Un changement progressif dans le régime alimentaire est ici manifeste. En sortant de l'oeuf, le tout débile vermisseau lèche la fine purée sur les murs de sa loge. Il y en a peu, mais c'est fortifiant et de haute valeur nutritive. À la bouillie de la tendre enfance succède la pâtée du nourrisson sevré, pâtée intermédiaire entre les exquises délicatesses du début et la nourriture grossière de la fin. La couche en est épaisse et suffisante pour faire du vermisseau un robuste ver. Mais alors aux forts la nourriture des forts, le pain d'orge avec ses arêtes, le crottin naturel plein d'aiguilles de foin. La larve en est surabondamment approvisionnée; et toute sa croissance prise, il lui reste une couche formant cloison autour d'elle. La capacité de l'habitacle s'est agrandie à mesure que grossissait l'habitant, nourri de la substance même des murailles; la petite niche primitive à parois très épaisses est maintenant une grande cellule à parois de quelques millimètres d'épaisseur; les assises intérieures de la maison sont devenues larve, nymphe ou Scarabée suivant l'époque. Finalement la pilule est une solide coque, abritant dans sa loge spacieuse le mystérieux travail de la métamorphose.
Pour continuer, les observations me manquent: mes actes de l'état civil du Scarabée sacré s'arrêtent à l'oeuf. Je n'ai pas vu la larve qui, du reste, est connue et décrite dans les auteurs[4]; je n'ai pas vu davantage l'insecte parfait encore renfermé dans la chambre de sa pilule, avant toute pratique des fonctions de rouleur et de fouisseur. Et c'est précisément là ce que j'aurais surtout désiré voir. J'aurais voulu trouver le bousier dans sa loge natale, récemment transfiguré, novice de tout travail, pour examiner la main de l'ouvrier avant sa mise à l'ouvrage. La raison de ce souhait, la voici:
Les insectes ont chaque patte terminée par une sorte de doigt ou tarse, comme on l'appelle, composé d'une suite de fines pièces que l'on pourrait comparer aux phalanges de nos doigts. Un ongle en croc termine le tout. Un doigt à chaque patte, telle est la règle; et ce doigt, du moins pour les coléoptères supérieurs, notamment pour les bousiers, comprend cinq phalanges ou articles. Or, par une exception bien étrange, les Scarabées sont privés de tarses aux pattes antérieures, tandis qu'ils en possèdent de fort bien conformés, avec cinq articles, aux deux autres paires. Ils sont manchots, estropiés: ils manquent, aux membres de devant, de ce qui, dans l'insecte, représente fort grossièrement notre main. Pareille anomalie se retrouve chez les Onitis et les Bubas, également de la famille des bousiers. L'entomologie a depuis longtemps enregistré ce curieux fait sans pouvoir en donner une satisfaisante explication. L'animal est-il manchot de naissance; vient-il au monde sans doigts aux membres antérieurs? Ou bien est- ce par accident qu'il les perd une fois qu'il se livre à ses travaux pénibles?
Aisément on concevrait pareille mutilation comme une suite de la rude besogne de l'insecte. Fouiller, creuser, râteler, dépecer tantôt dans le gravier du sol, tantôt dans la masse filandreuse du crottin, n'est pas oeuvre où des organes aussi délicats que les tarses puissent être engagés sans péril. Circonstance plus grave encore: quand l'insecte roule à reculons sa pilule, la tête en bas, c'est par l'extrémité des pattes antérieures qu'il prend appui sur le terrain. Que pourraient devenir dans de continuel frottement contre les rudesses du sol les faibles doigts de l'insecte, aussi menus qu'un bout de fil? Inutiles, pur embarras, un jour ou l'autre ils devraient disparaître, écrasés, arrachés, usés au milieu de mille accidents. À manier de lourds outils, à soulever de pesants fardeaux, nos ouvriers, trop souvent, hélas! s'estropient; ainsi s'estropierait le Scarabée en roulant sa pelote, faix énorme pour lui. Ses bras manchots seraient noble certificat, attestant vie laborieuse.
Mais ici des doutes sérieux aussitôt surviennent. Ces mutilations, si elles sont en réalité accidentelles et la conséquence d'un pénible travail, doivent être l'exception et non la règle. De ce qu'un ouvrier, de ce que plusieurs ouvriers auront la main broyée dans les engrenages d'une machine, ce n'est pas à dire que tous les autres seront aussi manchots. Si le Scarabée souvent, très souvent même, perd les doigts antérieurs à son métier de rouleur de pilules, quelques-uns au moins doivent se trouver qui, plus heureux ou plus adroits, ont conservé leurs tarses. Consultons donc les faits. J'ai observé en très-grand nombre les espèces de Scarabées qui habitent la France: le Scarabée sacré, commun en Provence; le Scarabée semi-ponctué qui s'éloigne peu de la mer et fréquente les plages sablonneuses de Cette, de Palavas et du golfe Juan; enfin le Scarabée à large cou, beaucoup plus répandu que les deux autres et qui remonte la vallée du Rhône au moins jusqu'à Lyon. Enfin mes observations ont porté sur une espèce africaine, le _Scarabée à cicatrices, _recueilli aux environs de Constantine. Eh bien, le manque de tarses aux pattes antérieures s'est trouvé, pour les quatre espèces, un fait constant, sans exception aucune, du moins dans la limite de mes observations. Le Scarabée serait donc manchot d'origine; ce serait chez lui particularité naturelle et non accident.
Une autre raison d'ailleurs apporte un supplément de preuves. Si l'absence de doigts antérieurs était une mutilation accidentelle, suite de violents exercices, il ne manque pas d'autres insectes, de bousiers notamment, qui se livrent à des travaux d'excavation encore plus pénibles que ceux du Scarabée, et qui devraient alors, à plus forte raison, être privés des tarses de devant, appendices sans usage, embarrassants même quand la patte doit être un robuste outil de fouille. Les Géotrupes, par exemple, qui méritent si bien leur nom, signifiant troueur de terre, creusent dans le sol battu des chemins, au milieu des cailloux cimentés d'argile, des puits verticaux tellement profonds qu'il faut, pour en visiter la cellule terminale, faire emploi de puissants instruments de fouille, et encore ne réussit-on pas toujours. Or, ces mineurs par excellence, qui s'ouvrent aisément de longues galeries dans un milieu dont le Scarabée sacré pourrait à peine entamer la surface, ont leurs tarses antérieurs intacts, comme si perforer le tuf était oeuvre de délicatesse et non de violence. Tout porte donc à croire qu'observé, novice encore, dans la cellule natale, le Scarabée se trouverait manchot et semblable au vétéran qui a couru le monde et s'est usé au travail.
Sur cette absence de doigts pourrait se baser un raisonnement en faveur des théories à la mode aujourd'hui, concurrence vitale et transformation de l'espèce. On dirait: «Les Scarabées ont eu d'abord des tarses à toutes les pattes, conformément aux lois générales de l'organisation chez les insectes. D'une façon ou de l'autre, quelques-uns ont perdu aux pattes antérieures ces appendices embarrassants, plus nuisibles qu'utiles; se trouvant bien de cette mutilation qui favorisait le travail, ils ont prévalu peu à peu sur les autres, moins avantagés; ils ont fait souche en transmettant à leur descendance leurs moignons sans doigts, et finalement l'antique insecte doigté est devenu l'insecte manchot de nos jours». À ces raisons je veux bien me rendre si l'on me démontre d'abord pour quels motifs, avec des travaux analogues et bien autrement rudes, le Géotrupe a conservé ses tarses. Jusque-là, continuons à croire que le premier Scarabée qui roula sa pilule, peut-être sur la plage de quelque lac où se baignait le Paloeothérium, était privé de tarses antérieurs comme le nôtre.
CHAPITRE III LE CERCERIS BUPRESTICIDE
Il est pour chacun, suivant la tournure de ses idées, certaines lectures qui font date en montrant à l'esprit des horizons non encore soupçonnés. Elles ouvrent toutes grandes les portes d'un monde nouveau où doivent désormais se dépenser les forces de l'intelligence: elles sont l'étincelle qui porte la flamme dans un foyer dont les matériaux, privés de son concours, persisteraient indéfiniment inutiles. Et ces lectures, point de départ d'une ère nouvelle dans l'évolution de nos idées, c'est fréquemment le hasard qui nous en fournit l'occasion. Les circonstances les plus fortuites, quelques lignes venues sous nos yeux on ne sait plus comment, décident de notre avenir et nous engagent dans le sillon de notre lot.
Un soir d'hiver, à côté d'un poêle dont les cendres étaient encore chaudes, et la famille endormie, j'oubliais, dans la lecture, les soucis du lendemain, les noirs soucis du professeur de physique qui, après avoir empilé diplôme universitaire sur diplôme et rendu pendant un quart de siècle des services dont le mérite n'était pas méconnu, recevait pour lui et les siens 1600 fr., moins que le gage d'un palefrenier de bonne maison. Ainsi le voulait la honteuse parcimonie de cette époque pour les choses de l'enseignement. Ainsi le voulaient les paperasses administratives: j'étais un irrégulier, fils de mes études solitaires. J'oubliais donc, au milieu des livres, mes poignantes misères du professorat, quand, de fortune, je vins à feuilleter une brochure entomologique qui m'était venue entre les mains je ne sais plus par quelles circonstances.