Fouillons le terrier d'un Hyménoptère qui fait les provisions de ses larves à l'avance: si nous choisissons le moment où l'insecte pénètre chez lui avec une proie, nous trouverons dans la cellule un certain nombre de victimes, approvisionnement commencé, jamais alors de larve, pas même d'oeuf, car celui-ci n'est pondu que lorsque les vivres sont au grand complet. La ponte faite, la cellule est close, et la mère n'y revient plus. C'est donc uniquement dans des terriers où les visites de la mère ne sont plus nécessaires qu'il est possible de trouver des larves à côté des vivres plus ou moins entassés. Visitons, au contraire, le domicile d'un Bembex, au moment où celui-ci entre avec le produit de sa chasse. Nous sommes certains de trouver dans la cellule une larve, plus grosse ou plus petite, au milieu de débris de vivres déjà consommés. La ration que la mère apporte maintenant est donc destinée à la continuation d'un repas qui dure déjà depuis plusieurs jours et doit continuer encore avec le produit des chasses futures. S'il nous est donné de faire cette fouille sur la fin de l'éducation, avantage que j'ai eu aussi souvent que je l'ai désiré, nous trouverons, sur un copieux monceau de débris, une grosse larve ventrue, à laquelle la mère apporte encore des victuailles fraîches. Le Bembex ne cesse l'approvisionnement et ne quitte pour toujours la cellule que lorsque la larve, distendue par une bouillie alimentaire d'aspect vineux, refuse le manger et se couche, toute rebondie, sur le hachis d'ailes et de pattes du gibier dévoré.
Chaque fois qu'elle pénètre dans le terrier, au retour de la chasse, la mère n'apporte qu'un seul Diptère. S'il était possible, au moyen des débris contenus dans une cellule où l'éducation est finie, de compter les victimes servies à la larve, on saurait combien de fois au moins l'Hyménoptère a visité son terrier depuis la ponte de l'oeuf. Malheureusement ces reliefs de table, mâchés et remâchés en des moments de disette, sont pour la plupart méconnaissables. Mais si l'on ouvre une cellule dont le nourrisson soit moins avancé, les vivres se prêtent à l'examen, quelques pièces encore entières ou presque entières, les autres, plus nombreuses, se trouvant à l'état de tronçons assez bien conservés pour être déterminés. Tout incomplet qu'il est, le dénombrement obtenu dans ces conditions frappe de surprise, en montrant quelle activité doit déployer l'Hyménoptère pour suffire au service d'une pareille table. Voici la carte de l'un des menus observés.
En fin septembre, autour de la larve du Bembex de Jules (B. Julii)[9], parvenue à peu près au tiers de la taille qu'elle doit définitivement acquérir, je trouve le gibier dont suit le détail. — 6 _Echinomyia rubescens, _deux entiers et quatre dépecés; 4 Syrphus corolloe, deux au complet, deux autres en pièces; 3 Gonia atra, tous les trois intacts et dont un apporté à l'instant même par la mère, ce qui m'a fait découvrir le terrier; 2 Pollenia ruficollis, l'un intact, l'autre entamé; le Bombylius réduit en marmelade; 2 Echinomyia intermedia, à l'état de débris; enfin 2 _Pollenia floralis, _encore à l'état de débris. Total: 20 pièces. Voilà certes un menu aussi abondant que varié; mais comme la larve n'a guère que le tiers de la grosseur finale, la carte complète du festin pourrait bien s'élever à une soixantaine de pièces.
La vérification de ce somptueux chiffre peut s'obtenir sans difficulté aucune: je vais remplacer moi-même le Bembex dans ses soins maternels et fournir à la larve de vivres jusqu'à satiété. Je déménage la cellule dans une petite boîte de carton, que je meuble d'une couche de sable. Sur ce lit est déposée la larve, avec tous les égards dus à son délicat épiderme. Autour d'elle, sans oublier un débris, je range les provisions de bouche dont elle était pourvue. Enfin je reviens chez moi, la boîte toujours à la main pour éviter des secousses qui pourraient renverser le logis sens dessus dessous et mettre en péril mon élève pendant un trajet de plusieurs kilomètres. Quelqu'un qui m'eût vu, sur la route poudreuse de Nîmes, exténué de fatigue et portant à la main, avec un soin religieux, le fruit unique de ma pénible course, un vilain ver faisant ventre d'un monceau de mouches, eût certes bien souri de ma naïveté.
Le voyage s'accomplit sans encombre: à mon arrivée, la larve continuait paisiblement de manger ses Diptères, comme si de rien n'était. Le troisième jour de la captivité, les vivres pris dans le terrier même étaient achevés; le ver, de sa bouche pointue, fouillait dans le tas de débris sans rien trouver à sa convenance; les parcelles saisies, trop arides, lambeaux cornés et dépourvus de suc, étaient rejetées avec dégoût. Le moment est venu pour moi de continuer le service alimentaire. Les premiers Diptères à ma portée, tel sera le régime de ma prisonnière. Je les tue en les pressant entre les doigts, mais sans les écraser. La première ration se compose de 3 Eristalis tenax et de le Sarcophaga. En vingt-quatre heures, tout était dévoré. Le lendemain, je sers 2 Éristales et 4 Mouches domestiques. Il y en eut assez pour la journée, mais pas de reste. Je continuai de la sorte pendant huit jours, donnant chaque matin au ver ration plus copieuse. Le neuvième, la larve refuse toute nourriture et se met à filer son cocon. Le relevé de ses huit jours de bombance se chiffre par le nombre de 62 pièces, composées principalement d'Éristales et de Mouches domestiques; ce qui, joint aux 20 pièces trouvées entières ou en débris dans la cellule, forme un total de 82.
Il est possible que je n'aie pas élevé ma larve avec la sobriété hygiénique et la sage épargne qu'eût observées la mère; il y a eu peut-être du gaspillage dans des vivres servis quotidiennement en une seule fois et abandonnés à l'entière discrétion du ver. En quelques circonstances, j'ai cru reconnaître que les choses ne se passent pas ainsi dans la cellule maternelle, car mes notes relatent des faits dans le genre du suivant. — Dans les sables des alluvions de la Durance, je mets à découvert un terrier où l'Hyménoptère (Bembex oculata) vient de pénétrer avec un Sarcophaga agricola. Au fond du clapier, je trouve une larve, de nombreux débris et quelques Diptères complets, savoir: 4 _Sphoerophoria scripta, _1 Onesia viarum, et 2 Sarcophaga agricola dont fait partie celui que le Bembex vient d'apporter sous mes yeux. Or, il est à remarquer qu'une moitié de ce gibier, les Sphérophories, est tout au fond de la cellule, sous la dent même de la larve; tandis que l'autre moitié est encore dans la galerie, sur le seuil de la cellule, et par conséquent hors des atteintes du ver, incapable de se déplacer. Il me paraît donc que la mère dépose provisoirement ses captures, lorsque la chasse abonde, sur le seuil de la cellule, et forme un magasin de réserve où elle puise à mesure qu'il en est besoin, surtout en des jours pluvieux pendant lesquels tout travail chôme.
Ainsi pratiquée avec économie, la distribution des vivres préviendrait des gaspillages que je n'ai pas su éviter avec ma larve, trop somptueusement traitée peut-être. J'abaisse donc le chiffre obtenu et je le réduis à une soixantaine de pièces, de taille médiocre, comprise entre celle de la Mouche domestique et de l'Eristalis tenax. Tel serait à peu près le nombre de Diptères servis par la mère à la larve lorsque la proie est de médiocre volume, ce qui a lieu pour tous les Bembex de ma région, excepté le Bembex rostré (B. rostrata), et le Bembex bidenté (B. bidentata), qui affectionnent particulièrement les Taons. Pour ceux-ci le chiffre des victimes serait d'une à deux douzaines, suivant la grosseur du Diptère qui varie beaucoup d'une espèce à l'autre du genre Taon.
Pour ne plus revenir sur la nature des vivres, je donne ici l'énumération des Diptères observés dans les terriers des six espèces de Bembex qui font le sujet de ce travail.
1) Bembex olivacea Rossi. — J'ai vu cette espèce à Cavaillon, une seule fois, avec des Lucilia Caesar pour approvisionnement. Les cinq espèces suivantes sont communes aux environs d'Avignon.
2) Bembex oculata Jur. — Le Diptère sur lequel l'oeuf est pondu consiste le plus souvent en une Sphérophorie, Sphoerophoria scripta surtout; parfois en un Geron gibbosus. Les provisions ultérieures comprennent: Stomoxys calcitrans, Pollenia ruficollis, Pollenia rudis, Pipiza nigripes, Syrphus corolloe, Onesia viarum, Calliphora vomitoria, Echinomyia intermedia, Sarcophaga agricola, Musca domestica. L'approvisionnement habituel consiste en Stomoxys calcitrans, dont j'ai bien des fois trouvé de 5 à 6 individus dans un seul terrier.