D'un tempérament très-actif, ayant peine à rester une minute en place, ce qui lui rendait l'étude très-pénible, le jeune Louis était pourtant sujet à des accès de rêverie maladive, qui font comprendre l'expression mélancolique de ses traits. Ces accès lui prennent d'abord à ses repas; un soir, le [2 août 1605], «en soupant, ayant été quelque temps sans dire mot, comme il étoit aucune fois réservé et tout ainsi que s'il eût songé à de grandes affaires, il dit: «Mais, c'est Thomas!» Voyant qu'il ne disait plus mot, le médecin lui demande: «Monsieur, qui est ce Thomas?—C'est un homme de pierre; je l'ai vu à Poissy, dans une chapelle, rangé là, à un petit coin.» Il y avoit environ quatorze mois qu'il fut à Poissy, où il vit et entendit nommer cette image du nom de saint Thomas et au lieu où il la représentoit.» Un [autre soir] «il songeoit en regardant le feu; sa nourrice lui demande: «Monsieur, à quoi songez-vous?—Je songe à quoi je me jouerai.» On a vu plus haut le jeune Roi s'absorber dans des préoccupations plus graves le lendemain de la mort de son père. Héroard caractérise cet état par une expression latine: Quasi aliud agens.
Le sommeil de Louis XIII était fréquemment agité par des cauchemars qui prenaient quelquefois le caractère du somnambulisme. Le [3 octobre 1606], il s'éveille «à une heure après minuit, en sursaut, avec un cri haut extrêmement et effroyable. Sa nourrice et Mlle de Ventelet (qui aidait à le veiller) vont à lui, demandant ce qu'il avoit: «Hé! c'est que papa s'en va sans moi,» dit-il en pleurant et fondant en larmes, «hé! je veux aller avec papa; attendez-moi, papa!» Il le songeoit et s'en éveille... se rendort à peine, ayant le cœur saisi. Le matin sa nourrice lui demande: «Monsieur, qu'aviez à songer et à crier cette nuit?—Doundoun, c'est que je songeois que j'étois à la chasse avec papa; j'ai vu un grand, grand loup qui vouloit manger papa et un autre qui me vouloit manger, et j'ai tiré mon épée, puis je les ai tués tous deux.» Nous regrettons d'avoir à dire que le bon Héroard, avec l'esprit superstitieux qui le caractérise, voit sans doute dans ce cauchemar un présage favorable, et écrit en marge de son journal: Augurium.
Le 29 juillet 1614, le Roi éveillé à une heure, en sursaut, «se veut lever sans dire la cause; ses valets de chambre, les sieurs de Heurles et Armaignac, l'en veulent empêcher, croyant qu'il rêvât: «Laissez-moi, laissez-moi,» dit-il; il se lève en chemise, et ainsi veut aller à la salle.» Le 8 septembre suivant «il raconte comme il avoit songé qu'il voyoit des poissons volants et appeloit de Heurles, son premier valet de chambre; il dormoit et parloit. Il étoit hors des draps sur le milieu du lit, se vouloit élancer pour en aller prendre.» Le 31 novembre 1616, le Roi est pris d'une syncope, à la suite de laquelle il est saigné pour la première fois. Voici une autre indication donnée par Héroard à la date du 4 juillet 1622: «Éveillé à trois heures après minuit, il se plaint, criant et me disant avoir eu froid étant couché dans le lit, et fort peu dormi, les yeux chauds et la tête pesante. Levé, blême, il se sent foible et lassé.» Cette lassitude ne l'empêche cependant pas de partir à quatre heures du matin de la ville de Toulouse, où il était arrivé huit jours avant, et de faire à cheval une dizaine de lieues jusqu'à Villefranche de Lauraguais, où «il se plaint encore des mêmes choses qu'il avoit fait ici dessus». A son entrée à Arles le 30 octobre suivant, le Roi, entouré du peuple qui «crioit en son langage: Vive notre bon roi Louis,» est saisi d'une impression de sensibilité nerveuse «et l'on lui a ouï dire ces paroles: «Dieu vous bénie mon peuple, Dieu vous bénie!» Le soir, pensif, il dit à son médecin «qu'il avoit été triste tout le jour».
Louis XIII passait alternativement et presque sans transition des exercices les plus pénibles et que le corps le plus robuste pouvait seul supporter, à un état de langueur qui le faisait se mettre au lit «avec inquiétude», ou se coucher au milieu du jour «pour ne savoir que faire». Une indication du journal d'Héroard qui peut servir à dater les portraits de Louis XIII et à juger de son tempérament se rencontre dans le journal au 1er août 1624; le Roi, alors âgé de près de vingt-trois ans, «se fait raser la barbe pour la première fois; il ne y avoit que du poil imperceptible».
A cette nature rêveuse et mélancolique, à cette figure silencieuse et qui se déridait rarement (Héroard remarque à plusieurs reprises que le Dauphin n'est ni parleur ni rieur, et que lorsqu'il rit, c'est d'un gros «rire d'hôtelier» comme quelqu'un qui n'en a pas l'habitude), Louis XIII joignait cependant un esprit assez vif; il avait parfois des reparties pleines de bon sens, parfois aussi il raillait et se moquait; mais en avançant en âge ses saillies deviennent plus sévères et plus âpres. Un jour d'hiver ([19 février 1605]) le porteur de charbon entre dans sa chambre pendant qu'il se lève et lui dit: «Bonjour, mon maître.—Qui est son maître?» demande l'enfant à son aumônier.—«C'est le Roi et vous.—Qui est le plus grand?—C'est papa et vous après, répond l'aumônier.—Non, c'est Dieu qui est le plus grand!» reprend le Dauphin, qui de sa nature «n'aimoit pas la flatterie». Le lendemain «l'on parloit d'un homme condamné à être pendu, le Dauphin demande: «Qui le pendra?» L'on répond que ce seroit le valet du bourreau, il dit: «Je ne veux donc point avoir un valet.» Peu après il appelle Birat, huissier de sa chambre; il avait l'habitude de lui donner le nom de valet et de lui dire: Valet, faites ceci ou cela; ce jour-là il le nomme par son nom: «Quoi, Monsieur, dit Birat, vous ne m'appelez pas votre valet!—Hé! c'est le bourreau qui a un valet,» répond le Dauphin. Un autre jour Mme de Montglat lui demande après qu'il vient de prier pour le Roi: «Aimez-vous bien papa?—Oui.—Comment l'aimez-vous?—Je l'aime plus que Pataut (le chien de sa nourrice).—Monsieur, reprend la gouvernante, il ne faut pas dire ainsi, il faut dire plus que vous-même.—Plus que moi-même! Eh! il ne faut pas aimer soi-même! il faut aimer des hommes, mais pas soi-même!»
Le Dauphin se plaisait aussi à jouer sur les mots et sur les noms; nous nous bornerons en ce genre à une seule citation où figure le poëte Racan. Le [14 octobre 1606] il y avait à son souper «un page de la chambre auquel il demanda: «Comment vous appelez-vous?—Monsieur, je m'appelle Des Ars.—Vous êtes donc un arc? Il vous faut attacher une corde au nez et au bout des jambes, et puis y mettre une flèche et tirer.» D'un autre page de la chambre qui se nommoit Racan, il dit à sa gouvernante: «Mamanga, velà l'arc en ciel, pour ce qu'il tournoit le nom en son entendement, imaginant Arcan et ajoutoit ciel en sa petite fantaisie. Il se plaisoit à des pareilles rencontres.»
Voici, à la date du jour des Rois, une jolie conversation sur le nombreux personnel de la maison du Dauphin: «Il tenoit une peinture du Roi sur du papier, où étoient les nom, surnom et qualités; il les lisoit. M. de Ventelet lui demande: «Monsieur, quand vous serez un jour le Roi, comment mettrez-vous?» Il répond brusquement: «Ne parlons point de cela!—Mais, Monsieur, vous le serez, s'il plaît à Dieu, un jour après papa.—Ne parlons point de cela!—Monsieur, c'est que vous voulez dire qu'il faut prier Dieu qu'il donne longue vie à papa?—Oui, c'est cela.» En dînant il demanda si, pour son souper, il ne y auroit pas un gâteau pour faire les rois; M. de Ventelet lui dit que oui et qu'il seroit le roi. «Ho! non, dit-il, c'est papa.—Monsieur, j'entends le roi de la fève, ce n'est que pour jouer;» et là-dessus je lui dis: «Monsieur, il faudra s'il vous plaît des charges à tous vos serviteurs; que donnerez-vous à M. Birat?—Ce sera le fou.—Et à M. de Ventelet?—Ce sera le bon vieux homme.—Et à moi, Monsieur?—Vous serez l'imprimeur.» M. Boquet, mari de sa nourrice, lui demande une charge.—«Vous serez maître Guillaume,» c'étoit le fou du roi. Je poursuis à lui demander: «Et à M. de Malleville, que lui donnerez-vous? (Il étoit exempt aux gardes écossoises servant près de lui.)—Ce sera Pantalon;» il avoit la barbe assez grande.—«Et M. de la Pointe? (archer du corps qui étoit gros).—Ce sera le gros ventre.—Et M. d'Origny? (son compagnon).—Ce sera le cuisinier;» il étoit un peu malpropre.—«Et maître Jean? (son sommelier).—Ce sera l'ivre.—Et maître Gilles? (son pannetier).—Il sera confiturier.—Et votre huissier de salle? (il faisoit des vers).—Féfé Vaneuil a un petit chien qui s'appelle Joly; quand ils seront ensemble ils feront des vers et Joly les fera par le c...—Et de Vienne? (c'étoit son cuisinier).—Ce sera Sibilot;» c'étoit le fol du feu Roi.—«Et Champagne? (garçon de garde-robe).—Ce sera mon verseur de m...—Et M. Guérin? (son apothicaire).—Ce sera Frely;» c'étoit le nom que ledit Guérin avoit donné à l'un des chiens.—«Et M. de Cressy? (enseigne de la compagnie qui étoit fort grand).—Ce sera le petit Marin;» c'étoit le nain de la Reine.—«Et M. Aude? (huissier de chambre de Madame qu'il voyoit souvent enveloppé au visage).—Ce sera l'enrhumé.» M. Boquet, qui n'étoit pas content d'être maître Guillaume, le pressoit pour lui en donner une autre; M. Birat entre en la chambre, M. Boquet lui dit: «Monsieur, voilà M. Birat; quelle charge lui donnerez-vous?—Ce sera maître Guillaume.—Et moi, Monsieur, lui dit Boquet, que serai-je maintenant que je ne suis plus maître Guillaume?—Vous serez maître Guillaume Dubois, le poëte de mousseu de Roquelaure (c'étoit un fol qui avoit été maçon et se faisoit croire qu'il faisoit bien des vers); mousseu Héroua, il me venoit voir souvent à Fontainebleau, sur la terrasse de ma chambre; il me montroit des vers qui étoient si mal faits, si mal faits,» me dit-il avec action, comme s'il se y fût connu et en souriant.—«Et à M. de Bernet? (porteur de M. d'Orléans).—Ce sera le nouveau tondu;» il avoit ses cheveux et sa barbe faits de nouveau.—«Et Bourgeois? (l'un des huissiers de sa chambre qui étoit vêtu de noir, portant le deuil).—Ce sera la corneille.—Et Montalier? (valet de garde-robe, portant le deuil).—Ce sera le corbeau.» ([5 janvier 1608].)
Une autre repartie du Dauphin pourrait s'appeler le Dauphin terrible. Le [30 juillet 1608], il jouait avec des figurines en faïence dont une représentait un singe. Henri IV le vient voir et lui dit que ce singe ressemblait à M. de Guise. «Peu après M. de Guise arrive et lui demande: «Monsieur, qu'est cela?—C'est votre ressemblance.—Comment le savez-vous?—Papa le dit.» Le [21 décembre] suivant, le Dauphin se fâche contre les petits gentilshommes attachés à sa personne, «veut qu'ils aient le fouet. Mme de Montglat lui dit qu'il leur falloit pardonner et que le Roi pardonnoit à tout le monde.—A tout le monde! il n'a pas pardonné au maréchal de Biron!»
Le [28 avril 1610], peu de temps avant le couronnement de Marie de Médicis qui devait être suivi d'une entrée solennelle, on disait au souper du Dauphin «que les enfants de Paris qui devoient être à l'entrée de la Reine auroient des éperons dorés. «Ho! dit-il, s'ils en ont de dorés, j'en veux avoir de fer noir.»
Citons encore trois ou quatre mots du jeune Roi qui achèvent de peindre une des faces de son caractère et la tournure que prend peu à peu son esprit. Le 15 juillet 1610, il fait donner à boire à son petit chien et demande: «Pourquoi donne-t-on à boire aux chiens?» Il lui fut répondu: «De peur qu'ils n'enragent.» Il repart soudain: «Les ivrognes donc n'ont garde d'enrager, car ils boivent toujours.»