Il lui prêche la clémence, en lui citant pour exemple «les actions du Roi son père, lequel donnant par préférence ses intérêts particuliers aux offenses publiques, n'a point trouvé plus de secours en sa grande valeur qu'en sa rare clémence; ayant par les rayons d'icelle, comme un puissant soleil, dissipé les épaisses obscurités et profondes ténèbres où ce pauvre royaume étoit enseveli, lui redonnant le jour et la sérénité dont il jouit et s'éjouit par toutes ses parties».

Il recommande encore au prince, entre autres vertus, la foi dans la parole jurée, la libéralité, la chasteté «comme l'une des tutrices de la santé du corps et l'un des contrepoisons des souillures de l'âme», le prévient contre son inclination à la colère et surtout contre les flatteurs et les effets de la flatterie. Voici les moyens qu'il lui indique «pour découvrir l'hypocrisie de ces galants» et lui apprendre à «reconnoître les flatteurs dessous le masque de l'affection»: Vous les verrez en général, dit-il, «souplir comme couleuvres et complaire en toutes façons, couler toujours sans résistance aucune de fait ne de parole, et surpasser aucunes fois les vrais amis et les plus fidèles serviteurs, en soin, en diligence, et en tout autre témoignage qui se peut rendre d'une sincère affection. Ayant connu qu'il n'y a rien entre les hommes qui les oblige plus étroitement que de se voir aimés et voir aimer pareillement les mêmes choses qui leur sont agréables, ..... ils s'étudient à imiter entièrement et à tromper, en imitant les mœurs, les complexions et les façons de faire, et tous les exercices où ils s'apercevront que le prince prendra plaisir. S'il est voluptueux, ils seront des Sardanapales; s'il est d'humeur colère, ils seront furieux; s'il est mélancolique, ce seront des Timons; s'il contrefait le borgne, ils se feront aveugles; s'il a la goutte au bout du doigt, ils feindront de l'avoir nouée par toutes les jointures; si les Lettres lui plaisent, ils auront toujours en parade un livre pendant à leur ceinture; et s'il se plaît à la chasse du fauve ou de la bête noire, ils porteront dedans leur sein les meutes à douzaine et, sans partir d'un cabinet, avaleront les forêts toutes crues. Ces gens ici, gens sans honneur, qui n'ont non plus de honte qu'ils ont de conscience, pleins d'artifices dissimulés et doubles, on les verra railler, mentir effrontément, médire, bouffonner et tirer de leur forge des petits contes pour lui donner à rire, frappant aucunes fois sur leurs intimes amis et sur eux-mêmes, plutôt que de n'avoir aucune chose à lui dire, ne tâchant qu'à complaire à quel prix que ce soit; faire parfois de bons offices en public pour être crus, et assommer après, comme on dit, dessous la cheminée; dire du bien pour avoir loi de nuire, ne parlant qu'à demi; tous variables à dessein en leurs opinions, donnant au noir la blancheur de la neige, à la blancheur la noirceur de l'ébène, et réprouvant, selon l'occasion, ce qu'ils auront auparavant loué; puis exaltant jusques au neuvième ciel les mêmes choses qu'ils auront réprouvées et ravalées jusques au centre de la terre..... Ils sont mouvans, actifs et assidus, et vont chauffant la ceinture à chacun, s'entremêlent de tout. Ils savent faire tout, ils sont tout, ils font tout, et devant lui les bons valets, faisant valoir impudemment des services non faits ou à faire, en parole, se présentant souventes fois sans respect et sans sujet à des imaginaires, jusques à souffler sur le manteau, ou le poil ou la plume qu'ils n'y auront point vue. Jamais tant serviables, voire invincibles, que aux choses déshonnêtes, ne moins qu'aux vertueuses; car s'il se parle de porter le poulet, ils élancent la main tout les premiers pour en faire l'office.... Voilà ce peu d'observations qui s'est pour cette fois représenté à ma mémoire, touchant cette sorte de faux visages qui, par le grand malheur des princes et des rois, font leur repaire coutumier au milieu de leurs Cours, dans leurs conseils, dans leurs palais, dedans leurs chambres, dedans leurs cabinets, où, en toute saison, elles trouvent de quoi à faire proie de tout âge.» Donc, «quand il entendra quelqu'un louer son nom, admirer ses vertus, magnifier toutes ses actions, le nommant prince juste, clément, fidèle, libéral, courageux, courtois, doux, et galant entre les dames, et l'honorant de telles ou de pareilles qualités vertueuses, qu'il entre en soi-même pour y faire une vive recherche de la vérité, éprouvant ces paroles sur la pierre de touche du jugement intérieur, qui ne peut s'abuser, pour reconnoître si elles sont de bon ou de mauvais aloi, et considère à froid s'il ressent en son âme du repentir ou de la honte de n'être rien moins que cela.» Louis XIII aurait pu faire plus de profit de cette verte tirade, dans laquelle son médecin cherchait à le prémunir contre sa propension naturelle à choisir parmi ceux qui l'approchaient un «mignon» comme le soldat Descluseaux ou des «favoris» comme Luynes et Cinq-Mars.

Les cinquième et sixième matinées sont consacrées à exposer l'art de gouverner, et l'auteur s'y flatte de l'espoir que c'est de Henri IV lui-même que le Dauphin apprendra «à connoître en masse quelle est la composition et la situation» du royaume, les lois et coutumes des provinces, «les humeurs des hommes» qui y commandent, la nature du peuple français, «ses changemens, ses inégalités et mouvemens divers, par où ce prince puisse juger de l'instabilité des dominations, étant fondées sur la mobilité d'un sujet si bizarre, et apprendre que toutes prennent fin, mais plus tôt ou plus tard, selon les bons ou mauvais moyens, les forts ou les foibles liens que chaque prince employe pour établir et maintenir la souveraineté; et que cet établissement et conservation dépend de la prudence, du bon entendement et de l'expérience du prince souverain, pour savoir retenir à l'ancre du devoir l'inconstance de ce vaisseau par les câbles de bonnes lois divines et humaines, et former son autorité par la bonne opinion dont il rendra aimable sa personne, admirable par sa vertu, et redoutable par la réputation et la propre puissance de son État, non-seulement à ses sujets, mais envers les peuples voisins et nations lointaines, étant certain que sans l'autorité il n'y a plus de domination.»

Héroard continue cependant à exposer ses propres idées sur le choix des personnages à nommer aux dignités, aux «charges d'importance,» aux ambassades, au commandement des armées, dans les conseils de l'État et dans la maison du prince. En ce qui concerne les impôts il conseille que les «tributs soient modérés, assis également, et demandés à une seule fois, non imposés sur un fond déshonnête»; que le prince «se tienne aux anciens, évite les nouveaux, et de nom et d'effet, autant comme il pourra, et que la seule nécessité des affaires publiques lui en fasse la loi. Si elle est si grande qu'elle le force, pour le salut commun, d'avoir recours aux nouveautés et moyens extraordinaires, ayant fait reconnoître, non par prétextes déguisés, ains par causes notoires, le péril de l'État, c'est aux peuples alors à les donner à double main, au prince à les contraindre quand ils refuseront, sans en venir, s'il est possible, à cette extrémité de saisir le troupeau, ne le bœuf, ne la vache, ne d'enlever le couvert des maisons, ne se prendre aux personnes pour leur faire épouser l'effroi d'une triste prison, ou faire souffrir quelque peine. Il choisira des gens de bien pour les lever et recueillir, et pour les mettre après en son épargne, sous la clef de personnes fidèles; et que ce soit un réservoir pour subvenir aux soudaines émeutes et aux affaires de l'État; les dépense à propos et les ménage mieux que si c'étoit son bien particulier, se rendant libéral tant seulement du sien, mais chiche de celui de la république. Ainsi faisant, il bâtira un autre trésor dans le cœur de ses sujets, qui ne tarira point, et se verra par ces moyens extrêmement puissant, pour autant que le prince qui a leur cœur est assuré d'en avoir à sa discrétion la bourse.» L'auteur indique ensuite l'emploi de cette «épargne» destinée à munir les «arsenaux de toutes sortes d'instrumens et de machines propres à la guerre, et de matériaux pour en faire à loisir»; à «fortifier à bon escient, ou faire de nouveau des places fortes dessus les avenues, pour empêcher l'invasion soudaine et arrêter ou rompre les desseins d'une force ennemie»; à garnir «les havres et les ports de certain nombre de navires et de galères». Puis il descend dans le détail des «régimens de gens de pied et de gens de cheval», de leurs exercices, et va jusqu'à prévoir les circonstances dans lesquelles le prince pourra se trouver un jour à la tête de ses armées. Puisque le Roi, dit-il en terminant, veut que son fils «entre en son conseil à l'âge de douze ans, et qu'il se façonne et fasse son apprentissage dans cette école de la chose publique, depuis cet âge jusqu'à celui qui le rendra majeur par les lois du royaume», on peut penser que «Sa Majesté, pour couronner cette œuvre, prendra plaisir aucunes fois d'employer en la personne de son Dauphin tout ce que le long temps et la pénible expérience lui ont si chèrement apprins, et plus par aventure qu'à nul autre des princes qui vivent sur la terre. Mais pource que je sais qu'il n'y a rien dessous le ciel qui ne soit périssable et sujet à sa fin, même que les grandeurs des plus puissans empires ont leur point limité, je prie Dieu et le supplie de vouloir différer le décret final préordonné sur cette monarchie, à ce que la tempête n'en tombe sur ce prince, et que jamais elle ne puisse choir sur les rois de son nom, de le garder et conserver toujours sous l'abri de ses ailes, gouverner et conduire toutes ses actions, et lui permettre de régner après Sa Majesté paisiblement, heureusement et à longues années.» Toutes ces leçons du sage et fidèle médecin, toutes ces prévisions qu'il se plaisait à émettre dans son livre De l'institution du Prince devaient être déjouées un an plus tard par la mort prématurée de Henri IV, l'avénement au trône d'un enfant de huit ans et la régence de Marie de Médicis.

Dès que le Dauphin passe sous le gouvernement de M. de Souvré, le journal d'Héroard commence à devenir plus concis et l'on y rencontre de moins en moins ces conversations, ces reparties, ces détails de mœurs qui, pendant les premières années de la vie de Louis XIII, font de ce journal un document unique en son genre. Jean Héroard devait cependant conserver longtemps encore auprès du Roi les fonctions qu'il avait remplies auprès du Dauphin; le 25 mai 1610, écrivait-il dans son registre, je reçus de la Reine «l'honneur du commandement qu'elle me fit de servir le Roi en qualité de premier médecin». Bien qu'alors âgé d'environ soixante ans, il passa encore dix sept années dans ce service, rendu de plus en plus pénible par les voyages et les campagnes de Louis XIII. Lors d'un de ces voyages, celui fait en 1614 par le Roi dans les provinces d'Anjou, de Poitou et de Bretagne, le premier médecin se trouvant indisposé avait, le 10 septembre, quitté Louis XIII à la Ferté-Bernard et il était venu se reposer dans sa terre de Vaugrigneuse, située sur le chemin de Chartres à Paris. Cinq jours plus tard, le Roi, qui rentrait à Paris pour la déclaration de sa majorité, «passe par Angervilliers, et là, enregistre Héroard avec un bonheur facile à comprendre, nous fait l'honneur non espéré ne attendu, et de son propre mouvement, de venir à Vaugrigneuse... Il arrive à neuf heures et demie, va au jardin, au clos, déjeûne de ce qui se trouva de prêt.» Le Roi trouva si bon le pain de son médecin «qu'il en fit prendre et emporter trois».

Nous pourrions revenir ici sur les diatribes latines dirigées contre Héroard par Charles Guillemeau, alors premier chirurgien de Louis XIII, et qui, dit Éloy dans son Dictionnaire historique de la médecine ancienne et moderne, «ne cessoit de blâmer la conduite du premier médecin dans toutes les incommodités du Roi, et de le poursuivre de ses basses manœuvres et de ses sourdes détractations»; mais en ce qui concerne la vie d'Héroard, comme dans les extraits de son journal, nous nous abstenons, autant que possible, de toucher à des questions médicales qui ne sont pas de notre ressort. Il est certain, d'après le Journal d'Arnauld d'Andilly, que le premier médecin avait des ennemis auprès du Roi; l'on y lit à la date du 19 octobre 1616: «Le Roi se trouve mal d'une fort grande colique qui lui donne quelque peu de tranchées. M. Hérouard étoit lors à Vaugrigneuse; on se voulut servir de cette occasion pour lui faire un mauvais office;» et plus loin, au commencement de septembre de la même année, Arnauld d'Andilly ajoute: «On continue à vouloir faire de mauvais offices à M. Hérouard, lequel, voyant le Roi guéri, lui fit demander son congé par M. de Luynes, dont le Roi se fâcha extrêmement et dit qu'il ne souffriroit jamais qu'il le quittât.»

Dans son Histoire des Secrétaires d'État, publiée en 1668, Fauvelet du Toc prétend que lorsque Charles le Beauclerc fut nommé secrétaire d'État en 1624, il le fut «avec un applaudissement si universel que le cardinal de Richelieu, qui commençoit à s'introduire au ministère, en eut de la jalousie; il appréhenda qu'il ne fît quelque obstacle à son élévation, et ne put s'empêcher de dire qu'il ne craignoit que deux hommes auprès du Roi, M. le Beauclerc et Hérouard, premier médecin de Sa Majesté.» Si ce mot est historique, il faudrait peut-être ajouter foi à un document d'après lequel «le sieur Hérouard» est compris parmi les personnages «emprisonnés sous le ministère du cardinal». (Archives curieuses de l'histoire de France, 2e série, tome V.) Cette détention pourrait être la vraie cause d'une des longues interruptions qui existent dans les dernières années du journal et que des notes ajoutées après coup attribuent à la négligence de la veuve et des parents d'Héroard qui auraient «misérablement perdu, pillé, dissipé et vilainement employé» de nombreux cahiers du manuscrit.

Les regrets que causent sur certains points ces lacunes sont pourtant, il faut l'avouer, un peu atténués par la sécheresse, la rareté des informations utiles données par le médecin, au moment où son grand âge ne lui permet plus de voir et d'entendre par lui-même. Ainsi, dès le 13 août 1620, il en est réduit à écrire, lors d'une entrevue de Louis XIII avec sa mère: «Les paroles, je ne les sais pas.» Les réserves, les expressions «j'ai appris que» ou «je n'y étois pas» reviennent de plus en plus fréquemment sous sa plume. Louis XIII conserva pourtant jusqu'aux derniers moments de son vieux médecin la confiance et l'amitié qu'il lui avait toujours témoignées. Le 24 janvier 1628, Héroard, qui avait suivi son maître au camp devant la Rochelle, écrivait encore dans son registre: «J'arrive à Aitré, mandé en diligence; j'arrive à neuf heures du soir, le Roi étoit couché. Il m'envoie commander de me trouver le matin à son lever; j'ai l'honneur de le voir à sept heures;» et le premier médecin donne pour la dernière fois son avis dans la consultation à la suite de laquelle le Roi est saigné. Cinq jours après Jean Héroard, «saisi de maladie à Aitré», y meurt le 11 février 1628, «visité en sa maladie par Sa Majesté et regretté après sa mort par Sa dite Majesté en ces paroles: «J'avois encore bien besoin de lui.» Ce dernier fait est rapporté dans un livre publié en 1653, par Simon Courtaud, ancien médecin de Louis XIII et neveu maternel d'Héroard.

Nous avons suivi, pour la date de mort de Jean Héroard, le registre de l'église paroissiale de Sainte-Marie-Madeleine de Vaugrigneuse dans laquelle son corps fut transporté et enterré le 28 février 1628, ainsi que la légende d'une médaille dont nous parlons plus loin. D'après une longue épitaphe qui existait encore dans le sanctuaire de l'église de Vaugrigneuse du temps de l'abbé Lebeuf, mais qui en a disparu et que le savant abbé transcrit avec quelques fautes de lecture ou d'impression, Héroard «décéda à Autré le dixième jour de février en l'an soixante-septième de son âge». Les deux manuscrits de la Bibliothèque impériale portent que Héroard décéda le huitième février, âgé de soixante-dix-huit ans, dit le premier manuscrit, âgé de soixante-sept ans sept mois, dit le second qui ajoute «il étoit né le 12 juillet 1552». Cette dernière date ne paraît pas non plus bien exacte, mais dans tous les cas il y a erreur manifeste dans les indications qui donnent soixante-sept ans à Héroard au moment de sa mort, ce qui placerait sa naissance vers l'année 1561. Inscrit sur les registres de la faculté de Montpellier en 1571, Héroard devait avoir alors de dix-huit à vingt ans.

Les titres donnés à notre médecin par le registre de l'église de Vaugrigneuse et par l'épitaphe que rapporte l'abbé Lebeuf sont: Jean Héroard, chevalier, seigneur de Vaugrigneuse, de l'Orme le Gras et de Launay-Courson, conseiller du Roi en ses conseils d'État et privé, secrétaire de Sa Majesté, maison et couronne de France et de ses finances, premier médecin de Sa Majesté et surintendant des eaux minérales de France. L'épitaphe ajoute que, par son testament, Héroard «a voulu être inhumé dans sa chapelle qu'il a fait bâtir en cette église, laquelle il a fait rétablir en paroisse qui avoit été unie avec la paroisse de Briis plus de cent cinquante ans auparavant, et a voulu être fondateur de la paroisse de Vaugrigneuse...» On lit ensuite, ajoute l'abbé Lebeuf, que cette inscription a été apposée par les soins d'Anne Du Val, femme du même Jean Hérouard.» Si, comme le prétend Guillemeau, Héroard et ses parents appartenaient à la religion protestante, le médecin de Charles IX avait dû se convertir de bonne heure.