Jusque-là tout serait pour le mieux s'il ne survenait grave difficulté. Si active que soit la mère nourrice, il est clair qu'elle ne peut suffire à pareille dépense. Il lui fallait d'incessantes expéditions de chasse pour nourrir une seule larve, la sienne; que sera-ce si elle doit alimenter à la fois une quinzaine de goulues? Le résultat de cet énorme accroissement de famille ne peut être que la disette, la famine même, non pour les larves du Diptère qui, plus hâtives dans leur développement, devancent la larve du Bembex et profitent des jours où l'abondance est encore possible, vu le très jeune âge de leur amphitryon; mais bien pour celui-ci, qui atteint l'heure de la métamorphose sans pouvoir réparer le temps perdu. D'ailleurs, si les premiers convives, devenus pupes, lui laissent la table libre, d'autres surviennent tant que la mère pénètre dans le nid et achèvent de l'affamer.

Dans les terriers envahis par de nombreux parasites, la larve du Bembex est effectivement bien inférieure pour la grosseur à ce que supposerait le tas de vivres consommés, et dont les débris encombrent la cellule. Toute flasque, émaciée, réduite à la moitié, au tiers de la taille normale, elle essaie vainement de tisser un cocon dont elle ne possède pas les matériaux de soie; elle périt en un coin du logis parmi les pupes de ses convives plus heureux qu'elle. Sa fin peut être plus cruelle encore. Si les vivres manquent, si la mère nourrice tarde trop de revenir avec de la pâture, les Diptères dévorent la larve du Bembex. Je me suis assuré de cette noire action en élevant moi-même la nichée. Tout allait bien tant que les vivres abondaient; mais, si par oubli ou à dessein, la ration quotidienne était supprimée, le lendemain ou le surlendemain, j'étais sûr de trouver les larves du Diptère dépeçant avec avidité la larve du Bembex. Ainsi, lorsque le nid est envahi par les parasites, la larve légitime doit fatalement périr, soit de faim, soit de mort violente; et tel est le motif qui rend si odieuse au Bembex la vue des Miltogrammes rôdant autour de son logis.

Les Bembex ne sont pas les seules victimes de ces parasites: tous les Hyménoptères fouisseurs indistinctement ont leurs terriers dévalisés par des Tachinaires, des Miltogrammes surtout. Divers observateurs, notamment Lepeletier de Saint-Fargeau, ont parlé des manoeuvres de ces effrontés Diptères; mais aucun, que je sache, n'a entrevu le côté si curieux du parasitisme aux dépens des Bembex. Je dis si curieux, car, en effet, les conditions sont bien différentes. Les nids des autres fouisseurs sont approvisionnés à l'avance, et le Miltogramme dépose ses oeufs sur les pièces de gibier au moment où elles sont introduites. L'approvisionnement terminé et son oeuf pondu, l'Hyménoptère clôture la cellule, où désormais éclosent et vivent ensemble la larve légitime et les larves étrangères, sans jamais être visitées dans leur solitude. Le brigandage des parasites est donc ignoré de la mère et reste impuni faute d'être connu.

Avec les Bembex, c'est bien tout autre chose. La mère rentre à tout moment chez elle, pendant les deux semaines que dure l'éducation; elle sait sa géniture en compagnie de nombreux intrus, qui s'approprient la majeure partie des vivres; elle touche, elle sent au fond de l'antre, toutes les fois qu'elle sert sa larve, ces affamés commensaux qui, loin de se contenter des restes, se jettent sur le meilleur; elle doit s'apercevoir, si bornées que soient ses évaluations numériques, que douze sont plus que un; les dépenses en victuailles disproportionnées avec ses moyens de chasse l'en avertiraient d'ailleurs; et cependant, au lieu de prendre ces hardis étrangers par la peau du ventre et de les jeter à la porte, elle les tolère pacifiquement.

Que dis-je: elle les tolère? Elle les nourrit, elle leur apporte la becquée, ayant peut-être pour ces intrus la même tendresse maternelle que pour sa propre larve. C'est ici une nouvelle édition de l'histoire du Coucou, mais avec des circonstances encore plus singulières. Que le Coucou, presque de la taille de l'Épervier, dont il a le costume, en impose assez pour introduire impunément son oeuf dans le nid de la faible Fauvette; que celle- ci, à son tour, dominée peut-être par l'aspect terrifiant de son nourrisson à face de crapaud, accepte l'étranger et lui donne ses soins, à la rigueur cela comporte un semblant d'explication. Mais que dirions-nous de la Fauvette qui, devenue parasite, irait, avec une superbe audace, confier ses oeufs à l'aire de l'oiseau de proie, au nid de l'Épervier lui-même, le sanguinaire mangeur de Fauvettes; que dirions-nous de l'oiseau de rapine qui accepterait le dépôt et tendrement élèverait la nichée d'oisillons? C'est précisément là ce que fait le Bembex, ravisseur de Diptères qui soigne d'autres Diptères, giboyeur qui distribue la pâture à un gibier dont le dernier régal sera sa propre larve éventrée. Je laisse à d'autres plus habiles le soin d'interpréter ces étonnantes relations.

Assistons à la tactique employée par le Tachinaire dans le but de confier ses oeufs au nid du fouisseur. Il est de règle absolue que le moucheron ne pénètre jamais dans le terrier, le trouvât-il ouvert et le propriétaire absent. Le madré parasite se garderait bien de s'engager dans un couloir où, n'ayant plus la liberté de fuir, il pourrait payer cher son impudente audace. Pour lui, l'unique moment propice à ses desseins, moment qu'il guette avec une exquise patience, est celui où l'Hyménoptère s'engage dans la galerie, le gibier sous le ventre. En cet instant-là, si court qu'il soit, lorsque le Bembex ou tout autre fouisseur a la moitié du corps engagée dans l'entrée et va disparaître sous terre, le Miltogramme accourt au vol, se campe sur la pièce de gibier qui déborde un peu l'extrémité postérieure du ravisseur, et tandis que celui-ci est ralenti par les difficultés de l'entrée, l'autre, avec une prestesse sans pareille, pond sur la proie un oeuf, deux même, trois coup sur coup.

L'hésitation de l'Hyménoptère, empêtré de sa charge, a la durée d'un clin d'oeil; n'importe: cela suffit au moucheron pour accomplir son méfait sans se laisser entraîner au delà du seuil de la porte. Quelle ne doit pas être la souplesse de fonction des organes pour se prêter à cette ponte instantanée! Le Bembex disparaît, introduisant lui-même l'ennemi au logis; et le Tachinaire va se tapir au soleil, à proximité du terrier, pour méditer de nouvelles noirceurs. Si l'on désire vérifier que les oeufs du Diptère ont été réellement déposés pendant cette rapide manoeuvre, il suffit d'ouvrir le terrier et de suivre le Bembex au fond du logis. La proie qu'on lui saisit porte en un point du ventre au moins un oeuf, parfois plus, suivant la durée du retard éprouvé à l'entrée. Ces oeufs, de très petite taille, ne peuvent appartenir qu'au parasite; d'ailleurs, s'il restait des doutes, l'éducation à part dans une boîte donne pour résultat des larves de Diptère, plus tard des pupes et enfin des Miltogrammes.

L'instant adopté par le moucheron est choisi avec un discernement supérieur: c'est le seul où il lui soit permis d'accomplir ses desseins sans péril, sans vaines poursuites. L'Hyménoptère, à demi engagé dans le vestibule, ne peut voir l'ennemi, si audacieusement campé sur l'arrière-train de la proie; s'il soupçonne la présence du bandit, il ne peut le chasser, n'ayant pas sa liberté de mouvements dans l'étroit couloir; enfin, malgré toutes ses précautions pour faciliter l'entrée, il ne peut disparaître toujours sous terre avec la célérité nécessaire, tant le parasite est prompt. En vérité, voilà l'instant propice et le seul, puisque la prudence défend au Diptère de pénétrer dans l'antre où d'autres Diptères, bien plus vigoureux que lui, servent de pâture à la larve. Au dehors, en plein air, la difficulté est insurmontable, tant est grande la vigilance des Bembex. Donnons un instant à l'arrivée de la mère lorsque son domicile est surveillé par des Miltogrammes.

Quelques-uns de ces moucherons, tantôt plus, tantôt moins, trois ou quatre d'habitude, sont posés sur le sable, dans une immobilité complète, tous les regards tournés vers le terrier, dont ils savent très bien l'entrée, si dissimulée qu'elle soit. Leur coloration d'un brun obscur, leurs gros yeux d'un rouge sanguinolent, leur immobilité que rien ne lasse, bien des fois m'ont mis en l'esprit l'idée de bandits qui, vêtus de bure et la tête enveloppée d'un mouchoir rouge, attendraient en embuscade l'heure d'un mauvais coup. L'Hyménoptère arrive chargé de sa proie. Si rien d'inquiétant ne le préoccupait, à l'instant même il prendrait pied devant la porte. Mais il plane à une certaine élévation, il s'abaisse d'un vol lent et circonspect, il hésite; un piaulement plaintif, résultant d'une vibration spéciale des ailes, dénote ses appréhensions. Il a donc vu les malfaiteurs. Ceux-ci pareillement ont vu le Bembex; ils le suivent des yeux comme l'indique le mouvement de leurs têtes rouges; tous les regards convergent vers le butin convoité. Alors se passent les marches et les contre-marches de l'astuce aux prises avec la prudence.

Le Bembex descend d'aplomb, d'un vol insensible; on dirait qu'il se laisse mollement choir, retenu par le parachute des ailes. Le voilà qui plane à un pan du sol. C'est le moment. Les moucherons prennent l'essor et se portent tous à l'arrière de l'Hyménoptère; ils planent à sa suite, qui plus près, qui plus loin et géométriquement alignés. Si, pour déjouer leur dessein, le Bembex tourne, ils tournent aussi avec une précision qui les maintient en arrière sur la même ligne droite; si l'Hyménoptère avance, ils avancent; si l'Hyménoptère recule, ils reculent; mesurant leur vol, tantôt lent ou stationnaire, sur le vol du Bembex, chef de file. Ils ne cherchent nullement à se jeter sur l'objet de leur convoitise; leur tactique se borne à se tenir prêts, dans cette position d'arrière-garde qui leur épargnera des hésitations d'essor pour la rapide manoeuvre de la fin.