Il est clair qu'une telle soudaineté dans l'attaque et une telle promptitude dans l'enlèvement de la proie ne permettent pas au Bembex de régler le jeu de son poignard. L'aiguillon remplit son office sans doute, mais il est dirigé sans précision vers les points que les hasards de la lutte mettent à sa portée. Pour donner le coup de grâce à leurs Taons mal sacrifiés, et se débattant encore entre les pattes du ravisseur, j'ai vu des Bembex mâchonner la tête et le thorax des victimes. Ce trait à lui seul démontre que l'Hyménoptère veut un vrai cadavre et non une proie paralysée, puisqu'il met si peu de ménagement à terminer l'agonie du Diptère. Tout considéré, je pense donc que, d'une part, la nature du gibier trop prompt à se dessécher, et d'autre part les difficultés d'une attaque aussi rapide, sont cause que les Bembex servent à leurs larves une proie morte, et les approvisionnent par conséquent au jour le jour.

Suivons l'Hyménoptère quand il rentre au terrier avec sa capture maintenue sous le ventre entre les pattes. En voici un, le Bembex tarsier (B. tarsata) qui arrive chargé d'un Bombyle. Le nid est placé au pied sablonneux d'un talus vertical. L'approche du chasseur s'annonce par un bourdonnement aigu, qui a quelque chose de plaintif, et ne discontinue tant que l'insecte n'a pas mis pied à terre. On voit le Bembex planer au haut du talus, puis descendre suivant la verticale avec beaucoup de lenteur et de circonspection, tout en faisant entendre son bourdonnement aigu. Si quelque chose d'insolite vient à se révéler à son perçant regard, il ralentit la descente, plane un moment, remonte, redescend, puis s'enfuit prompt comme un trait. Après quelques instants, le voici revenu. En planant à une certaine élévation, il a l'air d'inspecter les lieux, comme du haut d'un observatoire. La descente verticale recommence avec la plus circonspecte lenteur; enfin l'Hyménoptère s'abat sans indécision aucune, en un point que rien à mes yeux ne distingue du reste de la surface sablonneuse. Le piaulement plaintif à l'instant cesse.

L'insecte, sans doute, a pris terre un peu au hasard, puisque l'oeil le plus exercé ne saurait distinguer un point de l'autre sur la nappe de sable; il s'est abattu par à peu près aux environs du logis, dont il va maintenant rechercher l'entrée, masquée, lors de la dernière sortie, non seulement par l'éboulement naturel des matériaux mais encore par les scrupuleux coups de balai de l'Hyménoptère. Mais non: le Bembex n'hésite pas du tout, il ne tâtonne pas, il ne cherche pas. On s'accorde à voir dans les antennes des organes propres à diriger les insectes dans leurs recherches. En ce moment de la rentrée au nid, je ne vois rien de particulier dans le jeu des antennes. Sans lâcher un seul moment son gibier, le Bembex gratte un peu devant lui, au point même où il a pris pied, pousse du front et entre tout aussitôt avec le Diptère sous le ventre. Le sable s'éboule, la porte se ferme, et voilà l'Hyménoptère chez lui.

En vain, des centaines de fois, j'ai assisté au retour du Bembex dans son domicile; c'est toujours avec un étonnement nouveau que je vois le clairvoyant insecte retrouver sans hésitation une porte que rien n'indique. Cette porte, en effet, est dissimulée avec un soin jaloux, non maintenant après l'entrée du Bembex, car le sable, plus ou moins bien éboulé ne se nivelle pas par sa propre chute et laisse tantôt une légère dépression, tantôt un porche incomplètement obstrué; mais bien après la sortie de l'Hyménoptère, car celui-ci, partant pour une expédition, ne néglige jamais de retoucher le résultat de l'éboulement naturel. Attendons son départ, et nous le verrons, avant de s'éloigner, balayer les devants de sa porte et les niveler avec une scrupuleuse attention. La bête partie, je défierais l'oeil le plus perspicace de retrouver l'entrée. Pour la retrouver, lorsque la nappe sablonneuse était de quelque étendue, il me fallait recourir à une sorte de triangulation; et, que de fois encore, après quelques heures d'absence, mes combinaisons de triangles et mes efforts de mémoire se sont trouvés en défaut! Il me restait le jalon, le fétu de graminée implanté sur le seuil de la porte, moyen non toujours efficace, car l'insecte, en ses continuelles retouches à l'extérieur du nid, trop souvent faisait disparaître le bout de paille.

CHAPITRE XVIII UN PARASITE. LE COCON

Je viens de montrer le Bembex planant, chargé de sa capture, au- dessus du nid, puis descendant d'un vol vertical, très lent, et accompagné d'une sorte de piaulement plaintif. Cette arrivée circonspecte, hésitante, pourrait faire croire que l'insecte examine de haut le terrain pour retrouver sa porte, et cherche, avant de prendre pied, à bien se remémorer les lieux. Mais un autre motif est en jeu, ainsi que je vais l'exposer. Dans les conditions habituelles, lorsque rien de périlleux n'attire son attention, l'Hyménoptère survient brusquement, d'un vol impétueux, et, sans planer avec piaulement, sans hésiter, s'abat aussitôt sur le seuil de sa porte ou très près. Toute recherche est inutile, tant sa mémoire est fidèle. Informons-nous donc des causes de cette arrivée hésitante à laquelle je viens de faire assister le lecteur.

L'insecte plane, descend lentement, remonte, s'enfuit et revient, parce qu'un danger très grave menace le nid. Son bourdonnement plaintif est signe d'anxiété: il ne le fait pas entendre quand il n'y a pas péril. Quel est alors l'ennemi? Serait-ce moi, assis pour l'observer? Mais non: je ne suis rien pour lui, rien qu'une masse, un bloc, indigne sans doute de son attention. L'ennemi redoutable, l'ennemi terrible, qu'il faut éviter à tout prix, est là, à terre, bien immobile sur le sable, à proximité du domicile. C'est un petit Diptère, de très pauvre apparence, de tournure inoffensive. Ce moucheron de rien est l'effroi du Bembex. L'audacieux bourreau des Diptères, lui qui tord si prestement le cou aux Taons, colosses repus de sang sur le dos d'un boeuf, n'ose entrer chez lui parce qu'il se voit guetté par un autre Diptère, vrai pygmée qui fournirait à peine une bouchée à ses larves.

Que ne fond-il sur lui pour s'en débarrasser? L'Hyménoptère a le vol assez prompt pour l'atteindre; et si petite que soit la prise, les larves ne la dédaigneront pas, puisque tout Diptère leur est bon. Mais non: le Bembex fuit devant un ennemi qu'il mettrait en pièces d'un seul coup de mandibules; il me semble voir le chat fuir, affolé de peur, devant une souris. L'ardent chasseur de Diptères est chassé par un autre Diptère, et l'un des plus petits. Je m'incline sans espérer jamais comprendre ce renversement des rôles. Pouvoir se débarrasser sans difficulté d'un ennemi mortel, qui médite la ruine de votre famille et qui en deviendrait le régal, pouvoir cela et ne pas le faire quand l'ennemi est là, à votre portée, vous guettant, vous bravant, c'est le comble de l'aberration chez l'animal. Aberration n'est pas du tout le mot; disons plutôt harmonie des êtres, car, puisque ce misérable Diptère a son petit rôle à remplir dans l'ensemble des choses, faut-il encore que le Bembex le respecte et fuit lâchement devant lui, sinon, depuis longtemps, il n'y en aurait plus au monde.

Traçons ici l'histoire de ce parasite. Parmi les nids des Bembex, il s'en trouve, et très fréquemment, qui sont occupés à la fois par la larve de l'Hyménoptère et par d'autres larves, étrangères à la famille et goulues commensales de la première. Ces étrangères sont plus petites que le nourrisson du Bembex, en forme de larme et de couleur vineuse due à la teinte de la bouillie alimentaire que laisse entrevoir la transparence du corps. Leur nombre est variable: une demi-douzaine souvent, parfois dix et davantage. Elles appartiennent à une espèce de Diptère, ainsi qu'il résulte de leur forme et comme le confirment les pupes que l'on rencontre à leur place. L'éducation en domesticité achève la démonstration. Élevées dans des boîtes, sur une couche de sable, avec des mouches que l'on renouvelle chaque jour, elles deviennent des pupes, d'où, l'année d'après, sort un petit Diptère, un Tachinaire du genre Miltogramme.

C'est le même Diptère qui, embusqué aux environs du terrier, cause au Bembex de si vives appréhensions. La terreur de l'Hyménoptère n'est que trop fondée. Voyez, en effet, ce qui se passe au logis. Autour du monceau de vivres, que la mère s'exténue à maintenir en quantité suffisante, en compagnie du nourrisson légitime, six à dix convives affamés, qui, de leur bouche aiguë, piquent au tas commun, sans plus de réserve que s'ils étaient chez eux. La concorde paraît régner à table. Je n'ai jamais vu la larve légitime se formaliser de l'indiscrétion des larves étrangères, ni celles-ci faire mine de vouloir troubler le repas de l'autre. Toutes, pêle-mêle, prennent au tas et mangent tranquilles, sans chercher noise aux voisines.