Le 2, mardi.—Mené à la chapelle, où il voit tout le préparatif pour faire le service pour le feu Roi[213]; il s'informe de toutes les pièces: Pourquoi ceci? pourquoi cela? puis s'en va ne y étant point demeuré, les Dauphins n'assistant jamais aux services des funérailles.
Le 3, mercredi.—A dîner il mange sans dire mot et Août
1605 comme transporté de joie d'ouïr jouer un flageolet d'un estropié que l'on nommoit cul-de-jatte, lequel après avoir joué longtemps et deux violons avec lui, lui va dire d'une voix rude: «Monsieur, buvez à nous.» Il devient rouge, disant soudain: Je veux qu'il s'en aille, je veux qu'il s'en aille, maman. Je lui dis: «Monsieur, il est un pauvre, il ne les faut pas chasser».—Il ne faut pas que les pauvres viennent ici.—«Monsieur, non pas tous, ou bien ceux qui vous font jouer comme lui».—Qu'il aille donc jouer là-bas.—Mme de Montglat l'en veut aussi distraire, il lui répond: Mamanga, il m'étourdit, et puis après dit: Je ne bois qu'à papa et à maman.—Il s'amuse sur une petite planche à imiter le sieur Francisco, que le jour précédent il avoit vu travailler en cire, à faire des modèles de figures, et dit: Je fais le modèle d'une fontaine, je fais le modèle d'un singe; il l'avoit vu le jour précédent à la galerie où travailloit Francisco.
Le 4, jeudi, à Saint-Germain.—A dix heures mené par le petit pont au bâtiment neuf, au Roi, en la galerie; M. de Béthune y arrive, revenant ambassadeur de Rome; sur ce sujet le Roi lui demande: «Mon fils, voulez-vous aller à Rome?»—Non, papa.—«Où voulez-vous donc aller?»—Je veux demeurer auprès de vous, papa.
Le 5, vendredi.—Il va en la chambre de Madame, où étoit son peintre, maître Martin, qui la peignoit; il se fait donner un pinceau, demande de la peinture. «Monsieur, dis-je, de laquelle voulez-vous?»—De la bleue. C'étoit une couleur qu'il aimoit naturellement et qu'il avoit toujours aimée.
Le 6, samedi.—Je lui dis: «Monsieur, habillez-vous vîtement; vous irez au parc voir papa, qui vous donnera un beau canon qu'il fait promener avec des chevaux, ou bien M. de Verneuil ira le premier, et il l'aura.—Féfé Vaneuil dort encore.—«Monsieur, vous me pardonnerez, il est levé et est allé trouver papa».—Ho! non; papa veut pas qu'il aille qu'avec moi! Mené à LL. MM. Ramené, appelant: Août
1605 Allons, féfé Vendôme, féfé Chevalier, allons féfé Vaneuil! Il ne y vouloit laisser personne de ces Messieurs après lui.—L'après-dînée il demanda à Mlle de Ventelet: Tetai, où a-t-on porté cette messe noire qui étoit à la chapelle? (c'étoient les meubles pour le service du feu Roi).—«Monsieur on l'a rapportée à Paris».—Pourquoi est-elle noire?—«Monsieur, c'est pour prier Dieu pour le feu Roi, vous devez bien prier Dieu pour lui.»—Pourquoi?—«Monsieur, pource que vous ne seriez pas ce que vous êtes.»—A quatre heures et demie mis dans le carrosse de la Reine pour aller au-devant de la reine Marguerite; il est accompagné de Madame, de MM. de Vendôme, de Verneuil, de Souvré. Il va par la levée près de Ruel et, la Reine ne venant point encore, il revient en l'hôtellerie qui est sur la levée, où il a soupé. Remis en carrosse, il va au-devant de la reine Marguerite, et étant environ le milieu de la muraille du clos de M. le président Chevalier, qui est sur le chemin de la levée, il met pied à terre. Elle, le voyant aussi, descend de la litière que la Reine lui avoit envoyée, et ils se rencontrent au droit du bout de la muraille du clos, à gauche en allant. M. le Dauphin de dix pas ôte son chapeau, va à elle; on le lève, il la baise et l'embrasse: Vous, soyez la bien-venue, maman ma fille.—«Monsieur, lui dit la Reine, je vous remercie, il y a fort longtemps que j'avois desir de vous voir.» Elle le baise de rechef; l'on le reprend au bras (c'étoit Birat) et, faisant le honteux et le vieux, il se cachoit de son chapeau. «Mon Dieu, reprend la Reine, que vous êtes beau! vous avez bien la mine royale pour commander comme vous ferez un jour.» Elle baise Madame et puis les autres Messieurs; il rentre en carrosse et elle en litière. M. le Dauphin s'endort à demi-chemin, et arrive en sa chambre tout endormi, à huit heures trois quarts. La reine Marguerite arrive aussi à cette heure.
Le 7, dimanche.—A dix heures mené au bâtiment neuf, il salue la Reine, et puis va en la galerie trouver le Roi et la Août
1605 reine Marguerite, qui se promenoient il y avoit plus d'une heure; il court, se promène tête nue; la reine Marguerite lui fait de grandes caresses, et quitte le Roi pour l'aller trouver. Le Roi la mène et lui aussi à la messe. A deux heures la reine Marguerite lui envoie un présent par Mme de Lansac, sa dame d'honneur; ce fut un Cupidon parsemé de diamants, assis sur un dauphin, et tenant un arc d'une main et un brandon de l'autre, parsemé de diamants; au ventre du dauphin il y avoit une émeraude gravée d'un dauphin couronné et entouré de petits diamants, et un petit cimeterre parsemé de diamants; elle envoya à Madame un serre-tête de diamants.—Les députés du Clergé, de l'assemblée générale séant à Paris, viennent saluer le Dauphin. La reine Marguerite le vient voir, il s'en va au devant jusques à l'entrée du pied de l'escalier; remonté en sa chambre, où il a goûté devant elle, il va avec elle, dans le carrosse, au bâtiment neuf. Le soir la reine Marguerite envoie à sa nourrice un bassin doré et un vase de même; il en fait le remerciement: Je remercie maman ma fille pour maman doundoun.
Le 8, lundi, à Saint-Germain.—Il entend lire des vers faits en l'honneur du Roi et du sien par M. Nervèze, passe sa main devant le visage, sur le front comme ceux qui y ont de la pesanteur, et bâille[214].
Le 9, mardi.—Il donne la chemise au Roi revenant de la chasse; dîné avec le Roi.
Le 11, jeudi.—Mené à neuf heures trois quarts au bâtiment neuf, trouver le Roi et la Reine; la Reine étoit au lit, le Roi assis dessus et la reine Marguerite à genoux, appuyée contre le lit[215]. M. le Dauphin mis sur le lit se Août
1605 joue à un petit chien que le Roi lui avoit prêté; il dit adieu à la reine Marguerite, qui s'en retournoit à Madrid, l'embrasse et la conduit jusques en sa chambre.
Le 12, vendredi, à Saint-Germain.—Comme il étoit en la cour, il voit le Roi revenant de la chasse, se prend de lui-même à courir au-devant de lui si dispostement qu'il sembloit voler. On le hausse, le Roi, qui étoit à cheval, le baise; il retourne avec le Roi à la chambre de la Reine, puis le suit au cabinet; en voyant donner les souliers au Roi, il court de lui-même pour soutenir la jambe du Roi.—En soupant, ayant été quelque temps sans dire mot, comme il étoit aucunes fois réservé et tout ainsi que s'il eût songé à de grandes affaires, il dit: Mais c'est Thomas; voyant qu'il ne disoit plus mot: «Monsieur, dis-je, qui est ce Thomas?»—C'est un homme de pierre; je l'ai vu à Poissy dans une chapelle, rangé là, à un petit coin. Il y avoit environ quatorze mois qu'il fut à Poissy[216], où il vit et entendit nommer cette image du nom de Saint-Thomas et au lieu où il la représentoit.