Le 5 octobre 1610, «son précepteur lui commença la leçon par la louange des romans, et lui demanda s'il pensoit pas que la lecture des romans fût pas suffisante pour instruire un prince?—«Non,» répond le Roi, qui commence à n'avoir plus aucun respect pour son précepteur. Un jour (18 mars 1611), Des Yveteaux, poussé à bout par une plaisanterie que le journal ne rapporte pas, répond au Roi «qu'il n'étoit possible pas des plus savants, mais toutefois qu'il n'étoit pas un homme du commun ne du vulgaire, car on ne l'eût pas mis auprès de Sa Majesté». Lors de sa révocation par Marie de Médicis (25 juillet 1611), le pauvre Des Yveteaux, prenant congé du Roi, le supplie de lui donner quelque bague comme souvenir, et se plaint qu'il avait eu la peine de l'instruire, tandis qu'un autre en aurait l'honneur.

Le 12 août 1611, «M. Le Fèvre entend donner la leçon au Roi par M. de Fleurence, pour essayer à reconnoître sa portée», et le 17 il lui «donne la première leçon sur l'Institution de l'empereur Basile». C'était une rude tâche que celle de précepteur du jeune Louis; il avait peu de goût pour l'étude et il fallait concilier le respect dû au Roi avec la sévérité nécessaire pour faire travailler l'élève. Le gouverneur du prince, qui assistait aux leçons, avait lui-même bien de la peine à maintenir son autorité. Ainsi, le 26 septembre 1611, le jeune Roi, en étudiant, «entre en mauvaise humeur contre M. de Souvré, qui le reprenoit de ce qu'il s'amusoit; il avoit le chapeau sur la tête. Le Roi lui dit: «Vous avez votre chapeau sur la tête!—Oui, répond M. de Souvré, et si je le vous ôterai pas pour cette heure. Ce n'est pas que je ne sache ce que je vous dois, qui est cent, mille fois plus. Plaignez vous-en à la Reine.—Je ne vous ôterai pas aussi le mien», répond le Roi en colère. «M. Le Fèvre, son précepteur le voulut aussi un peu presser sur la leçon; le Roi lui dit: «Quoi! et du commencement vous étiez si doux que vous trembliez tout, et maintenant vous êtes si rude!» Un autre jour, «on lui montroit la carte d'Espagne et les avenues de la frontière; il l'étudioit fort attentivement; M. Le Fèvre lui ayant dit que la France étoit bien un plus grand, plus beau et plus riche royaume, le Roi dit: «Si voudrois-je qu'elle fût à moi.» Une autre leçon du bon Le Fèvre rapportée par Héroard (31 décembre 1611) a pour sujet une sentence en latin sur la clémence, dans laquelle le précepteur insiste sur cette vertu «et la loue sur toutes, disant qu'un prince doit toujours pardonner».

Plus le Roi avançait en âge et plus la position de précepteur devenait difficile auprès de lui; à plus forte raison celle de sous-précepteur. Un jour le Roi répond à M. de Souvré, à propos d'une instruction que devait lui faire M. de Fleurence: «Oui! Fleurence me dira encore des sottises!»—Fleurence lui répond: «Sire, j'aime mieux que vous me haïez homme de bien que si vous m'aimiez méchant; je gagnerai aussi bien ma vie en Turquie qu'auprès de Votre Majesté.» Lorsque Fleurence remplace le savant Le Fèvre, le jeune Roi conteste de plus en plus contre lui à propos de leçons de géométrie et de mathématiques. A l'âge de douze ans, le Roi étudie «en l'histoire, n'apprend plus le latin.» M. de Fleurence, qui était dans les ordres, avait aussi la direction de son instruction religieuse; le 21 décembre 1614, la leçon semblant trop longue au Roi, il demande à M. de Fleurence: «Si je vous donne une évêché, accourcirez-vous vos leçons?—Non, Sire;» et le Roi ne répond rien. L'année suivante le Roi étudie encore, mais armé en guerre, avec la cuirasse, les brassards et «un habillement de tête, fait de fer blanc»; à dater de ce moment il n'est plus question de Fleurence, qui ne mourut cependant qu'en 1616.

Sous le gouvernement de M. de Souvré le système de correction recommandé par Henri IV à Mme de Montglat avait continué d'être suivi, et, même longtemps après son sacre, on voit encore le Roi fouetté à l'âge de dix ans pour avoir, la veille, heurté trop fort à la porte du cabinet de la Reine (19 septembre 1611) et à plus de onze ans pour n'avoir pas voulu prendre médecine. Aussi le jeune Louis craignait-il son gouverneur au point qu'un jour où son pourpoint le serre trop «il ne le veut point desserrer qu'il n'ait su si c'est la volonté de M. de Souvré, auquel il l'envoie demander et qui le lui permet». Ce joug lui pesait cependant, et le médecin rapporte à ce sujet un mot caractéristique du prince; il était depuis un peu plus d'un an confié à M. de Souvré lorsqu'un jour ([8 mars 1610]) Mme de Montglat vient au coucher du Dauphin qui s'amusait dans son lit «à de petits engins», pendant que son ancienne gouvernante et M. de Souvré devisoient ensemble. «Je puis dire, commence Mme de Montglat, que Monseigneur le Dauphin est à moi; le Roi me l'a donné à sa naissance, me disant: Madame de Montglat, voilà mon fils que je vous donne, prenez-le.» M. de Souvré lui répond: «Il a été à vous pour un temps, maintenant il est à moi.» Le Dauphin, qui écoutait tout ce qui se disait sans en faire semblant, murmure froidement, sans hausser la voix et sans se détourner de sa besogne: «Et j'espère qu'un jour je serai à moi.» L'enfant se trompait dans ses espérances, et, quand, à la fin de 1614, il priait la Reine «de lui ôter M. de Souvré, qu'il ne pouvoit plus durer avec cet homme-là», sa colère ne venait que de ce qu'on avait dit au Roi que M. de Souvré «vouloit empêcher que le sieur de Luynes n'entrât en sa chambre».

III.

Louis XIII en effet, bien que d'un naturel opiniâtre et emporté qui se montre de très-bonne heure, devait toute sa vie subordonner sa volonté à celle de ses favoris et de ses ministres, et ne voir jamais le jour où il s'appartiendrait entièrement. Étant enfant, il disait à ses petits chiens en les caressant: «Ha! je voudrois que vous pussiez manger Mamanga;» et comme son maître d'hôtel et son aumônier l'entendaient, il se retournait vers eux et leur recommandait de ne pas rapporter cette parole à la gouvernante. Que de fois le jeune Roi dut en dire autant, soit à ses chiens, soit à ses familiers, en parlant tout bas de M. de Souvré et, plus tard, du connétable de Luynes ou du cardinal de Richelieu! Héroard, l'un de ses plus intimes confidents, en laisse entrevoir quelque chose, malgré la concision des dernières années de son journal, lorsque, quelques mois après la mort du duc de Luynes, le Roi, étant au lit, parle de la fortune et de la famille du connétable (10 avril 1622); ou quand, dans un séjour en Bretagne, le Roi «va à la Haye voir M. le cardinal de Richelieu avant de se mettre au lit». Le Roi, ajoute Héroard, «se met en colère, ne se peut apaiser; en soi-même se plaint à moi qu'il avoit tort.» (18 août 1626.)

Le meurtre de Concini avait été la suite de ces plaintes sourdes que le jeune Louis laissait échapper contre le favori de Marie de Médicis, depuis la journée du 22 novembre 1616 surtout, où le Roi était dans la grande galerie du Louvre «en l'une des fenêtres qui regardoit sur la rivière, quand le maréchal d'Ancre entra, accompagné de plus de cent personnes, et s'arrêta aussi à une des fenêtres, sans aller vers le Roi, se faisant faire la cour par tous, tête nue; mais il savoit bien que le Roi étoit là, car on lui avoit dit, l'ayant demandé en la chambre.» Le Roi s'en était allé aux Tuileries, «le cœur plein de déplaisir» contre l'insolent, pour qui le Dauphin avait eu déjà une répugnance précoce, si l'on en juge par la petite scène que raconte Héroard à la date du [1er février 1603]: «Le sieur dom Garcia, le sieur Conchino arrivent à l'heure de l'habiller. Il se jouoit à un carrosse du palais où il y avoit quatre poupées; l'une étoit la Reine, les autres: Mme et Mlle de Guise, et Mme de Guiercheville. On les lui faisoit montrer, les nommant par leurs noms; il les montroit du doigt. Le sieur Conchino va lui demander: «Monsieur, où est la place de ma femme?» En disant: Ah! il lui montre une avance qui étoit par dehors, au cul du carrosse. Il ne veut point prendre un grain de fenouil confit au sieur Conchino, à qui Mme de Montglat l'avoit baillé pour le lui donner, s'en recule du tout, le regardant, comme importuné.»

Bien que le nom de Marie de Médicis se retrouve presque à chaque page de son journal, sauf la période de l'exil à Blois, Héroard ne cite d'elle qu'un petit nombre de ces traits caractéristiques qui abondent pour Henri IV. On peut juger seulement, en se reportant à quelques passages antérieurs ou postérieurs à la mort du Roi, que les actions et les paroles de la Reine-mère vis-à-vis de son fils n'étaient pas moins libres que celles de son époux.

Il en est de même pour Anne d'Autriche; la première partie du journal révèle beaucoup de particularités relatives au projet d'union avec l'Infante et aux dispositions peu bienveillantes du Dauphin pour les Espagnols; mais, si l'on en excepte les faits qui se rapportent à la célébration et à la consommation du mariage, faits pour la publication desquels nous avons été prévenus par M. Armand Baschet, dans le curieux livre qui a pour titre: Le Roi chez la Reine, Héroard n'a presque rien à nous apprendre sur le caractère et la manière d'être de la jeune Reine.

Son affection toute paternelle pour l'enfant qu'il avait vu naître n'aveugle pas le premier médecin du Dauphin sur les infirmités et les défauts qui se révèlent au fur et à mesure de la croissance, et Héroard a pris soin de noter en marge de son manuscrit de nombreuses remarques sur le tempérament et sur le naturel de Louis XIII. Né sain et robuste de corps, d'après la minutieuse description écrite au moment même où il vient au monde, le Dauphin avait dû pourtant, dès le lendemain, subir une petite opération; comme «il avoit peine à téter, il lui fut regardé dans la bouche et vu que c'étoit le filet qui en étoit cause; sur les cinq heures du soir ([28 septembre 1601]) il lui fut coupé à trois fois par M. Guillemeau, chirurgien du Roi». L'opération avait été mal faite ou l'enfant avait un défaut naturel dans la conformation de la langue, car, lorsqu'il commence à prononcer quelques mots, on s'aperçoit qu'il bégaye en parlant et «il se fâche quand il ne peut prononcer autrement». Plus tard Héroard remarque encore ([1er décembre 1604]) qu'il «bégaye fort en parlant». C'est surtout lorsqu'il est ému, qu'il s'anime ou qu'il se met en colère que le Dauphin mâche «sa grosse langue, comme il avoit accoutumé de faire quand il faisoit quelque chose avec grande ardeur». Le [22 décembre 1609], le Dauphin est «mené chez la Reine, mandé par elle, pour lui avoir été dit que son bégayement provenoit pour avoir encore le filet; il fut jugé» qu'il n'était pas nécessaire de faire une nouvelle opération. «Il craignoit qu'on lui voulût couper la langue quand on la lui faisoit tirer; il dit: «Comment me la veut-on couper?» et commençoit d'en pleurer.» Cette infirmité persiste et cependant ne devait pas être très-forte puisqu'elle pouvait disparaître à un moment donné; ainsi, la veille du jour où il doit «aller à la cour de Parlement pour se déclarer majeur», le jeune Roi «fait vœu à Notre-Dame des Vertus, s'il peut, le lendemain, au Palais, prononcer sans faire faute ses paroles pour sa majorité,» et en effet, le 2 octobre 1614, il prononce son discours «hautement, fermement et sans bégayer».