelle aucun muscle n'agit; il sait enfin qu'en lésant cette espèce de cerveau toute résistance cessera, l'insecte n'en ayant plus le vouloir. Quant au mode d'opérer, c'est pour lui chose la plus facile et, lorsque nous nous serons instruits à son école, il nous sera loisible d'essayer à notre tour son procédé. L'instrument employé n'est plus ici le dard: l'insecte, en sa sagesse, a décidé la compression préférable à la piqûre empoisonnée. Inclinons-nous devant sa décision, car nous verrons tout à l'heure combien il est prudent de se pénétrer de son ignorance devant le savoir de la bête. Crainte de mal rendre par une nouvelle rédaction ce qu'il y a de sublime dans le talent de ce maître opérateur, je transcris ici ma note telle que je l'ai crayonnée sur les lieux, immédiatement après l'émouvant spectacle.
Le Sphex trouve que sa pièce de gibier résiste trop, s'accrochant de ci et de là aux brins d'herbe. Il s'arrête alors pour pratiquer sur elle la singulière opération suivante, sorte de coup de grâce. L'Hyménoptère, toujours à califourchon sur la proie, fait largement bâiller l'articulation du cou, à la partie supérieure, à la nuque. Puis il saisit le cou avec les mandibules et fouille aussi avant que possible sous le crâne, mais sans blessures extérieures aucune, pour saisir, mâcher et remâcher les ganglions cervicaux. Cette opération faite, la victime est totalement immobile, incapable de la moindre résistance, tandis qu'auparavant les pattes, quoique dépourvues des mouvements d'ensemble nécessaires à la marche, résistaient vigoureusement à la traction.
Voilà le fait dans toute son éloquence. De la pointe des mandibules, l'insecte, tout en respectant la fine et souple membrane de la nuque, va fouiller dans le crâne et mâcher le cerveau. Il n'y a pas effusion de sang, il n'y a pas de blessure, mais simple compression extérieure. Il est bien entendu que j'ai gardé pour moi, afin de constater à loisir les suites de l'opération, l'Éphippigère immobilisée sous mes yeux; il est bien entendu aussi que je me suis empressé de répéter à mon tour, sur des Éphippigères vivantes, ce que venait de m'apprendre le Sphex. Je mets ici en parallèle mes résultats et ceux de l'Hyménoptère.
Deux Éphippigères, auxquelles je serre et comprime les ganglions cervicaux avec des pinces, tombent rapidement dans un état comparable à celui des victimes du Sphex. Seulement, elles font grincer leurs cymbales si je les irrite avec la pointe d'une aiguille, et puis les pattes ont quelques mouvements sans ordre et paresseux. Cette différence provient, sans doute, de ce que mes opérées ne sont pas préalablement atteintes dans leurs ganglions thoraciques comme le sont les Éphippigères du Sphex, piquées d'abord de l'aiguillon à la poitrine. En faisant la part de cette importante condition, on voit que je n'ai pas été trop mauvais élève, et que j'ai assez bien imité mon maître en physiologie, le Sphex.
Ce n'est pas sans une certaine satisfaction, je l'avoue, que je suis parvenu à faire presque aussi bien que l'animal.
Aussi bien? Qu'ai-je dit là! Attendons un peu et l'on verra que j'ai longtemps encore à fréquenter l'école du Sphex. Voici qu'en effet mes deux opérées ne tardent pas à mourir, ce qui s'appelle mourir; et au bout de quatre à cinq jours, je n'ai plus sous les yeux que des cadavres infects. — Et l'Éphippigère du Sphex? — Est-il besoin de le dire: l'Éphippigère du Sphex, dix jours même après l'opération, est dans un état de fraîcheur parfaite, comme l'exigerait la larve à laquelle la proie était destinée. Bien mieux: quelques heures seulement après l'opération sous le crâne, ont reparu, comme si rien ne s'était passé, les mouvements sans ordre des pattes, des antennes, des palpes, de l'oviscapte, des mandibules; en un mot l'animal est revenu dans l'état où il était avant que le Sphex lui eût mordu le cerveau. Et ces mouvements se sont maintenus depuis, mais affaiblis chaque jour davantage. Le Sphex n'avait plongé sa victime que dans un engourdissement passager, d'une durée largement suffisante pour lui permettre de l'amener au logis sans résistance; moi, qui croyais être son émule, je n'ai été qu'un maladroit et barbare charcutier: j'ai tué les miennes. Lui, avec sa dextérité inimitable, a savamment comprimé le cerveau pour amener une léthargie de quelques heures; moi, brutal par ignorance, j'ai peut-être écrasé sous mes pinces ce délicat organe, premier foyer de la vie. Si quelque chose peut m'empêcher de rougir de ma défaite, c'est ma conviction que bien peu, s'il y en a, pourraient lutter d'habileté avec ces habiles.
Ah! je m'explique maintenant pourquoi le Sphex ne fait pas usage de son dard pour léser les ganglions cervicaux. Une goutte de venin instillée dans cet organe, centre des forces vitales, anéantirait l'ensemble de l'innervation, et la mort suivrait à bref délai. Mais ce n'est pas la mort que le chasseur veut obtenir; les larves ne trouveraient nullement leur compte dans un gibier privé de vie, enfin dans un cadavre livré aux puanteurs de la corruption; il veut obtenir seulement une léthargie, une torpeur passagère, qui abolisse pendant le charroi les résistances de la victime, résistances pénibles à vaincre et d'ailleurs dangereuses pour lui. Cette torpeur, il l'obtient par le procédé connu dans les laboratoires de physiologie expérimentale: la compression du cerveau. Il agit comme un Flourens, qui, mettant à nu le cerveau d'un animal, et pesant sur la masse cérébrale, abolit du coup intelligence, vouloir, sensibilité, mouvement. La compression cesse, et tout reparaît. Ainsi reparaissent les restes de vie de l'Éphippigère, à mesure que s'effacent les effets léthargiques d'une compression habilement conduite. Les ganglions crâniens, pressés entre les mandibules, mais sans mortelles contusions, peu à peu reprennent activité et mettent fin à la torpeur générale. Reconnaissons-le, c'est effrayant de science!
La fortune a ses caprices entomologiques: vous courez après elle, et vous ne la rencontrez pas; vous l'oubliez, et voici qu'elle frappe à votre porte. Pour voir le Sphex languedocien sacrifier ses Éphippigères, que de courses inutiles, que de préoccupations sans résultat! Vingt années s'écoulent, ces pages sont déjà entre les mains de l'imprimeur, lorsque dans les premiers jours de ce mois (8 août 1878), mon fils Émile entre précipitamment dans mon cabinet de travail. — «Vite, fait-il; viens vite: un Sphex traîne sa proie sous les platanes, devant la porte de la cour!» — Mis au courant de l'affaire par mes récits, distraction de nos veillées, et mieux encore par des faits analogues auxquels il avait assisté dans notre vie aux champs, Émile avait vu juste. J'accours et j'aperçois un superbe Sphex languedocien, traînant par les antennes une Éphippigère paralysée. Il se dirige vers le poulailler voisin et paraît vouloir en escalader le mur, pour établir son terrier là-haut, sous quelque tuile du toit; car, au même endroit, quelques années avant, j'avais vu pareil Sphex accomplir l'escalade avec un gibier, et élire domicile sous l'arcade d'une tuile mal jointe. Peut-être l'Hyménoptère actuel est-il la descendance de celui dont j'ai raconté la rude ascension.
Semblable prouesse va probablement se répéter, et cette fois-ci devant nombreux témoins, car toute la maisonnée, travaillant à l'ombre des platanes, vient faire cercle autour du Sphex. On admire la familière audace de l'insecte, non détourné de son travail par la galerie de curieux; chacun est frappé de sa fière et robuste allure, tandis que, la tête relevée et les antennes de la victime saisies à pleines mandibules, il traîne après lui l'énorme faix. Seul parmi les assistants, j'éprouve un regret devant ce spectacle. — «Ah! si j'avais des Éphippigères vivantes!» ne puis-je m'empêcher de dire, sans le moindre espoir de voir mon souhait se réaliser. — «Des Éphippigères vivantes? répond Émile; mais j'en ai de toutes fraîches, cueillies de ce matin.» Quatre à quatre, il monte les escaliers, et court chez lui, dans sa petite chambre d'étude, où des enceintes de dictionnaires servent de parc pour l'éducation de quelque belle chenille du Sphinx de l'Euphorbe. Il m'en rapporte trois Éphippigères, comme je ne pouvais en désirer de mieux, deux femelles et un mâle.