Le 13, samedi.—Mené chez la Reine, sa nourrice lui dit qu'il aille demander à la Reine l'aumône pour une femme qui étoit en prison; il part, puis revient: Maman doundoun, venez, demandez-lui? Il en faisoit difficulté. Enfin, après plusieurs remises il y va, et, s'amusant à se jouer à des soies sans regarder la Reine: Maman, donnez-moi quelque chose pour une pauvre femme qui est en prison? La Reine lui en promet, n'en ayant point sur elle; Mme la princesse de Conty lui présente un sol, il n'en veut point; elle lui présente un écu, il le prend; Mme de Longueville lui en donne deux, il porte tout gaiement à sa remueuse, qui en faisoit la quête.
Le 14, dimanche.—Éveillé à deux heures et demie après minuit en sursaut, il se lève hors du lit, debout, disant: Où me faut-il aller! Sa nourrice le prend, le Août
1605 recouche[217], et il se rendort jusqu'à six heures et demie. Il se fait mettre au lit de sa nourrice, et, se jouant à elle: Bonjour, ma garce, baise-moi, ma garce, hé! ma folle, baise-moi!—«Monsieur, lui demande sa nourrice, pourquoi m'appelez-vous ainsi?»—Pource que vous êtes couchée avec moi. Mlle Lecœur, femme de chambre, lui demanda: «Monsieur, vous savez donc bien ce que c'est que des garces?»—Oui.—«Et qui, Monsieur?»—Celles qui couchent avec les hommes.—Mené à la chapelle avec le Roi, comme le Roi battoit sa poitrine sur le Domine non sum dignus, il demande à M. Birat, qui le tenoit: Mon valet, pourquoi papa fait cela!—«Monsieur, pource qu'il s'étoit courroucé et avoit battu quelqu'un; il avoit offensé Dieu, il lui en demande pardon.» Il joint soudain les mains, et puis bat sa poitrine, disant: J'ai offensé bon Dieu, pardonnez-moi. Après la messe il dit au Roi: Papa, vous plaît il que votre musique vienne chanter à ma chambre?—«Oui, mon fils».—Venez chanter grâces à mon dîner, papa le veut. Il va en sa salle; à midi, dîné; la musique du Roi chanta Laudate; il l'écouta avec transport, tant il aimoit la musique. A deux heures le Roi l'envoie querir pour le faire voir au nonce. A souper l'on disoit que M. de Saint-Germain, prédicateur[218], étoit fort malade; il demande: Pourquoi n'est-il pas mort? L'on le loua d'avoir demandé cela: il se retourne à moi, et me dit: Écrivez cela[219].
Le 15, lundi.—Mme la princesse d'Orange, fille de feu M. l'amiral de Châtillon[220], revenant de Flandre, Août
1605 lui apporte des ouvrages de la Chine, à savoir: Un parquet de bois peint et doré par dedans, peint des feuillages, arbres, fruits et oiseaux du pays, sur de la toile qui lioit les ais de demi-pied; l'on s'en servoit comme de cabinet; elle donne à Madame de la vaisselle tissue de jonc et crépie par le dedans de laque, comme cire d'Espagne. Mme de Montglat lui demande: «Monsieur, aimez-vous bien Mme la princesse d'Orange?»—Oui.—Je lui demande: «Comment l'aimez-vous?»—De tout mon cœur. Mme la princesse d'Orange en rougit et en pleura de joie. Je lui dis: «Monsieur, vous plaît-il que je l'écrive.»—Oui.—Mme de Brezolles lui avoit donné le matin de petites besognes de bois qui se font en Allemagne. A deux heures mené à la chapelle, au sermon du P. Coton, il écouta jusqu'à deux heures trois quarts; il s'ennuyoit sans dire mot, le Roi le fait emporter.
Le 16, mardi, à Saint-Germain.—Il fait porter son petit cabinet de la Chine, se met dedans; il se joue avec ses petits jouets d'Allemagne et d'argent. Mme de Montglat lui dit s'il vouloit pas écrire à Maman sa fille[221] pour M. de Mansan; il répond soudain, gaiement: Oui, Mamanga, allons équire; Taine[222], venez; moucheu Heoua, allons équire. Il s'assied en la tourelle, et a la patience entière d'écrire; je lui conduisois la main:
Maman ma fille, je vou pie de tou mon cœu de vouloi doné à Teine, que papa m'a preté pou me gadé, le droi seigneuriau de la terre de Morcourt; je vous en pie encore tes humblemen, et je vous feré seuice tes humble et toi peti sault de joie que j'en aurai, comme pou la pemiere chose don je vous ai piée. Je suis la dessu, Maman ma fille, vote tes humble seuiteu.—Daulphin.
Le 17, mercredi.—Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, dites au P. Coton, je vous prie, de faire quelque chose Août
1605 pour le fils du grand Tetai[223]»—Non. Il refusoit de dire je vous prie, et après plusieurs refus il dit: Faites quelque chose pour le fils de grand Tetai, père Coton, s'il vous plaît; il avoit naturellement ces discrétions de parler et de commander à chacun des choses selon sa qualité. Mené à LL. MM., dîné avec eux; la Reine part pour s'en retourner à Paris; à six heures le Roi est parti. Il s'amuse à travailler avec un pinceau sur de la cire de Francisque, dit qu'il fait un modèle imitant ledit sieur Francisque[224], qu'il avoit vu travailler aux figures de cire qu'il faisoit pour jeter en fonte.
Le 18, jeudi, à Saint-Germain.—Mme de Montglat me dit: «Je gage que Monsieur est plus savant que vous, qui ne savez pas des proverbes de Salomon.» Je dis qu'il n'en savoit point; soudain il va dire ce que Mme de Montglat lui avoit appris depuis son réveil: L'aumône préserve de la mort (premier proverbe de Salomon qu'il sut). M. Danorville, mon beau-frère, lui fait la révérence, lui demande s'il y a des tambours à sa compagnie, ayant su qu'il étoit gendarme.
Le 19, vendredi.—Il apprend un autre proverbe de Salomon: L'enfant sage réjouit le père; il s'amuse à crayonner de rouge, fait des figures d'oiseaux[225].
Le 22, lundi.—M. du Vair, premier président en Provence, le vient voir; il fait deux oiseaux fort reconnoissables, qui avoient le bec l'un contre l'autre; M. le président du Vair prit le papier pour le faire voir au Roi.
Le 23, mardi.—A souper il commande à Boileau et à Indret, qui jouoient entre la porte de la chambre et de la salle: Jouez le combat; c'étoit un ballet où il y avoit à darder les uns contre les autres, qu'il avoit autrefois Août
1605 vu danser à sa nourrice; il étoit comme transporté pour aller à cette danse.