Le lendemain il vient dans la chambre d'Héroard «pour y écrire, y trouve M. Fréminet, peintre du Roi, celui qui a fait les desseins et les peintures de la chapelle. Il est bien aise de trouver cette occasion et demande à voir ce qu'il en avoit fait, y va, monte par un escalier de bois tenant à la garde-robe de M. d'Anjou, au bout de la galerie lambrissée, sur un échafaud près de la voûte de la chapelle, sans peur ne étonnement, se plaît à voir les peintures, y est assez longtemps; s'en retournant il dit: «Aussi vrai, velà qui est bien fait;» descendu il s'en va voir les peintures qui étoient là où se mettent les musiciens, y monte par une petite échelle, y voit une Annonciation et dit encore: «Aussi vrai, velà qui est bien fait.» Il se fait descendre par un trou entre deux planches.»

L'année précédente, comme le Dauphin se promenait dans la galerie de Fontainebleau, «Mme de Montglat lui montre la peinture d'un léopard, lui demande que c'est, il répond: «Je sais pas.—Monsieur, c'est un léopard.—Il ressemble à de Hoey.» C'étoit un peintre; il étoit vrai. Il avoit l'imagination fort bonne. M. de Malleville lui montre une voile de navire et lui demande: «Monsieur, à quoi sert une voile?—C'est pour faire aller le navire, car le vent le pousse.» Il y avoit des H peintes, Mme de Montglat lui demande: «Quelle lettre est cela?—C'est un H; quand je serai grand je ferai mettre des L auprès.»

Le dernier portrait du jeune Louis comme Dauphin est de bien peu antérieur à son avénement au trône; le [16 février 1610] «en étudiant, il est peint par Bunel, peintre excellent qui est au Roi».

Dans la seconde partie de son journal, Héroard ne mentionne que deux portraits de Louis XIII: l'un de Porbus, «flamand, peintre excellent», qui le 11 février 1611 «le tire de sa hauteur pendant qu'il se joue à des petites besognes»; l'autre de Fernand, aussi «peintre excellent»; pendant que le Roi est au bain (2 août 1617) il le peint «étant dans l'eau».

Le médecin rapporte encore un trait d'humanité du jeune Roi envers un artiste, mais il dédaigne de donner le nom de ce pauvre diable; le 16 juillet 1611 «un certain peintre lui apporte un portrait de cire de son visage; le Roi lui demande: «Combien en voulez-vous?—Sire, il vaut bien deux pistoles.—En velà sept.—Sire, ma pauvre femme est bien malade; s'il vous plaît de me donner quelque chose pour la faire assister?—Tenez, je vous donne tout ce que j'ai,» dit le Roi en vidant sa bourse; il y avoit encore sept pistoles.»

Ce n'est pas seulement à propos des portraits de Louis XIII que le journal d'Héroard nous fournit çà et là des renseignements utiles à recueillir pour l'histoire des arts, et lorsqu'il nous montre le Dauphin jouant avec «ses petits marmousets de poterie», le bon médecin ne se doute pas qu'il va jeter quelque lumière sur une question dont on se préoccupait peu de son temps, mais qui de nos jours a le plus vif intérêt pour les amateurs de curiosités. Nous voulons parler de ces nombreuses pièces de faïence française, datant évidemment du commencement du dix-septième siècle, et classées jusqu'à présent, faute de documents certains, sous le nom de faïences de l'école de Palissy. Les collectionneurs pourront désormais désigner avec certitude sous le nom de faïences de Fontainebleau quelques-unes de ces pièces, et entre autres le plat représentant Henri IV, Marie de Médicis portant le Dauphin, et à côté d'eux féfé Vendôme, ce frère naturel de Louis XIII dont il est si souvent question dans Héroard. Divers passages de son journal servent à reconnaître les produits de cette «poterie de Fontainebleau» où le Dauphin va fréquemment acheter ses jouets. Ainsi, le [20 mars 1608], «il s'en va à la poterie; on lui demande ce qu'il veut?—«Attendez, j'y songe: Combien vendez-vous cela?» dit-il en montrant la figure du Roi. On lui en demande trois écus; il commande de les bailler, prend l'effigie du Roi, l'embrasse, la donne à porter à sa nourrice». Le [7 mai] suivant la princesse de Conty devait danser un ballet dans la chambre de la Reine et venir après dans celle du Dauphin. «On lui propose de faire préparer une collation de petites pièces qu'il avoit prises en la poterie,» et, le ballet fini, il mène toutes les personnes qui l'avaient dansé à sa collation; «et de rire, et de faire des exclamations: c'étoient des petits chiens, des renards, des blaireaux, des bœufs, des vaches, des écurieux, des anges jouant de la musette et de la flûte, des vielleurs, des chiens couchés, des moutons, un assez grand chien au milieu de la table, un dauphin au haut bout, un capucin au bas».

Ce petit catalogue se trouve complété à diverses reprises; ainsi, le [23 octobre 1604], le Dauphin mené à la poterie «s'y joue longtemps et voulut avoir un cheval blanc». Le [7 novembre 1606], «il s'amuse à mettre en bataille, file à file, toute sa compagnie de pièces de poterie, et le Dauphin étoit à la tête». Le [12 décembre] suivant, «il s'amuse à un chandelier de poterie, dont il fait une fontaine, siffle d'un rossignol de poterie où il fait mettre de l'eau, s'amuse au buffet du roi, fait du temps du roi François Ier, qui s'ouvroit par un marmouset». Le [29 mai 1607], «il va à la poterie, où il prend plusieurs pièces, chiens, lions, taureaux, puis revient en sa chambre où, sur le tapis de pied, il les fait combattre». Le [5 juin] suivant, le fils de M. de Saint-Luc, âgé de quatre ans, vient dire adieu au Dauphin. Héroard lui demande bas à l'oreille: «Monsieur, vous plaît-il pas de lui donner quelque chose?—Oui.—Monsieur, quoi?—Un cheval marin (qui étoit de poterie).—Monsieur, vous plaît-il que je l'aille quérir?—Oui, mais ne prenez pas celui qui est cassé.» Enfin, le [24 avril 1608], le petit duc d'Orléans, frère puîné de Louis XIII, donne à la fille de Mme de Montpensier «une petite nourrice de poterie qu'il tenoit»; on sait que cette figure a été attribuée jusqu'à présent à Bernard de Palissy.

Héroard nous signale aussi à diverses reprises (et quelquefois par des descriptions qui pourraient servir à les reconnaître si on les rencontrait aujourd'hui dans quelque collection) les bijoux, les pièces d'orfévrerie, les objets précieux de toute sorte, donnés en présent au Dauphin. C'est d'abord Henri IV qui envoie à son fils âgé de deux ans «une croix du Saint-Esprit, premier présent que le Roi lui a fait, la croix tenue par un dauphin émaillé de bleu». Marie de Médicis lui donne «une enseigne de diamants avec un bouquet de plumes d'argent», une autre fois le «petit coffret d'argent où elle mettoit ses pendants d'oreille,» puis «une petite montre couverte de diamants». Le 15 septembre 1610 «la Reine lui veut donner des petites besognes, comme des Agnus Dei, garnis de diamants»; il ne les prend pas et demande «un petit livre couvert de diamants», que la Reine lui refuse, «disant que le feu Roi son père le lui avoit donné; il le désiroit pour le mettre en son oratoire».

Ce n'est pas la reine Marguerite qui aurait eu le courage de refuser, et les présents qu'elle fait au Dauphin sont les plus magnifiques de tous. La première fois qu'elle le voit c'est: «un Cupidon parsemé de diamants, assis sur un dauphin, et tenant un arc d'une main et un brandon de l'autre, parsemé de diamants; au ventre du dauphin il y avoit une émeraude gravée d'un dauphin couronné et entouré de petits diamants.» Elle lui donne encore «un petit cimeterre parsemé de diamants et à Madame un serre-tête de diamants». Un autre jour elle lui envoie «un navire d'argent doré, sur roues, allant au vent à la hollandoise»; lors de la foire de Saint-Germain, elle lui donne «une enseigne et un cordon de diamants, le tout estimé à deux mille écus,» et elle commande à l'orfévre de lui «bailler tout ce qu'il demanderoit, promettant de le payer».

La princesse d'Orange, fille de l'amiral Coligny, a aussi pour le Dauphin une amitié singulière; en revenant de Flandre elle «lui apporte des ouvrages de la Chine, à savoir: un parquet de bois peint et doré par dedans, peint des feuillages, arbres, fruits et oiseaux du pays, sur de la toile qui lioit les ais de demi-pied; l'on s'en servoit comme de cabinet. Elle donne à Madame de la vaisselle tissue de jonc et crépie, par le dedans, de laque, comme cire d'Espagne. Mme de Montglat demande au Dauphin: «Monsieur, aimez-vous bien Mme la princesse d'Orange?—Oui.»—Héroard lui demande: «Comment l'aimez-vous?—De tout mon cœur.» Mme la princesse d'Orange en rougit et en pleura de joie.» On «lui avoit donné le matin de petites besognes de bois qui se font en Allemagne»; le lendemain ([16 août 1605]) «il fait porter son petit cabinet de la Chine, se met dedans et se joue avec ses petits jouets d'Allemagne et d'argent».