M. de Frontenac pouvait à la rigueur croire de bonne foi que le Dauphin serait «le compère» de la fille de Mme des Essars, car un mois avant ([9 décembre 1607]) le Dauphin et Madame Elisabeth avaient tenu sur les fonts de baptême, dans la chapelle de Saint-Germain, M. et Mlle de Verneuil, et, par une singulière association d'idées, le Roi avait voulu que l'on donnât à ces deux enfants de la marquise son propre prénom et celui de la belle Gabrielle.

Lorsque la première femme de Henri IV, Marguerite de Valois, reparaît à la Cour, le Dauphin se montre d'abord presque aussi dédaigneux pour elle que pour Mmes de Verneuil, de Moret et des Essars. En effet, un enfant de quatre ans devait avoir quelque peine à comprendre qu'il dût appeler maman une autre femme que sa mère; mais il cède bientôt aux marques extraordinaires de tendresse que la reine Marguerite lui prodigue et qu'elle ne cessa de lui donner jusqu'au moment où elle mourut en 1615. C'est le [6 août 1605] qu'a lieu leur première entrevue. Le Dauphin était allé de Saint-Germain jusqu'à Rueil au-devant de Marguerite; aussitôt qu'elle l'aperçoit, elle descend de la litière que Marie de Médicis lui avait envoyée. «M. le Dauphin de dix pas ôte son chapeau, va à elle; on le lève, il la baise et l'embrasse: «Vous soyez la bien venue, maman ma fille.—Monsieur, lui dit la Reine, je vous remercie, il y a fort longtemps que j'avois desir de vous voir.» Elle le baise derechef; il faisait le honteux et se cachait de son chapeau: «Mon Dieu, reprend la Reine, que vous êtes beau! vous avez bien la mine royale pour commander comme vous ferez un jour!» Le lendemain le Dauphin va trouver le Roi et Marguerite qui se promenaient dans la galerie de Saint-Germain; «la reine Marguerite lui fait de grandes caresses et quitte le Roi pour l'aller trouver.» Elle lui envoie le même jour un magnifique bijou, que décrit minutieusement Héroard et qui n'avait pu être fait que pour le Dauphin. Quelques jours après le médecin nous fait assister à une scène qui, retracée par tout autre que par lui, semblerait invraisemblable; l'enfant, conduit le matin au château neuf de Saint-Germain pour dire adieu à la reine Marguerite, trouve Marie de Médicis couchée, Henri IV assis sur le lit, et Marguerite «à genoux, appuyée contre le lit. M. le Dauphin, mis sur le lit, se joue à un petit chien que le Roi lui avoit prêté.»

L'année suivante Marguerite faisait au Dauphin une donation de tous ses biens. C'était chez elle qu'il allait de préférence quand il se trouvait à Paris, et, lors de la foire qui se tenait chaque année au faubourg Saint-Germain «pour les joailliers, peintres et marchands de Flandre et d'Allemagne», elle lui faisait de riches présents, promettant en outre aux marchands de payer tout ce qu'il demanderait. Le jeune Louis, devenu roi, s'adresse à elle, dans un jour de paresse, afin d'avoir un prétexte pour ne pas travailler. «Après souper, raconte Héroard à la date du 19 juillet 1610, il envoie secrètement prier la reine Marguerite d'envoyer à M. de Souvré (son gouverneur), le prier de sa part à ce que, le jour suivant, il l'exempte de l'étude, à cause que c'est le jour de Sainte-Marguerite. Elle y envoya sur les neuf heures; ce fut au grand cabinet de la Reine, ce qui lui donna sujet de rire.»

On a déjà pu juger à diverses reprises, dans ce qui précède, de la liberté de langage à laquelle le Dauphin était habitué par tous ceux qui l'entouraient, à commencer par le Roi lui-même. Nous passerons plus rapidement encore sur d'autres détails que nous révèle Héroard, à propos des relations de Henri IV avec son fils. Lorsqu'il rentrait fatigué de la route ou de la chasse, le Roi se couchait au milieu de la journée, dans le premier lit venu, faisait souvent «dépouiller» son fils, et le mettait nu dans son lit auprès de lui, pour le laisser gambader en liberté. Lorsque l'enfant n'a pas deux ans ([4 août 1603]), ce n'est qu'un jeu sans conséquences, mais quand on voit cette habitude se continuer presque jusqu'aux derniers moments de la vie de Henri IV (26 janvier 1610), alors que son fils est dans sa neuvième année; quand le Roi se fait dévêtir par lui ou qu'il le mène baigner à la rivière; quand Héroard nous rapporte naïvement (une seule fois en latin) les gestes, les actions, les «paroles honteuses et indignes de telle nourriture» qui résultent de cet oubli de toute pudeur, on reste confondu d'une grossièreté poussée à ce point. C'est peut-être trop déjà d'avoir reproduit ces passages lorsqu'ils se présentent dans le journal du médecin, et nous nous ferions scrupule d'y renvoyer d'une manière plus précise. Nous préférons rappeler quelques scènes où le bon roi Henri reparaît avec son caractère traditionnel et populaire, comme le jour où il part pour assiéger Sedan ([15 mars 1606]). Il vient tout ému dire adieu à son fils, «y est fort peu, le baise, l'embrasse, lui disant: «Adieu, mon fils, priez Dieu pour moi, adieu, mon fils, je vous donne ma bénédiction.—Adieu, papa,» répond le Dauphin. Il étoit tout étonné et comme interdit de paroles.»

Dans une circonstance moins solennelle, un simple départ de Saint-Germain pour Paris ([7 décembre 1608]), Héroard nous montre le Roi plus tendre encore et les progrès qu'il a faits dans le cœur de son fils. Le Dauphin «conduit le Roi hors de l'escalier; il étoit triste; le Roi lui dit: «Mon fils, quoi! vous ne me dites mot! Vous ne m'embrassez pas quand je m'en vais?» Le Dauphin se prend à pleurer sans éclater, tâchant de cacher ses larmes tant qu'il pouvoit, devant si grande compagnie. Lors le Roi, changeant de couleur et à peu près pleurant, le prend, le baise, l'embrasse, lui disant: «Mon fils, je suis bien aise de voir ces larmes, je y aurai égard;» puis entre en carrosse pour s'en retourner à Paris.»

On aime encore à voir le Dauphin assister pour la première fois au Conseil ([2 juillet 1609]), le Roi le tenant entre ses jambes; et l'on ne peut se défendre d'un certain attendrissement, lorsque, célébrant pour la dernière fois l'anniversaire de la naissance de son fils ([27 septembre 1609]), Henri IV «boit au Dauphin», disant: «Je prie Dieu que d'ici à vingt ans je vous puisse donner le fouet!» Le Dauphin lui répond: «Pas, s'il vous plaît.—Comment! vous ne voudriez pas que je le vous puisse donner?—Pas, s'il vous plaît,» répond de nouveau l'enfant. Moins de huit mois plus tard, trois jours après l'assassinat, la nourrice du jeune Roi le trouvait le matin assis sur son lit et lui demandait ce qu'il avait à rêver; il répond: «C'est que je songeois,» puis demeure longtemps pensif. Sa nourrice lui dit: «Mais que rêvez-vous?» Il répond: «Dondon, c'est que je voudrois bien que le Roi mon père eût vécu encore vingt ans. Ha! le méchant qui l'a tué!»

II.

Quatre nourrices en moins de quatre mois: la première, dont le «manifeste défaut de lait» est reconnu par les médecins du Roi, «assemblés par le commandement de Leurs Majestés»; la seconde, qui est obligée de se retirer «pour n'avoir point été agréable à la Reine»; la troisième, qui, bien qu'envoyée par le Roi lui-même, n'est pas «trouvée propre»; la dernière, enfin, amenée par la Reine et qui réussit à remplir les conditions difficiles exigées par l'avidité de l'enfant d'abord, puis par les avis opposés des parents et des médecins; tels sont les incidents qui signalent le commencement de la vie du Dauphin. Cette nourrice définitive, Antoinette Joron, femme Boquet, est celle que l'on vient de voir auprès du jeune Roi et qu'il appelait familièrement Dondon ou maman Doundoun. Il avait aussi continué de donner à sa gouvernante, Mme de Montglat, le nom qu'il avait bégayé tout enfant, celui de Mamanga.

Sans le témoignage d'un homme aussi grave que le médecin Héroard, tenant son registre jour par jour, notant, lorsqu'elles se rapportent à l'enfant dont la santé lui est confiée, les actions, les paroles de ceux qui partagent ce soin avec lui, on se refuserait à admettre certains détails qui reviennent fréquemment sous sa plume, et les mêmes faits sembleraient au moins fort exagérés si on les rencontrait dans les Mémoires d'un Bassompierre ou dans les Historiettes d'un Tallemant des Réaux. Que l'on compare les premiers chapitres de Rabelais, ceux qui se rapportent à l'enfance et à l'éducation de Gargantua, avec les premières années du Journal d'Héroard, et l'on sera stupéfait de trouver la joyeuse fantaisie de l'un confirmée et presque dépassée, à soixante-dix ans de distance, par la naïve exactitude de l'autre. Il serait tout naturel d'insister sur ce curieux rapprochement dans un travail sur Rabelais ou dans une annotation de son livre, mais on comprendra que nous nous contentions de l'indiquer ici. Bornons-nous à donner par quelques citations qui, à la grande rigueur, peuvent être reproduites, une idée de la conduite, du langage que tiennent devant l'héritier du trône les personnes qui occupent le premier rang auprès de lui; on jugera par la grossièreté des maîtres de ce que devait être celle des serviteurs.

Le mari de la gouvernante du Dauphin, le baron de Montglat, premier maître d'hôtel de Henri IV, remplissait auprès de l'enfant royal les fonctions d'intendant de sa nombreuse maison. Un jour ([27 janvier 1603]), le Dauphin, qui depuis quelque temps «commence à cheminer avec fermeté», va après l'une de ses femmes de chambre, «Mlle Mercier, qui glapissoit pour ce que M. de Montglat lui bailloit de sa main sur les fesses; il glapissoit de même aussi. Elle s'enfuit à la ruelle, M. de Montglat la suit et lui veut faire claquer la fesse; elle s'écrie fort haut, le Dauphin l'entend, se prend à glapir fort aussi, s'en réjouit et trépigne des pieds et de tout le corps, de joie, tournant sa vue de ce côté-là, les montre du doigt à chacun.» Animé par cet exemple, il «se joue à la petite Marguerite, la baise, l'accole, la renverse à bas, se jette sur elle, avec trépignement de tout le corps et grincement de dents.» Le soir il se prend à rire aussitôt qu'il voit Mlle Mercier, «s'efforce de la fouetter sur les fesses avec un brin de verges.» La remueuse du Dauphin, Mlle Bélier, lui demande: «Monsieur, comment est-ce que M. de Montglat a fait à Mercier?» Il se prend soudain à claquer de ses mains l'une contre l'autre, avec un doux sourire, et s'échauffe de telle sorte qu'il étoit transporté d'aise, ayant été un bon demi-quart d'heure riant et claquant de ses mains, et se jetant à corps perdu sur elle, comme une personne qui eût entendu la raillerie.»