Dès la seconde matinée l'auteur, qui jusque-là s'est renfermé dans une période sur laquelle il n'y a plus à revenir, entre dans le vif de la question et trace à M. de Souvré la route qu'il doit suivre pour «d'un enfant fait en former un homme, et de cet homme prince en façonner un roi». Les fonctions de gouverneur et de précepteur le préoccupent tout d'abord, et l'on pense bien que, pour le premier, Héroard se contente d'indiquer à son interlocuteur ce qu'il désirerait qu'il fût pour son prince. Quant au précepteur, le médecin dit modestement: «Il me seroit plus malaisé de le trouver que de le peindre. Je désire pour cette charge un homme mûr d'âge et de sens, de bonne vie et louable réputation; un homme sans reproche et droit en ses actions, d'honnête extraction, instruit aux bonnes lettres, l'esprit poli, de courage élevé, sans vanité, non pédant;..... qui soit d'une agréable conversation, de bon et ferme entendement; industrieux, après avoir bien su connoître le naturel, l'inclination et la portée de l'esprit de ce prince, à lui faire goûter la douceur des semences de la piété, des bonnes mœurs et de la doctrine; ayant fait naître dextrement en son âme le désir d'apprendre et de bien retenir ce qu'il jugera propre; et en somme de telle vie qu'elle prêche à l'égal de ses enseignemens.»

La troisième matinée est consacrée par l'auteur à exposer le plan des études que, suivant lui, le prince doit suivre pendant une période d'environ six années, et le programme qu'il trace est traité avec une grande connaissance du caractère du Dauphin et un esprit que l'on appellerait aujourd'hui très-libéral.

Héroard demande qu'on enseigne d'abord au prince la piété et la «prudhomie» par «un petit Catéchisme fort abrégé, et qui contienne seulement les choses nécessaires, et celles que le long et légitime usage a fait passer en nature de loi, ayant à prendre soigneuse garde de ne point faire un superstitieux au lieu d'un homme pie et vraiment religieux; ne se trouvant aucune chose plus contraire à la religion chrétienne pure, sans fard et sans macule, comme est la superstition: celle-là forme l'homme doux, débonnaire, hardi et charitable, engendre en lui l'amour, la révérence et la crainte de Dieu, et la paix en son âme; et celle-ci le transforme en une bête brute, plein de félonie, de cruauté, de lâcheté et bête impitoyable, lui laissant dedans sa conscience l'inquiétude perpétuelle qui la remue par la peur et l'effroi qu'il va s'imaginant de la seule justice et vengeance divine.»

Le médecin qui avait composé pour le tombeau de Ronsard l'épitaphe que nous avons rapportée devait insister sur l'étude des «bonnes lettres», et il le fait avec un sentiment de retour vers le passé et de regrets sur le temps où il écrit. Les Lettres ont, dit-il, «cette vertu de donner l'embellissement, la vigueur et la force à l'esprit de l'homme, si elles y rencontrent un bon sens naturel, et la tête bien faite;» il conseille «de l'en instruire autant qu'il se pourra, étant très-raisonnable que celui qui doit un jour commander à tous, les surpasse aussi trétous en suffisance. C'est un bien certes plus aisé à souhaiter qu'à espérer pour notre jeune prince, vu le siècle où nous sommes, où la vieille rouillure d'une cuirasse est plus en prix que l'excellence de la splendeur et lumière de la doctrine; ce sont malheurs qui suivent à la queue des guerres intestines. Mais espérons que le Roi son père appellera auprès de sa personne des pareilles lumières à celles-là que nos pères ont vues reluire de leur temps autour de celles de quelques-uns de ses prédécesseurs; et tout ainsi comme il travaille incessamment pour le repos et la grandeur de son empire, qu'il ne sera moins curieux d'épargner quelques heures pour les donner à son Dauphin, et aviser à faire tout ce qu'on peut imaginer pour élever ce fils au degré le plus haut de la perfection où l'homme puisse atteindre par les voies humaines: pour, après infinis labeurs soufferts en cette vie, remporter dans le ciel, pour le comble de ses trophées, cette joie en son âme d'avoir remis entre les mains de ce cher enfant un royaume assuré, florissant et paisible, et de tous ses sujets l'obligation d'une étreinte éternelle de leur avoir laissé un fils pour successeur, c'est-à-dire un prince des plus parfaits et accomplis, et rétabli en sa personne l'honneur des bonnes lettres sur le trône royal, leur estime à la Cour et par toute la France. C'est toujours acte digne de gloire en un bon père de laisser un enfant semblable à soi.»

Cependant Héroard désirerait que le Dauphin continuât à être élevé loin de la Cour. Je souhaiterais, dit-il, un lieu particulier «pour y laisser ce jeune prince jusques à ce qu'il eût apprins ce que l'on peut savoir, pour être aucunement capable d'apprendre de soi-même, et tant que l'âge avec l'instruction eût un peu façonné ses actions, formé son jugement, et du tout égoutté ces petites humeurs qui accompagnent communément les premières années de la vie; ce qui seroit, à mon avis, fort à considérer en cette nourriture. Car si le Roi trouvoit bon de ne le voir que par fois, il n'en rapporteroit que le contentement du profit remarquable qu'il y verroit de temps, et n'auroit pas le déplaisir des mauvaises créances qui pourroient échapper aucune fois, en sa présence, à la foiblesse de son âge..... J'estime toutefois qu'il le voudra retenir auprès de sa personne, là où j'espère que, pour l'amour extrême qu'il porte à Sa Majesté et l'incroyable crainte qu'il a de lui déplaire, et sur la connoissance que je puis avoir acquise de son bon naturel, de la portée et de la force de son entendement, et assuré de votre vigilance, il réussira selon nos vœux et nos espérances. Et pourtant, Monsieur, ne laissez pas à renforcer vos gardes à ce que la bonne semence que vous aurez jetée dans ce bon fonds ne soit enlevée par les vents des débauches, naturalisées aux Cours des grands.»

Après avoir indiqué du quelle manière on doit enseigner au Dauphin les préceptes de la langue latine «sans perdre le temps sur ces principes, par les longueurs dont usent ceux qui ont mis en trafic l'instruction de la jeunesse,» et avoir recommandé l'étude de Cicéron, «le plus pur et le plus élégant entre tous les Latins», Héroard indique comment doit être employée la journée du prince et ne demande pas plus de quatre heures de travail pour l'enfant: «Vêtu et tout prêt à sept heures,» il doit se mettre à l'étude jusqu'à neuf, aller à l'église, puis se récréer jusqu'à onze, heure de son dîner, reprendre l'étude de une heure après midi jusqu'à trois, puis être «libre jusques à six, heure de son souper; et son coucher à neuf».

Le médecin revient ensuite à son plan d'études. Il regarde celle de la langue grecque comme inutile, «d'autant qu'elle n'est que pour ceux qui font particulière profession des lettres, et sans usage aujourd'hui;... mais on lui apprendra, au lieu de celle-là, les langues vulgaires des nations voisines, avec lesquelles les affaires de ce royaume se mêlent ordinairement le plus». Pour les sciences mathématiques, Héroard recommande d'abord que l'étude «des nombres tienne le premier lieu, comme l'entrée pour pénétrer à toutes», puis la géométrie, la géographie, l'astronomie et la mécanique qui «lui sera, dit-il, nécessaire, pour être la science qui donne les inventions de composer et fabriquer toutes les sortes de machines, étant ici à remarquer l'inclination extrême qu'il y a de la nature». Le médecin termine son programme par cet éloge remarquable de l'étude de l'histoire: «Je tiens, ajoute-t-il, que l'histoire est l'école des princes et que le nôtre y doit être nourri pour y apprendre à vivre et la manière de bien faire sa charge, et se rendre meilleur par l'imitation ou dommage des autres. C'est où il trouvera des yeux pour tous ceux qui seront sous son obéissance; c'est une glace de cristal, le miroir de la vie, où il verra en la personne d'autrui louer ses actions sans flatterie, et les blâmer sans crainte. C'est un bon conseiller, sans passion, et ami très-fidèle, duquel il apprendra les dits, les faits et les conseils des princes et des grands personnages. Sa connoissance est si utile et nécessaire que, la savoir parfaitement, c'est, vivant notre vie, vivre de celle des autres qui ont vécu, et acquérir les siècles tout entiers par l'emploi fait à la lecture d'un petit nombre d'heures, hâtant notre vieillesse sans abréger la vie, en tant qu'elle est la vieillesse des jeunes gens;.... cette seule école.... lui fera voir les choses jà passées pour se savoir souplement gouverner sur le train des présentes et pourvoir aux futures. Et de ce lieu il tirera ce maître conducteur pour le tenir inséparable auprès de sa personne et lui donner à faire le ménage de ses actions et de ses pensées, et en effet pour lui confier sa fortune et sa vie. C'est en somme ce que je pense qui se peut proposer comme un projet pour l'accomplissement de la première partie de cette instruction.»

Comme délassement et récréation, Héroard recommande la musique «non pour chanter, mais pour l'écouter et prendre plaisir», puis «le promener, danser, sauter, courir, jouer aux barres, à la paume et au pale-mail, se promener à cheval, la chasse de l'oiseau, celle du lièvre avec des lévriers». Le médecin a oublié parmi ces distractions une de celles qui plaisait le plus au Dauphin, celle du dessin et de la peinture.

La quatrième matinée est employée par l'auteur à revêtir le prince «de sa robe royale», c'est-à-dire à indiquer les vertus et les conseils qui doivent «le rendre capable de pouvoir dignement à l'avenir tenir le trône de ses pères». On peut croire que dans les trois derniers dialogues, qui deviennent de plus en plus des monologues, Héroard s'adresse moins à M. de Souvré qu'au Dauphin même, puisque ce livre est, dit-il dans son journal, «fait pour lui». L'auteur cherche à lui inspirer l'amour de ses futurs sujets, et lui dit «qu'étant né, comme il est, dedans cette royale et ancienne famille qui domine sur les François, c'est pour y être le maître un jour et commander sur eux, non point en étranger, les gourmandant outrageusement pour satisfaire à l'abandon de ses cupidités, mais en père et en roi, ayant toujours devant les yeux ces paroles du peuple saint et celles de son roi: Nous sommes, sire, vos os et votre chair, et vous êtes, mes frères, et ma chair et mes os; pour y apprendre que le devoir d'un bon et sage roi, c'est de conduire et gouverner son peuple avec amour de frère et charité de père, s'il en veut retirer une franche et prompte obéissance. Nourrissant donc dedans son âme une si sainte intention, il régira ses peuples, les contenant en leur devoir par une juste égalité, mère, nourrice et gardienne de toutes choses, armé de la Justice et tenant en sa main cette balance qu'il a portée, du ciel à sa nativité.»

Il lui conseille de faire «peu de nouvelles lois, la multiplicité étant indubitable marque d'une insigne corruption dans le corps d'un État; les vraies lois, ce sont les bonnes mœurs. Et puis un jour il doit entrer en la possession d'un royaume comblé de bonnes lois, toutes fois accablé dessous la pesanteur du tas de ces formalités qui en ont prins la qualité et occupé la place, par la malice industrieuse de quelques-uns, qui ont rendu vénale la poursuite de la justice, et convertie en un métier de sordide déception. C'est un mal envieilli où il faudra qu'il remédie à temps, avec prudence et bon conseil, faisant faire une élection de toutes les meilleures lois, pour en garder l'usage».