L'antipathie du Dauphin pour les enfants naturels du Roi commence à paraître dès la seconde année de son âge, et l'insistance de Henri IV pour combattre cette antipathie amène bientôt, entre lui et l'enfant, des scènes violentes. Ainsi, le [23 décembre 1602], «le Dauphin danse en branle, donnant la main à Alexandre Monsieur (second fils de Gabrielle d'Estrées), le Roi lui ayant commandé de le faire»; et le [23 janvier] suivant, après qu'Alexandre Monsieur lui a donné sa chemise (car il était élevé à la fois en frère et en serviteur du Dauphin), «soudain l'ayant prise, il lui élance un coup de sa main pour le frapper. Il ne le pouvoit souffrir,» ajoute Héroard.
Le Dauphin était également élevé à servir le Roi et la Reine, et, dès les [premiers jours] de l'année 1603, on le porte au dîner du Roi «où il lui donne la serviette». Le [11 août] «porté au lever de la Reine, il baise la chemise et la lui donne»; le lendemain «il va au dîner de la Reine, lui donne la serviette». L'enfant ne se prêtait pas toujours à ce service d'étiquette, et un jour ([7 décembre 1604]), ce qui le fâcha le plus, ce fut quand le Roi lui dit: «Je suis le maître, et vous êtes mon valet.» Il s'aigrit extrêmement de ce mot-là, ajoute Héroard; mais il finit par céder, et lorsque, quelques jours après, on demande au Dauphin: «Qui êtes-vous?» il répond: «Le petit valet à papa.»
A l'âge de deux ans, le Dauphin est sevré; on lui fait dire ses prières; on l'exerce à parler par discours; on lui fait prononcer les syllabes à part, pour après dire les mots; Héroard, tenant la main de l'enfant, lui fait écrire sa première lettre au Roi, et, triste complément de l'éducation de cette époque, on commence à lui donner le fouet, suivant en cela les intentions de Henri IV qui écrivait encore à Mme de Montglat, lorsque son fils avait plus de six ans: «Je me plains de vous, de ce que vous ne m'avez pas mandé que vous aviez fouetté mon fils; car je veux et vous commande de le fouetter toutes les fois qu'il fera l'opiniâtre ou quelque chose de mal, sachant bien par moi-même qu'il n'y a rien au monde qui lui fasse plus de profit que cela; ce que je reconnois par expérience m'avoir profité, car, étant de son âge, j'ai été fort fouetté.» Pourtant ce système ne paraît guère «profiter» au Dauphin, autant que l'on peut en juger d'après Héroard; ainsi le [22 février 1604]: «le Roi le menace du fouet, il s'opiniâtre, veut aller en sa chambre; mené en celle de la Reine, il continue. Le Roi commande qu'il soit fouetté; il est fouetté par Mme de Montglat, au cabinet. Il est apaisé par de la conserve que la Reine lui donne, mais non autrement, ayant voulu battre et égratigner la Reine.»
Dans le premier séjour que le Dauphin fait à Fontainebleau, du 28 août au 9 novembre 1604, Henri IV se montre tour à tour avec son fils très-tendre, très-taquin, très-emporté et très-enfant lui-même. Un jour, le [4 septembre], on voit le Roi arrivant de la chasse et le Dauphin courant à bras ouverts au-devant de son père, «qui blêmit de joie et d'aise, le baise et l'embrasse longuement, le mène en son cabinet, le promène le tenant par la main, changeant de main selon qu'il tournoit, sans dire mot», tout en écoutant M. de Villeroy rapportant des affaires au Roi; l'enfant ne peut laisser son père «ne le Roi lui». Le lendemain, scène bien différente. Le Roi vient le matin chez son fils et «le veut forcer à le baiser; le voilà entré en si fâcheuse humeur qu'il en fut fouetté par Sa Majesté. Il se défend, l'égratigne aux mains, le prend à la barbe. Mme de Montglat le fouette aussi; il le fut cinq ou six fois. Le Roi lui demande en lui montrant des verges: «Mon fils, pour qui est cela?» Il répond en colère: «Pour vous.» Le Roi fut contraint d'en rire; cela dura plus de trois quarts d'heure, le Roi l'ayant pris et laissé diverses fois.»
Mais la journée la plus orageuse, celle qui laissa pour longtemps au Dauphin un sentiment de crainte envers son père, est à la date du [23 octobre]. L'enfant s'était levé de mauvaise humeur, et, au moment où il se joue avec un petit tambour, on le mène au Roi contre son gré. Le Roi lui dit: «Otez votre chapeau;» il se trouve embarrassé pour l'ôter; le Roi le lui ôte, il s'en fâche; puis le Roi lui ôte son tambour et ses baguettes, ce fut encore pis: «Mon chapeau! mon tambour! mes baguettes!» Le Roi, pour lui faire dépit, met le chapeau sur sa tête: «Je veux mon chapeau!» Le Roi l'en frappe sur la tête, le voilà en colère et le Roi contre lui. Le Roi le prend par les poignets et le soulève en l'air, comme étendant ses petits bras en croix. «Hé! vous me faites mal! hé! mon tambour! hé! mon chapeau!» La Reine lui rend son chapeau, puis ses baguettes; ce fut une petite tragédie. Il est emporté par Mme de Montglat; il crève de colère, est fouetté, égratigne au visage, frappe des pieds et des mains Mme de Montglat, criant: «Tuez Mamanga; elle est méchante. Je tuerai tout le monde, je tuerai Dieu!»
Le bon Héroard constate que le lendemain l'enfant avait des égratignures aux bras et à la tête, et qu'il souffrait de la fièvre. Les jours suivants, lorsqu'on parle au Dauphin de son père, «il se ressouvient toujours d'en avoir été malmené, en a peur, et quand il le voit, demeure étonné, n'a plus cette contenance gaie, hardie,» qu'il avait d'ordinaire. De son côté le Roi, aigri encore par les faux rapports de César de Vendôme, frère naturel du Dauphin, s'en prend à la gouvernante et, en présence de l'enfant, dit à Mme de Montglat: «Vous serez cause qu'un jour je l'écorcherai.» Aussi quelques jours après, le Dauphin est-il ramené à Saint-Germain.
Une nouvelle maîtresse du Roi, la comtesse de Moret, vient à ce moment, comme la marquise de Verneuil, visiter le Dauphin qui lui témoigne la même répugnance et la nomme avec mépris: «Madame de foire.» Il ne se montre pas mieux disposé pour son autre frère naturel, et il faut un ordre exprès du Roi pour que M. de Verneuil puisse garder son chapeau sur sa tête devant le Dauphin. Un jour ([25 janvier 1605]), le Roi commande à Mme de Montglat de faire manger quelquefois M. de Verneuil avec son fils; il l'entend et dit: «Ho! non, il ne faut pas que les valets mangent avec leurs maîtres.» Le lendemain, il répond encore au Roi qui insiste pour que Mlle de Verneuil et son frère dînent avec lui: «Ho! il n'est pas fils de maman!» A la fin de la même année ([21 novembre 1605]) Héroard rapporte une singulière conversation du Dauphin avec ses deux autres frères naturels; se jouant après souper avec M. de Vendôme et M. le Chevalier (second fils de Gabrielle), le Dauphin dit qu'il était fils du Roi.—«Et moi aussi, dit M. de Vendôme.—Vous!—Oui, Monsieur, ne m'appelez-vous pas votre féfé?—Ho! ho! mais vous n'avez pas été dans le ventre à maman comme moi! Qui est votre maman?—Monsieur, c'étoit madame la duchesse de Beaufort.—Duchesse de Beaufort! est-elle morte?—Elle est bien loin si elle court toujours,» dit le chevalier de Vendôme, à qui son précepteur ne paraît pas avoir inspiré un grand respect pour la mémoire de sa mère.
Lors de la naissance du fils de Mme de Moret, le Dauphin ne s'exprimera pas d'une manière moins méprisante; «sur le bruit qui en couroit ([9 mai 1607]), on dit au Dauphin: «Monsieur, vous avez encore un autre féfé.—Qui? qui est-il? demande-t-il, comme ébahi.—Monsieur, c'est Mme la comtesse de Moret qui est accouchée d'un fils.—Ho! ho! il n'est pas à papa.—Monsieur, à qui est-il donc?—Il est à sa mère», et n'en voulut jamais dire autre chose.» Dans une autre circonstance ([13 mars 1608]), le Dauphin se fâche contre un page qui revenait de Moret et lui disait que M. de Moret, son frère, lui baisait très-humblement les mains: «Mon frère! il est pas mon frère; vous êtes un sot! Je vous ferai donner le fouet, et pour chaque mot vous aurez vingt coups de fouet.» C'est ainsi que le Dauphin réagissait contre les intentions du Roi, qui voulait établir entre tous ses enfants des liens et une affection impossibles. Un jour qu'il se promenait dans les jardins de Fontainebleau avec son fils, alors dans sa huitième année, Henri IV rencontre Mme de Moret et, la lui montrant, lui dit: «Mon fils, j'ai fait un enfant à cette belle dame; il sera votre frère.» Le Dauphin honteux se retourne et balbutie: «C'est pas mon frère.» ([2 mai 1608].)
L'enfant établissait pourtant des distinctions entre ses frères naturels, et son médecin rapporte à ce sujet, à la date du [18 mai 1608], une conversation bien caractéristique. Avant son coucher le Dauphin s'est retiré dans un cabinet, et, pendant qu'il est sur sa chaise percée, on heurte à la porte; il dit alors à un soldat, nommé Descluseaux, que le Roi avait attaché à sa personne, de demander qui c'est: «Vous l'entendrez bien à la voix, je veux que personne entre.—Monsieur, ne voulez-vous pas que personne entre?—Hé! oui, féfé Chevalier.—Et M. de Vendôme?—Non!—Et pourquoi?—Il n'est pas si connu» (il voulait dire si familier auprès de lui). Descluseaux lui dit: «Mais, Monsieur, ils sont vos frères.—Ho! c'est une autre race de chiens.—Et M. de Verneuil?—Ho! c'est encore une autre race de chiens.—Monsieur, de quelle race?—De Mme la marquise de Verneuil; je suis d'une autre race, mon frère d'Orléans, mon frère d'Anjou et mes sœurs!—Laquelle est la meilleure?—C'est la mienne, puis celle de féfé Vendôme et féfé Chevalier, puis féfé Verneuil, et puis le petit Moret. C'est le dernier; il est après ma m... que je viens de faire.»
Dans cette énumération le Dauphin ne mentionne même pas une autre fille du Roi qui était pourtant née, au commencement de 1608, de Mme des Essars; mais Héroard nous donne, précisément au moment de la naissance de cette fille, une autre conversation de l'enfant qui n'est pas moins libre et dédaigneuse. Le gouverneur de Saint-Germain, M. de Frontenac, l'entretenant de Mme des Essars, lui demande: «Monsieur, la connoissez-vous?—Oui, je la connois bien, dit-il en souriant.—Où l'avez-vous vue?—Je l'ai vue à Fontainebleau, à la chambre de Mamanga.—Monsieur, qui la menoit?—Je sais pas,» dit-il en souriant, car il le savoit bien et jamais ne voulut nommer. M. de Frontenac lui demande à l'oreille si ce n'étoit pas M. de la Varenne?—«Oui»; il étoit vrai.—«Monsieur, elle est accouchée d'une fille, vous avez là une autre sœu-sœu.—Non.—Pourquoi?—Elle n'a pas été dans le ventre à maman.—Papa la fera porter ici pour la faire baptiser et veut que vous soyez le compère.—Qui, papa?—Oui, Monsieur.—Comment la portera-t-on?—L'on empruntera une litière pour la porter.—Ah! oui, car si c'étoit la litière à maman, je monterois sur les mulets, je les ferois tant courir, tant courir, que tout iroit par terre.» L'huissier Birat dit tout bas au Dauphin: «Monsieur, c'est une femme que le Roi aime bien.—C'est une p....., si (donc) je l'aime point.» ([11 janvier 1608].)