Mais déjà le ciel blanchit. Un âne brait sous les fenêtres. C'est l'heure: levons-nous! Autant eût valu ne pas se coucher. Provisions de bouche et bagages chargés, ja! hi! fait notre guide, et nous voilà partis. Il est quatre heures du matin. En tête de la caravane marche Triboulet, avec son mulet et son âne, Triboulet le doyen des guides au Ventoux. Mes collègues en botanique scrutent du regard, aux fraîches lueurs de l'aurore, la végétation des bords du chemin; les autres causent. Je suis la bande, un baromètre pendu à l'épaule, un carnet de notes et un crayon à la main.
Mon baromètre, destiné à relever l'altitude des principales stations botaniques, ne tarde pas à devenir un prétexte d'accolades à la gourde de rhum. Dès qu'une plante remarquable est signalée: «Vite, un coup de baromètre», s'écrie l'un; et nous nous empressons tous autour de la gourde, l'instrument de physique ne venant qu'après. La fraîcheur du matin et la marche nous font si bien apprécier ces coups de baromètre, que le niveau du liquide tonique baisse encore plus rapidement que celui de la colonne mercurielle. Il me faut, dans l'intérêt de l'avenir, consulter moins fréquemment le tube de Torricelli.
Peu à peu disparaissent, la température devenant trop froide, l'Olivier et le Chêne vert d'abord. Puis la Vigne et l'Amandier; puis encore le Mûrier, le Noyer, le Chêne blanc. Le Buis devient abondant. On entre dans une région monotone qui s'étend de la fin des cultures à la limite inférieure des Hêtres, et dont la végétation dominante est la Sarriette des montagnes, connue ici sous le nom vulgaire de Pébré d'asé, poivre d'âne, à cause de l'âcre saveur de son menu feuillage, imprégné d'huile essentielle. Certains petits fromages, faisant partie de nos provisions, sont poudrés de cette forte épice. Plus d'un déjà les entame en esprit, plus d'un jette un regard d'affamé sur les sacoches aux vivres, que porte le mulet. Avec notre rude et matinale gymnastique, l'appétit est venu, mieux que l'appétit, une faim dévorante, ce qu'Horace appelle latrantem stomachum. J'enseigne à mes collègues à tromper cette angoisse stomacale jusqu'à la prochaine halte; je leur indique, au milieu des pierrailles, une petite oseille à feuilles en fer de flèche, le Rumexscutatus; et prêchant moi-même d'exemple, j'en cueille une bouchée. On rit d'abord de ma proposition. Je laisse rire, et bientôt je les vois tous occupés, à qui mieux mieux, à la cueillette de la précieuse oseille.
Tout en mâchant l'acide feuille, on atteint les hêtres, d'abord larges buissons, isolés, traînant à terre; bientôt arbres nains, serrés l'un contre l'autre; enfin troncs vigoureux, forêt épaisse et sombre, dont le sol est un chaos de blocs calcaires. Surchargés en hiver par le poids des neiges, battus toute l'année par les furieux coups d'haleine du mistral, beaucoup sont ébranchés, tordus dans des positions bizarres, ou même couchés à terre. Une heure et plus se passe à traverser la zone boisée, qui, de loin, apparaît sur les flancs du Ventoux comme une ceinture noire. Voici que, de nouveau, les hêtres deviennent buissonnants et clairsemés. Nous avons atteint leur limite supérieure et, au grand soulagement de tous, malgré les feuilles d'oseille, nous avons atteint aussi la halte choisie pour notre déjeuner.
Nous sommes à la fontaine de la Grave, mince filet d'eau reçu au sortir du sol dans une série de longues auges en tronc de hêtre, où les bergers de la montagne viennent faire boire leur troupeau. La température de la source est de 7°, fraîcheur inestimable pour nous, qui sortons des fournaises caniculaires de la plaine. La nappe est étalée sur un charmant tapis de plantes alpines, parmi lesquelles brille la Paronyque à feuilles de serpolet, dont les larges et minces bractées ressemblent à des écailles d'argent. Les vivres sont tirés de leurs sacoches, les bouteilles exhumées de leur couche de foin. Ici, les pièces de résistance, les gigots bourrés d'ail et les piles de pain; là, les fades poulets, qui amuseront un moment les molaires, quand sera apaisée la grosse faim; non loin, à une place d'honneur, les fromages du Ventoux épicés avec la sarriette des montagnes, les petits fromages au Pébré d'asé; tout à côté, les saucissons d'Arles, dont la chair rose est marbrée de cubes de lard et de grains entiers de poivre; par ici, en ce coin, les olives vertes, ruisselantes encore de saumure, et les olives assaisonnées d'huile; en cet autre, les melons de Cavaillon, les uns à chair blanche, les autres à chair orangée, car il y en a pour tous les goûts; en celui-ci, le pot aux anchois, qui font boire sec pour avoir du jarret; enfin les bouteilles au frais dans l'eau glacée de cette auge. N'oublions- nous rien? Si, nous oublions le maître dessert, l'oignon, qui se mange cru avec du sel. Nos deux Parisiens, car il y en a deux parmi nous, mes confrères en botanique, sont d'abord un peu ébahis de ce menu par trop tonique; ils seront les premiers tout à l'heure à se répandre en éloges. Tout y est. À table!
Alors commence un de ces repas homériques qui font date en la vie. Les premières bouchées ont quelque chose de frénétique. Tranches de gigots et morceaux de pain se succèdent avec une rapidité alarmante. Chacun, sans communiquer aux autres ses appréhensions, jette un regard anxieux sur les victuailles et se dit: «Si l'on y va de la sorte, en aurons-nous assez pour ce soir et demain?» Cependant la fringale s'apaise; on dévorait d'abord en silence, maintenant on mange et on cause. Les appréhensions pour le lendemain se calment aussi; on rend justice à l'ordonnateur du menu, qui a prévu cette famélique consommation et tout disposé pour y parer dignement. C'est le tour d'apprécier les vivres en connaisseur. L'un fait l'éloge des olives, qu'il pique une à une de la pointe du couteau; un second exalte le pot aux anchois, tout en découpant sur son pain le petit poisson jauni d'ocre; un troisième parle avec enthousiasme du saucisson; tous enfin sont unanimes pour célébrer les fromages au _Pébré d'asé, _pas plus grands que la paume de la main. Bref, pipes et cigares s'allument, et l'on s'étend sur l'herbe, le ventre au soleil.
Après une heure de repos: debout! le temps presse; il faut se remettre en marche. Le guide, avec les bagages, s'en ira seul, vers l'ouest, en longeant la lisière des bois, où se trouve un sentier praticable aux bêtes de somme. Il nous attendra au Jas ou Bâtiment, situé à la limite supérieure de hêtres, vers 1550 mètres d'altitude. Le Jas est une grande hutte en pierres qui doit nous abriter la nuit, bêtes et gens. Quant à nous, poursuivons l'ascension et atteignons la crête, que nous suivrons pour gagner avec moins de peine la cime terminale. Du sommet, après le coucher du soleil, nous descendrons au Jas, où le guide sera depuis longtemps arrivé. Tel est le plan proposé et adopté.
La crête est atteinte. Au sud se déroulent, à perte de vue, les pentes, relativement douces, que nous venons de gravir; au nord, la scène est d'une grandiose sauvagerie: la montagne, tantôt coupée à pic, tantôt disposée en gradins d'une effrayante déclivité, n'est guère qu'un précipice d'un kilomètre et demi de hauteur. Toute pierre lancée ne s'arrête plus et bondit de chute en chute jusqu'au fond de la vallée, où se distingue, comme un ruban, le lit du Toulourenc. Tandis que mes compagnons ébranlent des quartiers de roche et les font rouler dans l'abîme pour en suivre l'épouvantable dégringolade, je découvre, sous l'abri d'une large pierre plate, une vieille connaissance entomologique, l'Ammophile hérissée, que j'avais toujours rencontrée isolée sur les berges des chemins de la plaine, tandis qu'ici, presque à la cime du Ventoux, je la trouve au nombre de quelques centaines d'individus groupés en tas sous le même abri.
J'en étais à rechercher les causes de cette populeuse agglomération, lorsque le souffle du midi, qui déjà nous avait inspiré dans la matinée quelques vagues craintes, amène soudainement un convoi de nuages se résolvant en pluie. Avant d'y avoir pris garde, nous sommes enveloppés d'une épaisse brume pluvieuse, qui ne permet d'y voir à deux pas devant soi. Par une fâcheuse coïncidence, l'un de nous, mon excellent ami Th. Delacour, s'est écarté à la recherche de l'Euphorbe saxatile, l'une des curiosités végétales de ces hauteurs. Faisant porte-voix de nos mains, nous réunissons en un appel commun l'effort de nos poitrines. Personne ne répond. La voix se perd dans la masse floconneuse et dans la sourde rumeur de la nuée tourbillonnante. Cherchons donc l'égaré puisqu'il ne peut nous entendre. Au milieu de l'obscurité de nuage, il est impossible de se voir l'un l'autre, à la distance de deux ou trois pas, et je suis le seul des sept qui connaisse les localités. Pour ne laisser personne à l'abandon, nous nous prenons par la main, et je me mets moi-même en tête de la chaîne. C'est alors, pendant quelques minutes, un véritable jeu de colin-maillard, qui n'aboutit à rien. Delacour, sans doute, lui-même habitué du Ventoux, en voyant venir les nuages, aura profité des dernières éclaircies pour gagner à la hâte l'abri du Jas. Gagnons-le nous-mêmes au plus tôt, car déjà l'eau nous ruisselle à l'intérieur des vêtements tout aussi bien qu'à l'extérieur. Le pantalon de coutil est collé sur la peau comme un second épiderme.
Une grave difficulté s'élève: les va et revient, tours et retours de nos recherches, m'ont mis dans l'état d'une personne à qui l'on bande les yeux et que l'on fait, après, pirouetter sur les talons. J'ai perdu toute orientation; je ne sais plus, absolument plus, de quel côté est le flanc sud. J'interroge l'un, j'interroge l'autre: les avis sont partagés, très-douteux. Conclusion: aucun de nous ne saurait affirmer où est le nord, où est le sud. Jamais, non, jamais, je n'ai compris la valeur des points cardinaux comme en ce moment-là. Tout autour de nous est l'inconnu de la nuée grise; sous nos pieds nous distinguons tout juste la naissance d'une pente d'ici et d'une pente de là. Mais quelle est la bonne? Il faut choisir et se précipiter de confiance. Si par malheur nous descendons la pente nord, nous courons nous fracasser dans les précipices dont la vue seule tantôt nous inspirait l'effroi. Pas un n'en reviendra peut-être. J'eus là quelques minutes de poignante perplexité.