Restons ici, disaient la plupart; attendons la fin de la pluie. Mauvais conseil, répliquaient les autres, et j'étais du nombre; mauvais conseil: la pluie peut durer longtemps, et mouillés comme nous le sommes, aux premières fraîcheurs de la nuit nous gèlerons sur place. Mon digne ami Bernard Verlot, venu tout exprès du Jardin des Plantes de Paris pour faire avec moi l'ascension du Ventoux, montrait un calme imperturbable, s'en remettant à ma prudence pour sortir de ce mauvais pas. Je le tire un peu à l'écart, afin de ne pas augmenter la panique des autres, et lui dévoile mes terribles appréhensions. Un conciliabule est tenu à nous deux: nous cherchons à suppléer par la boussole de la réflexion l'aiguille aimantée absente. «Quand les nuages sont venus, lui disais-je, c'est bien par le sud? — C'est parfaitement par le sud. — Et, quoique le vent fût presque insensible, la pluie avait une légère inclinaison du sud au nord? — Mais oui: j'ai constaté cette direction tant que j'ai pu me reconnaître. N'avons-nous pas là de quoi nous guider? Descendons du côté d'où vient la pluie. — J'y avais songé, mais des doutes me prennent. Le vent est trop faible pour avoir une direction bien déterminée. C'est peut-être un souffle tournant, comme il s'en produit au sommet de la montagne lorsque des nuages l'enveloppent. Rien ne me dit que la direction première se soit conservée, et que le mouvement de l'air n'arrive maintenant du nord. — Je partage vos doutes. Et alors? — Alors, alors, voilà le difficile. Une idée: si le vent n'a pas tourné nous devons surtout être mouillés à gauche puisque la pluie a été reçue de ce côté tant que n'a pas été perdue notre orientation. S'il a tourné, la mouillure doit être à peu près égale de partout. Que l'on se tâte et décidons. Ça y est-il? — Ça y est. — Et si je me trompe? — Vous ne vous tromperez pas.»

En deux mots les collègues sont mis au courant de la chose. Chacun se palpe, non au dehors, exploration insuffisante, mais sous le vêtement le plus intime; et c'est avec un soulagement indicible que j'entends déclarer à l'unanimité le flanc gauche bien plus mouillé que l'autre. Le vent n'a pas tourné. C'est bien: dirigeons-nous du côté de la pluie. La chaîne se reforme, moi en tête, Verlot à l'arrière-garde pour ne pas laisser de traînard. Avant de se lancer: «Eh bien, dis-je encore une fois à mon ami, risquons-nous l'affaire? — Risquez; je vous suis». — Et nous piquons aveuglément une tête dans le redoutable inconnu.

Vingt enjambées n'étaient pas faites, vingt de ces enjambées dont on n'est pas maître sur les fortes pentes, que toute crainte de péril cesse. Sous nos pieds ce n'est pas le vide de l'abîme, c'est le sol tant désiré, le sol de pierrailles, qui croule derrière nous en longs ruissellements. Pour nous tous, ce cliquetis, signe de terre ferme, est musique divine. En quelques minutes est atteinte la lisière supérieure des hêtres. Ici l'obscurité est plus forte encore qu'au sommet de la montagne: il faut se courber jusqu'à terre pour reconnaître où l'on met les pieds. Comment, au sein de ces ténèbres, trouver le Jas, enfoui dans l'épaisseur du bois? Deux plantes, assidue végétation des points hantés par l'homme, le Chénopode Bon-Henri et l'Ortie dioïque me servent de fil conducteur. De ma main libre, je fauche dans l'air, tout en cheminant. À chaque piqûre ressentie, c'est une ortie, c'est un jalon. Verlot, à l'arrière-garde, s'escrime aussi de son mieux et supplée la vue par la cuisante piqûre. Nos compagnons n'ont guère foi en ce mode de recherche. Ils parlent de continuer la descente furibonde, de rétrograder, s'il le faut, jusqu'à Bédoin. Plus confiant dans le flair botanique, qu'il possède si bien lui-même, Verlot se joint à moi pour insister dans nos recherches, pour rassurer les plus démoralisés et leur démontrer qu'il est possible, en interrogeant de la main les herbages, d'arriver au gîte malgré l'obscurité. On se rend à nos raisons; et peu après, de touffe d'ortie en touffe d'ortie, la bande arrive au Jas.

Delacour y est, ainsi que le guide avec nos bagages, abrités à temps de la pluie. Un feu flambant et des vêtements de rechange ont bientôt ramené l'habituelle gaieté. Un bloc de neige, apporté du vallon voisin, est suspendu dans un sac devant le foyer. Une bouteille reçoit l'eau de fusion; ce sera notre fontaine pour le repas du soir. Enfin la nuit se passe sur une couche de feuillage de hêtre, qu'ont triturée nos prédécesseurs; et ils sont nombreux. Qui sait depuis combien d'années n'a pas été renouvelé ce matelas, aujourd'hui devenu terreau! Ceux qui ne peuvent dormir ont pour mission d'entretenir le foyer. Les mains ne manquent pas pour tisonner, car la fumée, sans autre issue qu'un large trou produit par l'écroulement partiel de la voûte, emplit la hutte d'une atmosphère à fumer des harengs. Pour obtenir quelques bouffées respirables, il faut les chercher dans les couches les plus inférieures, le nez presque à terre. On tousse donc, on maugrée, on tisonne, mais vainement essaie-t-on de dormir. Dès deux heures du matin tout le monde est sur pied, pour gravir le cône terminal et assister au lever du soleil. La pluie a cessé, le ciel est superbe et promet une admirable journée.

Pendant l'ascension, quelques-uns éprouvent une sorte de mal au coeur, dont la cause est d'abord la fatigue et en second lieu la raréfaction de l'air. Le baromètre a baissé de 140 millimètres; l'air que nous respirons est d'un cinquième moins dense, et par conséquent d'un cinquième moins riche en oxygène. Dans l'état de bien-être, cette modification de l'air, trop peu considérable, passerait inaperçue; mais venant s'ajouter aux fatigues de la veille et à l'insomnie, elle aggrave notre malaise. On monte donc avec lenteur, les jarrets brisés, le souffle haletant. De vingt pas en vingt pas, plus d'un est obligé de faire halte. Enfin nous y voici. On se réfugie dans la rustique chapelle de Sainte-Croix, pour reprendre haleine et combattre le froid piquant du matin par une accolade à la gourde, dont cette fois on épuise les flancs. Bientôt, le soleil se lève. Jusqu'aux extrêmes limites de l'horizon, le Ventoux projette son ombre triangulaire, dont les côtés s'irisent de violet par l'effet des rayons diffractés. Au sud et à l'ouest s'étendent des plaines brumeuses, où, lorsque le soleil sera plus haut, nous pourrons distinguer le Rhône, ainsi qu'un fil d'argent. Au nord et à l'est s'étale sous nos pieds une couche énorme de nuages, sorte d'océan de blanche ouate d'où émergent, comme des îlots de scories, les sommets obscurs des montagnes inférieures. Quelques cimes, avec leurs traînées de glaciers, resplendissent du côté des Alpes.

Mais la plante nous réclame; arrachons-nous à ce magique spectacle. L'époque de notre ascension, en août, était un peu tardive; pour bien des plantes, la floraison était passée. Voulez- vous faire une herborisation vraiment fructueuse? Soyez ici dans la première quinzaine de juillet, et surtout devancez l'apparition des troupeaux sur ces hauteurs: où le mouton a brouté vous ne récolteriez que misérables restes. Encore épargné par la dent des troupeaux, le sommet du Ventoux est en juillet un vrai parterre; sa couche de pierrailles est émaillée de fleurs. En mes souvenirs apparaissent, toutes ruisselantes de la rosée du matin, les gracieuses touffes d'Androsace villeuse, à fleurs blanches avec un oeil rose tendre; la Violette du mont Cenis, dont les grandes corolles bleues s'étalent sur les éclats de calcaire; la Valériane Saliunque, qui associe le suave parfum de ses inflorescences et l'odeur stercoraire de ses racines; la Globulaire cordifoliée, formant des tapis compacts d'un vert cru semés de capitules bleus; le Myosotis alpestre, dont l'azur rivalise avec celui des cieux; l'Iberis de Candolle, dont la tige menue porte une tête serrée de fleurettes blanches et plonge en serpentant au milieu des pierrailles; la Saxifrage à feuilles opposées et la Saxifrage muscoïde, toutes les deux serrées en coussinets sombres, constellés de corolles roses pour la première, de corolles blanches lavées de jaune pour la seconde. Quand le soleil aura plus de force, nous verrons mollement voleter d'une touffe fleurie à l'autre un superbe Papillon à ailes blanches avec quatre taches d'un rouge carmin vif, cerclées de noir. C'est le Parnassius Apollo, hôte élégant des solitudes des Alpes, au voisinage des neiges éternelles. Sa chenille vit sur les Saxifrages. Bornons là cet aperçu des douces joies qui attendent le naturaliste au sommet du mont Ventoux et revenons à l'Ammophile hérissée, blottie en nombre sous l'abri d'une pierre lorsque la nuée pluvieuse est venue hier nous envelopper.

CHAPITRE XIV LES ÉMIGRANTS

J'ai raconté comment, sur les crêtes du mont Ventoux, vers l'altitude de 1800 mètres, j'avais eu une de ces bonnes fortunes entomologiques qui seraient riches de conséquences si elles se présentaient assez fréquemment pour se prêter à des études suivies. Malheureusement mon observation est unique, et je désespère de jamais la renouveler. Je ne pourrai donc étayer sur elle que des soupçons. C'est aux observateurs futurs de remplacer mes probabilités par des certitudes.

Sous l'abri d'une large pierre plate, je découvre quelques centaines d'Ammophiles (Ammophila hirsuta), amoncelées les unes sur les autres et d'une manière presque aussi compacte que le sont les Abeilles dans la grappe d'un essaim. Aussitôt la pierre levée, tout ce petit monde velu se met à grouiller, sans tentative aucune de fuir au vol. Je déplace le tas à pleines mains, nul ne fait mine de vouloir abandonner le groupe. Des intérêts communs semblent les maintenir indissolublement unis; pas un ne part si tous ne partent. Avec tout le soin possible, j'examine la pierre plate qui servait d'abri, le sol qu'elle recouvrait ainsi que les environs immédiats je ne découvre rien qui puisse me dire la cause de cette étrange réunion. Ne pouvant mieux faire, j'essaie le dénombrement. J'en étais là quand les nuages sont venus mettre fin à mes observations et nous plonger dans cette obscurité dont je viens de dire les anxieuses suites. Aux premières gouttes de pluie, avant d'abandonner les lieux, je m'empresse de remettre la pierre en place et de réintégrer les Ammophiles sous leur abri. Je m'accorde un bon point, que le lecteur confirmera, je l'espère, pour avoir eu la précaution de ne pas laisser exposées à l'averse les pauvres bêtes dérangées par ma curiosité.

L'Ammophile hérissée n'est pas rare dans la plaine, mais c'est toujours une à une qu'elle se rencontre au bord des sentiers et sur les pentes sablonneuses, tantôt livrée au travail d'excavation de son puits, tantôt occupée au charroi de sa lourde chenille. Elle est solitaire, comme le Sphex languedocien; aussi était-ce pour moi profonde surprise que de trouver, presque à la cime du Ventoux, cet Hyménoptère réuni en si grand nombre sous l'abri de la même pierre. Au lieu de l'individu isolé, qui jusqu'ici m'était connu, s'offrait à mes regards une société populeuse. Essayons de remonter aux causes probables de cette agglomération.