Le 3, dimanche.—Mené sur la terrasse du bâtiment neuf, ramené, par le petit jardin et le préau, au grand jardin et en la basse cour, où il a vu un fort grand loup, que l'on avoit pris le matin au piége. Mlle de Vendôme s'étoit coiffée en bourgeoise, et Madame s'en étoit aussi coiffée et avoit fait de même à la petite Frontenac, à la Fév
1608 petite Vitry, à la fille de sa nourrice, et à la petite Marguerite, qui étoit à Mlle de Vendôme; la petite Louise, fille de la nourrice de M. le Dauphin étoit la mariée. Le Dauphin prend une poche[465] et l'archet, se met entre Boileau et Hindret, ses joueurs de violon et de luth, joue avec eux, et ils font danser toutes ces bourgeoises; il joue froidement, va aux cadences et comme ceux qui jouoient aux noces.

Le 5, mardi, à Saint-Germain.—Il joue aux métiers, aux comédies avec Madame; il danse aux chansons, n'en veut point dire quelques-unes qu'il sait: Elles sont vilaines. Je lui demande qui les lui a apprises?—Parsonne, mais je les ai ouï chanter.

Le 6, mercredi.—Il vient à ma chambre à trois heures, me demande Vitruve, entre en mon étude: Je veux, dit-il, moi-même deviner le livre; il le tire, l'apporte lui-même en ma chambre. M. de Mansan, arrivé de Paris, lui apporte un crocheteur[466]; il s'y transporte, se y amusant jusques à près de cinq heures. A huit heures trois quarts, dévêtu, mis au lit, il me demande: Mousseu Héroua, dites-moi encore de l'aigle; c'étoit l'histoire de cette dame romaine qui avoit nourri l'aigle qui se brûla avec elle sur le bûcher, le jour de ses funérailles; je la lui avois faite le matin. Je voudrois bien, dit-il, avoir un aigle, mais est-il vrai? Il prenoit plaisir à quelque chose de sérieux, n'aimoit point à être trompé ni que l'on lui mentît.

Le 7, jeudi.—Il va au bâtiment neuf, sur la terrasse de Neptune, d'où il voit passer des hommes, d'un bord à l'autre, sur la rivière, qui étoit encore toute glacée, encore qu'il fît un temps doux.—M. Birat demandoit à Mlle Piolant: «Madamoiselle, avez-vous pas connu Albigny[467], fils de M. de Gordes? Il est mort.»—«Non, Fév
1608 j'ai connu le père, qui étoit bon serviteur du Roi. Où est-il mort?»—«En Savoie.»—Étoit-il Espagnol? demande le Dauphin.—«Non, Monsieur, répond Birat, mais il étoit avec M. de Savoie.»—«Il étoit donc Espagnol, reprend Mlle Piolant, puisqu'il étoit en Savoie, car M. de Savoie est Espagnol.»—Ha! que j'en suis donc bien aise, puisqu'il étoit Espagnol! dit le Dauphin avec exaltation, ha! que j'en suis bien aise qu'il est mort! L'on disoit que M. de Savoie l'avoit fait mourir.

Le 8, vendredi, à Saint-Germain.—Il descend en la chambre de M. de Verneuil pour lui voir danser la bohémienne, puis va en celle de Mlle de Vendôme, où Madame lui donne son petit bénitier d'argent; il y fait mettre de l'eau bénite et va en donnant à chacun. Je lui demande: «Monsieur, est-ce de l'eau bénite de Cour?»—Non, mousseu Héroua, c'est de la bonne.

Le 9, samedi.—Mené au bâtiment neuf et, par les offices, sur la terrasse, d'où il regarde passer des hommes sur la rivière, encore glacée d'un bord à autre, et si il y avoit quinze jours que le dégel avoit commencé. Ce fut un grand et rude hiver; le froid commença le jour Saint-Thomas[468]; plusieurs personnes en moururent.

Le 11, lundi.—Il est peigné pendant qu'il écrit le mémoire de son linge sale, pour bailler au lavandier. Il va chez Mlle de Vendôme; M. de Verneuil se y trouve, qui le conseille de baiser les filles, la petite Vitry et la petite Frontenac; ils se mettent après. Ma femme lui dit: «Monsieur, ne vous souvenez-vous pas de ce que M. Hérouard Fév
1608 vous en dit l'autre jour[469]?» Sans dire mot, le Dauphin se bouche les oreilles; M. de Verneuil lui dit: «Mon maître ne les écoutez pas!» Mlle d'Agre lui dit: «Mais vous, qui êtes cardinal, il vous faudra aller à Rome demander pardon au Pape.»—«Ho! oui, répond M. de Verneuil, ho! mon maître épousera la petite Frontenac et moi la petite Vitry.» Ramené en sa chambre, M. de Frontenac dit au Dauphin: «Monsieur, l'on m'a dit des nouvelles;» il se doute que c'étoit de sa fille, en est honteux et se prend à pleurer. Le soir il demande à danser aux chansons, et comme il fallut chanter la chanson où il y a: Mettons sous le pied ces garçons à marier, il se tire hors du branle et appelle Hindret, qui étoit seul (de danseur) avec lui. Il se retire près des fenêtres du préau, et lui dit: Ha! je vous réponds que je ferai demain bien fouetter ce cul brûlé; c'étoit la femme de chambre de Mme de Montglat, qu'il appeloit ainsi depuis qu'elle faillit à se brûler à Noisy. Il étoit en colère, et soudain approche de la danse: Fi! les pisseuses! fi! les pisseuses!

Le 12, mardi, à Saint-Germain.—A onze heures et demie dîné; il dit que son pain n'étoit pas bon, il étoit vrai; arrivent peu après les députés du chapitre de Metz pour le saluer, venant devers M. de Verneuil[470] de la part du chapitre; il les embrasse.

Le 13, mercredi.—M. de Montbazon et M. le Grand le devoient venir voir; Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, je veux que vous vous jetiez sur eux à corps perdu.»—Hé! maman, voulez-vous que je perde mon corps? Ils arrivent et lui apportent le pied du cerf; il les embrasse, les mène chez M. d'Orléans, où il va battant les joues des femmes de chambre et de Mme de Montglat avec le nerf pendant du pied du cerf. Ils s'en vont et lui en sa Fév
1608 chambre. A six heures et demie soupé; il mange du pain bis, du nôtre[471], n'ayant jamais voulu manger du sien, disant qu'il étoit amer; aussi n'étoit-il pas bon, étant fait de blé empiré[472], comme celui du matin et des jours précédents.

Le 14, jeudi.—Son pain fut envoyé à acheter au village, à l'heure de son dîner; le sien n'étoit pas encore bon. Il voit danser le ballet des sorciers et diables, dansé par des soldats de M. de Mansan, de l'invention de Jean-Baptiste[473], piémontois. A dix heures dévêtu, mis au lit, prié Dieu, il me dit: Mousseu Héroua, devinez où je mets mes mains?—«Monsieur, c'est entre vos jambes.»—Je les mets toujours sur ma guillery.