Le 6, mercredi.—Je lui dis: «Monsieur, nous donnez-vous votre congé pour aller à Paris?»—Oui. Ma femme lui demande: «Monsieur, si nous revenions, en seriez-vous bien aise?»—Non.—«Monsieur, dis-je, pour combien de temps nous donnez-vous congé?»—Pour trois mois.—«Monsieur, si nous nous noyons, nous ferez-vous pêcher?»—Oui.—«Monsieur, avec quoi?»—Avec un filet. Notre coche faillit à tomber dans la rivière au port de Neuilly; nous y courûmes grande fortune[172].

Le 7, jeudi, à Saint-Germain.—M. et Mme de Rosny assistent à son souper.

Le 13, mercredi.—J'arrive à cinq heures avec mon beau-frère Montfaulcon, il me fait bonne chère[173].

Le 16, samedi.—Éveillé à sept heures il se tourne et retourne dans son lit en toutes façons, dit qu'il va aux fontaines tourner le robinet, fait, fss fss, puis me dit: Dites grand merci moucheu Francino[174]. Je lui réponds: «Grand merci, M. Francino; voulez-vous de l'argent?»—Oui. Je lui mets en la main un quart d'écu.—Ho! ho! c'est tout à bon[175].—«Je le donne au sieur Francino, non à Avr
1605 M. le Dauphin, car il ne faut pas que les princes prennent de l'argent.» Il m'écoute et le met dans son lit: «Monsieur, lui dis-je, où est l'écu que je vous ai baillé?»—Il est dans mon lit; il le prend et me le rend, puis change de propos. J'irai à la chasse, je tuerai un sanglier avec mon épée. Je lui dis: «Monsieur, vous irez à la chasse et porterez votre épée, puis le sanglier qui viendra droit à vous s'enferrera dedans, après vous lui donnerez un coup d'épée, il mourra.»—Puis je lui couperai le cou.—«Monsieur, non pas, vous lui ferez couper par les veneurs.»—Serai-je pas veneur?—«Monsieur, vous commanderez aux veneurs, qui couperont la hure, et vous la porterez à papa, qui vous embrassera, il vous aimera tant; puis vous irez prendre le cerf, lui donnerez un coup d'épée sur le jarret, il tombera, vous lui ferez couper le pied, vous le porterez à papa, qui vous caressera, vous appellera son mignon, vous mènera dans sa belle galerie du Louvre.»—Du Louvre! où est-il?—«A Paris, c'est la maison de papa; dans sa galerie il y a des corselets d'or, d'argent (je lui nomme toutes sortes d'armes); il vous dira: mon fils, prenez ce que vous voudrez, voilà une clef de ma galerie que je vous donne puisque vous êtes bon fils et point opiniâtre, et que vous avez pris le sanglier et le cerf.» Ce discours dura fort longtemps, tant il y prenoit de plaisir; il dit encore: Quand j'irai à Paris, je donnerai un coup d'épée à un Irlandois!—«Mais, Monsieur, il ne faut pas qu'un prince fasse mal à personne ni qu'il frappe jamais; si vous rencontrez des Irlandois qui fassent du mal[176] vous commanderez que l'on les mette entre les mains de la justice de papa.»—Oui, de Avr
1605 la justice qui les mettra en prison au vieux château.
—«Oui, Monsieur, et si vous en trouvez qui dérobent, qui volent les pauvres gens aussi.»—Ce voleur qui voloit sur la corde étoit Irlandois? Il étoit vrai; il accommoda le mot de voleur à l'autre signification, il l'avoit vu voler à Fontainebleau[177].—Et puis s'ils sont voleurs il les faut mettre entre les mains du grand prévôt. Il m'étonna d'avoir nommé de son mouvement cette qualité et en avoir su reconnoître la fonction.

Le 17, dimanche.—Il me fait redire les mêmes contes que je lui avois faits le matin du jour précédent; il y prenoit un grand plaisir, les écoutoit attentivement et il lui prenoit des tressaillements de courage quand j'étois sur les combats. Il dit: J'aurai mon grand tambour bleu et puis le tambour de taine[178].—«Oui, Monsieur, c'est un tambour de guerre.»—Oui, de guerre, il y va pour gagner sa vie.—«Oui, Monsieur, papa lui donne six francs par mois.»—Et à les soldats?—«Papa leur donne douze francs.» Il répète en soi-même douze francs et dit: Je leur veux donner six écus, moi.

Le 18, lundi, à Saint-Germain.—Il appelle M. le Chevalier: Cadet pisseux, Mlle de Vendôme, Cadette pisseuse, et se nomme lui-même Cadet de haut appétit, parce qu'autrefois il l'avoit ouï dire aux soldats.

Le 19, mardi.—Arrive M. de Crillon[179], mestre de camp du régiment des gardes, qui ne l'avoit pas encore vu; le Dauphin lui ôte son chapeau, lui donne sa main à baiser, disant: Bonjou, moucheu de Crillon. M. de Crillon lui dit: «Monsieur, voulez-vous que je tue cettui-ci, cettui-là?»—Non.—«Qui donc?»—Les ennemis de papa. Le Roi et la Reine arrivent à une heure et demie venant de Avr
1605 Paris en carrosse, il va au devant en la cour, revient avec LL. MM. en la galerie, s'asseoit à table avec eux, sert la serviette au Roi, puis à la Reine. L'on met Favori, chien de la Reine, sur la table, il demande: Ho! ho! qui est stilà? lui tire l'oreille; le chien fault à le mordre. Mis à bas il fait la révérence au Roi, qui le mène à la galerie où il va à la guerre, tire des arquebusades[180]. Je crois qu'il avoit la tête et le corps pleins de tambours, d'arquebuses, de pistolets, de toutes sortes d'armes et de soldats. A quatre heures trois quarts, le Roi et la Reine s'en retournent à Paris.

Le 20, mercredi, à Saint-Germain.—Parti en carrosse pour aller à Carrière; il mène Madame pour tenir à baptême la fille de M. de la Salle avec M. le Chevalier; il voit paisiblement faire le baptême où Madame tenoit les pieds de la petite fille.

Le 21, jeudi.—Il se joue à coigner des clous à un vieux placet[181]. Mlle Piolant lui dit qu'il se donnât de garde de se blesser, il s'en fâche et lui jette son marteau; Mme de Montglat l'en tance et lui dit: «Monsieur, faites-lui baiser votre main.» Il la tend et l'approchant de sa bouche lui donne un petit soufflet et s'en va; peu après s'en repentant, mais non à l'heure, il va où étoit Mlle Piolant, l'embrasse et lui demande pardon. Sur l'heure il ne pardonnoit point; il falloit lui en parler, il songeoit, puis il y venoit de lui-même avec contenance de déplaisir d'avoir offensé.

Le 25, lundi.—Il fait danser, à la salle, des Limousins, maçons qui travailloient à la muraille du parc. Mené chez M. de Frontenac, qui fiançoit Mlle sa fille à M. de Carbonnière, Mme de Montglat lui dit qu'il prît la damoiselle par la main pour la mener fiancer; il la prend, la mène au devant du curé, se fait prendre aux bras par Avr
1605 M. Birat et écouta attentivement toutes les paroles du curé, ayant toujours la vue arrêtée sur lui.