Étant connue cette mort complète du gibier au moment où il est saisi, qui n'admirerait la logique des manoeuvres des Bembex? Comme tout se suit méthodiquement, comme tout s'enchaîne dans les actes de l'Hyménoptère avisé! Les vivres ne pouvant se conserver sans pourriture au delà de deux ou trois jours, ne doivent pas être emmagasinés au grand complet dès le début d'une éducation qui durera pour le moins une quinzaine; forcément la chasse et la distribution doivent se faire au jour le jour, peu à peu, à mesure que le ver grandit. La première ration, celle qui reçoit l'oeuf, durera plus longtemps que les autres; il faudra plusieurs jours au naissant vermisseau pour en manger les chairs. Il la faut par conséquent de petite taille, sinon la corruption gagnerait la pièce avant qu'elle fut consommée. Cette pièce ne sera donc pas un Taon volumineux, un corpulent Bombyle, mais bien une menue Sphérophorie, ou quelque chose de semblable, tendre repas pour un ver si délicat encore. Viendront après et par ordre croissant les pièces de haute venaison.
En l'absence de la mère, le terrier doit être clos pour éviter à la larve de fâcheuses invasions; l'entrée néanmoins doit pouvoir s'ouvrir très fréquemment, à la hâte, sans difficulté sérieuse, lorsque l'Hyménoptère rentre, chargé de son gibier et guetté par d'audacieux parasites. Ces conditions feraient défaut dans un sol consistant, tel que celui où d'habitude s'établissent les Hyménoptères fouisseurs: la porte, béante par elle-même, demanderait chaque fois un travail pénible et long, soit pour être obstruée avec de la terre et du gravier, soit pour être désobstruée. Le domicile sera, par conséquent, creusé dans un terrain très mobile à la surface, dans un sable fin et sec, qui cédera aussitôt au moindre effort de la mère et, en s'éboulant, fermera de lui-même la porte, ainsi qu'une tapisserie flottante qui, repoussée de la main, livre passage et se remet en place. Tel est l'enchaînement des actes que déduit la raison de l'homme et que met en pratique la sapience des Bembex.
Pour quel motif le ravisseur met-il à mort le gibier saisi, au lieu de le paralyser simplement? Est-ce défaut d'habileté dans l'emploi de son dard? est-ce difficulté provenant soit de l'organisation des Diptères, soit des manoeuvres usitées pour la chasse? Je dois avouer tout d'abord que mes tentatives ont échoué pour mettre un Diptère, sans le tuer, dans cet état d'immobilité complète où il est si facile de plonger un Bupreste, un Charançon, un Scarabée, en inoculant, avec la pointe d'une aiguille, une gouttelette d'ammoniaque dans la région ganglionnaire du thorax. L'insecte expérimenté difficilement devient immobile; et quand il ne remue plus, la mort réelle est arrivée, comme le prouve la prochaine corruption ou la dessiccation. Mais j'ai trop de confiance dans les ressources de l'instinct, j'ai été témoin de trop de problèmes ingénieusement résolus pour croire qu'une difficulté insurmontable pour l'expérimentateur puisse arrêter la bête. Aussi, sans mettre en doute le talent meurtrier des Bembex, volontiers j'inclinerais vers d'autres motifs.
Peut-être le Diptère, si mollement cuirassé, si peu replet, disons le mot, si maigre, ne pourrait, une fois paralysé par le dard résister assez longtemps à l'évaporation et se dessécherait pendant deux ou trois semaines d'attente. Considérons la fluette Sphérophorie, première bouchée de la larve. Pour suffire à l'évaporation, qu'y a-t-il en liquide dans ce corps? Un atome, un rien. Le ventre est une fine lanière; ses deux parois se touchent. Des conserves alimentaires peuvent-elles avoir pour base un tel gibier, dont l'évaporation tarit en quelques heures les humeurs, lorsque la nutrition ne les renouvelle pas? C'est au moins douteux.
Passons au mode de chasse pour achever de jeter quelque lumière sur ce point. Dans la proie retirée d'entre les pattes des Bembex, il n'est pas rare d'observer des indices d'une prise faite à la hâte, sans ménagements au hasard d'une lutte désordonnée. Le Diptère a parfois la tête tournée sens devant derrière, comme si le ravisseur lui eût tordu le cou; ses ailes sont chiffonnées; sa fourrure, quand il en possède, est ébouriffée. J'en ai vu avec le ventre ouvert d'un coup de mandibules, et des pattes emportées dans la bataille. D'habitude, cependant, la pièce est intacte.
N'importe: vu la nature du gibier, doué d'ailes promptes à la fuite, la prise doit se faire avec une brusquerie qui ne permet guère, ce me semble, d'obtenir la paralysie sans la mort. Un Cerceris en face de son lourd Charançon, un Sphex aux prises avec le Grillon corpulent ou l'Éphippigère ventrue, l'Ammophile qui tient sa Chenille par la peau de la nuque, ont tous les trois la partie belle avec une proie trop lente pour éviter l'attaque. Ils peuvent prendre leur temps, choisir à l'aise le point mathématique où le dard doit pénétrer et opérer enfin avec la précaution d'un physiologiste qui sonde du scalpel le patient étendu sur la table de travail. Mais pour les Bembex, c'est bien une autre affaire: à la moindre alerte, la proie prestement décampe, et son vol défie celui du ravisseur. L'Hyménoptère doit fondre à l'improviste sur son gibier, sans mesurer l'attaque, sans ménager les coups, comme le fait l'Autour chassant dans les guérets. Mandibules, griffes, dard, toutes les armes doivent concourir à la fois à la chaude mêlée pour terminer au plus vite une lutte où la moindre indécision laisserait à l'attaqué le temps de fuir. Si ces prévisions sont d'accord avec les faits, la capture des Bembex ne saurait être qu'un cadavre ou du moins une proie blessée à mort.
Eh bien, ces prévisions sont justes: l'attaque du Bembex se fait avec une fougue que ne désapprouverait pas l'oiseau de proie. Surprendre l'Hyménoptère en chasse n'est pas chose aisée; vainement on s'armerait de patience pour épier le ravisseur aux environs du terrier: l'occasion favorable ne se présenterait pas, car l'insecte s'envole au loin, et il est impossible de le suivre dans ses rapides évolutions. Ses manoeuvres me seraient sans doute inconnues sans le concours d'un meuble dont certes je n'avais jamais attendu pareil service. Je veux parler de mon parapluie, qui me servait de tente contre le soleil au milieu des sables du bois des Issarts.
Je n'étais pas seul à profiter de son ombre; ma société était habituellement nombreuse. Des Taons d'espèces diverses venaient se réfugier sous le dôme de soie, et se tenaient, paisibles, qui d'ici, qui de là, sur l'étoffe tendue. Leur compagnie me faisait rarement défaut lorsque la chaleur était accablante. Pour tromper mes heures d'inaction, j'aimais à voir leurs gros yeux dorés, qui reluisaient comme des escarboucles à la voûte de mon abri; j'aimais à suivre leur grave marche quand un point trop échauffé au plafond les obligeait de se déplacer un peu.
Un jour: pan! La soie tendue résonne comme la membrane d'un tambour. Quelque gland peut-être vient de tomber d'un chêne sur le parapluie. Bientôt après, coup sur coup: pan! pan! Un mauvais plaisant viendrait-il troubler ma solitude et lancer sur le parapluie des glands ou de menus cailloux? Je sors de ma tente, j'inspecte le voisinage: rien. Le même coup sec se reproduit. Je porte mes regards au plafond et le mystère s'explique. Les Bembex du voisinage, consommateurs de Taons, avaient découvert les riches victuailles qui me faisaient société, et pénétraient effrontément sous l'abri pour piller au plafond les Diptères. Les choses se passaient à souhait, je n'avais qu'à laisser faire et à regarder.
De moment en moment, un Bembex entrait brusque comme l'éclair, et s'élançait au plafond de soie, qui résonnait d'un coup sec. Quelque chose se passait là-haut de tumultueux, où l'oeil ne distinguait plus l'attaquant de l'attaqué, tant la mêlée était vive. La lutte n'avait pas une durée appréciable: l'Hyménoptère se retirait tout aussitôt avec une proie entre les pattes. Le stupide troupeau de Taons, à cette soudaine irruption qui les décimait l'un après l'autre, reculait un peu tout à la ronde, sans abandonner le perfide abri. Il faisait si chaud au dehors! pourquoi s'émouvoir?