Tous ceux qui s'occupent de l'histoire de l'art français savent par expérience combien sont rares les renseignements qu'on peut trouver sur ce sujet dans les collections de mémoires et de chroniques, et l'on ne songerait guère à aller chercher des indications de ce genre dans le journal d'un médecin. Héroard en donne cependant de très-précieuses, de très-nouvelles et de très-inattendues. On a déjà pu voir d'après lui un Louis XIII artiste, que l'on connaissait à peine sous ce rapport; assistons maintenant aux séances dans lesquelles le Dauphin pose pour les dessinateurs, les peintres, les sculpteurs chargés successivement de reproduire son effigie.
Le premier en date est Charles Decourt, «peintre du Roi», dont les dessins, s'il en subsiste encore aujourd'hui, doivent être attribués à l'un des Du Monstier. En effet les quatre portraits du Dauphin que Decourt fait de 1602 à 1607, le premier «par commandement de la Reine, pour l'envoyer à Florence», sont tous «peints en crayon».
Le [27 mars 1602], c'est «le peintre du Quesnel» qui peint le Dauphin en pied, de grandeur naturelle, «il avoit deux pieds et demi»; ce portrait paraît destiné à la duchesse de Mantoue, sœur de Marie de Médicis et tante de l'enfant.
Le [25 février 1603], le Dauphin est «amusé dans sa petite chaise, auprès du peintre nommé Charles Martin, demeurant à Paris, sur le pont Notre-Dame, près Saint-Denis de la Chartre»; l'indication est précise et ne peut se rapporter qu'à un portrait. En 1604, le Dauphin est encore «peint par le sieur Martin», et un an plus tard l'enfant se rappelle cette circonstance; «en goûtant il entend parler de M. Martin et dit: «C'est celui qui a fait la peinture de moucheu le Dauphin.» Le [3 mars 1605], «il s'amuse seul, sans dire mot, avec un petit puits d'argent... donnant une extrême patience à se laisser peindre par maître Jehan Martin»; ce maître Jehan Martin est-il le même que le Charles Martin cité deux ans avant, et y a-t-il dans le journal une erreur de prénom? Quoi qu'il en soit, ce doit bien être ce dernier «maître Martin» qui, au mois d'août 1605, fait le portrait de Mme Élisabeth, âgée de deux ans, et qui, le [10 mai 1606], peint d'après le Dauphin un portrait dont Héroard nous donne cette minutieuse description: «Maître Martin, son peintre, vient pour le peindre, le peint armé de son corcelet, sous sa robe de velours cramoisi garnie d'or, l'épée au côté et la pique de la main droite, la tenant droite, la tête couverte de son bonnet de satin blanc, d'enfant, avec une plume blanche; c'est la première fois qu'il ait été ainsi peint.» Le Dauphin «se fait donner des couleurs et un pinceau, imite le peintre mêlant ses couleurs, regarde parfois la besogne de son peintre. Il tenoit sa chienne Isabelle, la caressoit, la baisoit, l'appeloit sa mignonne, car il aimoit extrêmement les chiens; il disoit à son peintre qu'il peignît sa chienne auprès de lui. Mlle Mercier lui dit: «Monsieur, il ne faut pas que ceux qui sont armés aient des chiens avec eux;» il répond soudain: «Mais ce sera pour prendre les ennemis par les jambes.»
Voici deux autres crayons d'après le Dauphin: Le [20 mars 1604], «il voit le jeune Du Monstier, peintre,» se posant devant lui avec un portefeuille, et, croyant que c'est pour écrire, il lui dit: «Écrivez.» Héroard lui explique: «Monsieur, il veut écrire votre visage, votre nez, vos yeux.» Alors le Dauphin dit au peintre: «Écrivez-moi;» il «lui soutient doucement le portefeuille et a peur de l'empêcher». Le lendemain il s'amuse à ses échecs d'argent «pendant que le jeune Du Monstier tire son crayon». Le [27 septembre] suivant, jour où le Dauphin a trois ans accomplis, il s'amuse encore «à ses échecs d'argent», pendant que «Mallery en tire le crayon».
Voyons maintenant les sculpteurs: Le [20 août 1604], le Dauphin «baise un portrait en cire de la Reine, assez mal fait, qu'il reconnut; il est tiré en cire, avec sa nourrice, par le sieur Paolo, pour être porté en Italie». Une autre fois, «il se joue, tenant un portrait du Roi, fait en cire, dans une boîte d'ivoire, et s'amuse à travailler sur de la cire, comme il avoit vu faire au sieur Jehan Paulo». Ce Paolo fait encore un portrait en cire du Dauphin, à la date du [6 juin 1607].
Le [21 septembre 1604], c'est une figure en terre, destinée sans doute à être cuite à la poterie de Fontainebleau, où l'on fabriquait de rustiques figulines dans le genre de Bernard de Palissy. Ce jour-là le Dauphin, après avoir été dire adieu au Roi et à la Reine qui allaient à la chasse, est ramené «pour être retiré tout de son long, en terre de poterie, vêtu en enfant, les mains jointes, l'épée au côté, par Guillaume Dupré, natif de Sissonne près de Laon. A trois heures et demie goûté; il donne la patience au statuaire tout ce qui se peut». On a vu, plus haut, ce même Dupré, «statuaire du Roi», modeler le [6 juin 1607] une médaille du Dauphin. M. A. Jal, dans son utile Dictionnaire critique de biographie et d'histoire, nous apprend que le célèbre graveur en médailles Guillaume Dupré était protestant; mais il n'a pas trouvé son acte de décès sur les registres du temple de Charenton, et il en conclut que Dupré n'est pas mort à Paris. Quant au lieu de naissance de Dupré Mariette prétend qu'il était de Troyes, et la date de cette naissance est également inconnue. Peut-être l'indication formelle donnée par Héroard servira-t-elle à retrouver des dates précises pour la biographie d'un de nos plus éminents artistes.
Il est un autre sculpteur du nom de Dupré ou de Després qui vient modeler encore une statue du Dauphin, mais malheureusement Héroard ne donne cette fois que des renseignements vagues et difficiles à éclaircir. Le [10 mars 1605] «arrive un sculpteur envoyé de la Reine; le Dauphin lui demande: «Peintre, comment vous appelez-vous?» Il répond: «Després». Il est tiré en bosse de cire pour jeter en fonte par Després.» Cinq jours après, nouvelle mention de ce «statuaire» dont le nom est laissé en blanc, et qui est désigné comme Flamand de naissance et retiré à Florence. Il continue à travailler à son modèle de cire «de la hauteur d'un pied et demi» qui, «par le commandement de la Reine», doit être jeté en or pour l'envoyer à l'Annonciade de Florence. Le Dauphin dit: «C'est mon frère de cire,» s'amuse à son petit ménage d'argent et dit à M. de Vendôme: «Allez-vous-en.» Mme de Montglat l'en reprend, il répond: «Ce n'est pas moi, c'est mon petit frère de cire qui l'a dit.» Enfin, le [17 mars], troisième et dernière séance de deux heures, pour achever de «tirer sa figure de cire» par «Du Pré», dont le prénom reste en blanc.
Héroard ne donne pas non plus le nom de famille d'un peintre italien attaché à un neveu de Marie de Médicis, le prince Ferdinand de Gonzague; le [21 août 1606], pendant que le Dauphin s'amuse à peindre, cet artiste, du prénom de Francesco, «le pourtrait de son long».
Le lendemain du jour où l'on a vu le premier peintre de Henri IV donner une leçon de dessin au Dauphin ([18 décembre 1606]), «M. Fréminet commença de le peindre», et le Dauphin ayant dit: «Mamanga, je voudrois bien avoir des couleurs, mais je voudrois des siennes, elles sont plus belles,» on lui en envoie quérir au logis du sieur Fréminet, au jardin des Canaux; il s'en amuse avec le pinceau.» Le [23], «M. Fréminet achevoit de le peindre, lui s'amusant à peindre, et il fit un oiseau sur de la toile avec de la craie». Nous ne pouvons quitter Fréminet sans montrer le Dauphin fuyant son maître d'écriture pour aller voir travailler le peintre de la chapelle de la Trinité, ou bien se promenant dans les appartements de Fontainebleau en faisant ses observations enfantines. Le [16 août 1608], «il ne se peut mettre à l'écriture; y ayant demeuré un quart d'heure, il sort et dit à M. de la Court, exempt des gardes: «La Court, je ne sarai rien faire qui vaille, allons voir Fréminet;» c'étoit une excuse. Il vient en ma chambre, y joue à la paume, va à la galerie qui mène à la volière, puis s'en retourne à la chapelle y trouver Fréminet; ce n'étoit que pour fuir l'école». Trois jours après, le [19 août], «il monte tout au haut de son pavillon, à la chambre de sa nourrice et à celle des peintures de M. de Franco, peintre du Roi; y a goûté.»