Troisième matinée.
Le jour ne faisoit que de poindre lorsque, m'éveillant en sursaut, il me souvint de l'assignation que M. de Souvré m'avoit donnée; si bien qu'étant prêt je pars pour y comparoître et, arrivé en son logis, je le rencontre sur le point de sortir, n'attendant que ma venue.
Souvré. Vous êtes homme de promesse, à ce que je puis voir. Allons dans la forêt; nous y serons plus à couvert des fâcheuses rencontres des fainéans de cette Cour. Que vous en semble?
L'auteur. Je n'avois garde de faillir à me trouver ici, puisque vous me l'aviez commandé, et crois que vous avez très-bien jugé du lieu pour employer sans destourbier le meilleur de la matinée.
Souvré. Entrons dans cette route qui côtoie le grand chemin. Voici place marchande; étalez votre marchandise. J'écouterai fort volontiers, avec cette réserve de pouvoir rompre aucune fois votre discours, pour vous interroger selon les occurrences.
L'auteur. Bien donc, je le ferai puisqu'il vous plaît ainsi, et de la plus loyale, je prie Dieu du plus profond de mon âme de m'en donner la grâce, puisque c'est à dessein d'en parer la personne de notre jeune Prince, né pour régner un jour sur nos enfans. En voici la première pièce: Dieu le créateur, après avoir démêlé la lumière d'avec les ténèbres et mis en ordre tout ce bel univers, pétrissant de la boue, fit son chef-d'œuvre, formant le premier homme sur le patron de son image; puis animant de l'esprit de sa bouche cette matière brute, lui donna la domination sur tout ce qu'il avoit créé sous l'enceinte des cieux. Cet homme ingrat, déchu de sa perfection par désobéissance, se fit esclave de la mort, engageant en sa chute la race entière de tous les hommes à pareille sujétion; mais usant envers sa créature de la douceur de sa miséricorde plutôt que de l'aigreur d'un juste jugement, se contenta pour l'heure de le punir à vie, joignant à sa condition le travail et la peine, se réservant d'envoyer en ce monde son Fils unique, selon qu'il l'avoit ordonné en son conseil d'éternité, pour satisfaire à la coulpe de son péché; et par cette satisfaction le racheter de la peine éternelle. Par où nous apprenons qu'il n'y a sorte d'homme qui se puisse prétendre aucunement exempt de cette loi commune. Les grandeurs mêmes et les puissances qu'il a, de grâce spéciale, donné aux princes et aux rois, n'ont pu les affranchir de la rigueur de cette servitude; ayant, ainsi que le commun des hommes, à naître, à vivre et à mourir, n'étant avantagés sur eux qu'en ce qu'il lui a plu de les choisir pour leur mettre en main, avec autorité, la conduite et la garde de ses plus chères créatures, les obligeant par cette préférence à une plus étroite reconnoissance de sa bonté. Voilà pourquoi ceux qui sont appelés pour instruire les princes doivent en premier lieu leur apprendre cette doctrine, afin qu'ayant apprins les foiblesses de leur nature, ils soyent admonestés d'élever à toute heure le cœur au ciel pour demander la force et le secours qui sera nécessaire, à celui seul qui le leur peut donner, comme il a fait la vie et l'honneur qu'ils possèdent, et duquel, comme du roi des rois, ils tiennent leurs empires à foi et à hommage. La connoissance de leurs infirmités, la crainte et la révérence du supérieur, les rendra gens de bien et par ainsi plus agréables devant sa face, plus honorés et aimés, et obéis plus volontiers des peuples, qui deviendront meilleurs à leur exemple. De ceci nous avons deux choses à recueillir, auxquelles seules consiste, ce me semble, l'institution que nous voulons donner à notre petit Prince: l'une est à lui montrer la voie qu'il faut suivre pour devenir homme de bien; et l'autre la manière de bien faire sa charge, pour l'exercer lorsque, selon la volonté de Dieu, il parviendra à la royauté. A celle fin que, partant de ce monde, comme sujet aux lois communes de la nature, il puisse être assuré de l'espérance du salut éternel, promis et réservé au ciel aux gens de bien par le Sauveur des hommes, et lui rendre en un même temps fidèle compte de son administration. Or, recevant Monseigneur le Dauphin en l'âge de six ans, si le Roi ne change d'avis, vous le prendrez sommairement instruit de ces premiers enseignemens. Né d'une bonne et facile nature, et, si je ne m'abuse, d'un esprit avancé, arrêté, doux et docile, et suffisant de comprendre cette doctrine avec jugement, vous n'aurez point à y perdre du temps; mais à si bien le ménager qu'il puisse être rendu capable de commander en roi, quand il aura atteint l'âge requis pour sa majorité. Et commencez par l'institution de sa personne, comme en personne qui seroit de condition privée.
Souvré. Que faut-il faire pour ce commencement?
L'auteur. Lui enseigner la parfaite vertu, cultivant ces premières semences qu'il en a jà reçues. Cette vertu consiste en la piété et en la prudhommie; et en ces deux jointes ensemble, la façon d'un homme de bien, la piété lui apprendra à connoître et craindre Dieu, et la manière dont il veut être servi des hommes. Et cette doctrine de piété étant à plein fond traitée dedans les saintes Écritures et les écrits de plusieurs saints docteurs et savans personnages, qui ont vécu en divers temps en l'Église chrétienne, il sera, ce me semble, bien à propos pour cette instruction, d'en dresser là-dessus un petit Catéchisme fort abrégé, et qui contienne seulement les choses nécessaires, et celles que le long et légitime usage a fait passer en nature de loi, ayant à prendre soigneuse garde de ne point faire un superstitieux au lieu d'un homme pie et vraiment religieux; ne se trouvant aucune chose plus contraire à la religion chrétienne pure, sans fard et sans macule, comme est la superstition. Celle-là forme l'homme doux, débonnaire, hardi et charitable, engendre en lui l'amour, la révérence et la crainte de Dieu, et la paix en son âme; et celle-ci le transforme en une bête brute, plein de félonie, de cruauté, de lâcheté et bête impitoyable, lui laissant dedans sa conscience l'inquiétude perpétuelle qui la remue par la peur et l'effroi qu'il va s'imaginant de la seule justice et vengeance divine. Or, notre Prince ayant vivement imprimée dedans le cœur la connoissance qu'il faut avoir de Dieu, et de la sorte dont il veut que chacun le serve, il est à présumer qu'il s'y engendrera du tronc de cette souche un provin de science, tant du bien que du mal, pour savoir faire élection et de l'un et de l'autre; et que de ce provin prendra naissance la prudhommie, l'autre partie de la vertu, compagne inséparable de la naïve piété et l'équerre de l'honneur sur laquelle il faudra qu'il aligne toutes ses actions, ses mœurs et ses pensées, afin de vivre une vie honorable, contente et vertueuse. L'on connoîtra qu'il aura retenu cette doctrine, se rendant modéré, ferme, sage, fidèle et juste en ses déportemens, de fait et de parole, avec desir de ne faire jamais envers autrui ce qu'il ne voudroit point être fait à soi-même, le témoignant par effet en ses bonnes œuvres à bon escient, non pas en apparence et par feintise, à la façon des hypocrites; et n'y a point de doute que s'adonnant à l'exercice de la piété et de la prudhommie, fortifié par la grâce de Dieu, il ne devienne homme de bien autant qu'un homme le peut être, ayant apprins à aimer Dieu parfaitement, et son prochain comme soi-même. Mais tout ainsi que les viandes demeurent sans saveur si elle ne leur est donnée par le sel ordinaire, nos actions aussi, lorsqu'elles ne sont point assaisonnées du sel de la prudence, autre partie de la vertu, voire la vertu même, et guide souveraine de ses autres compagnes, qui nous donne l'intelligence pour savoir discerner et faire choix selon les circonstances des choses souhaitables, et de celles qui sont à rejeter tant en nos déportemens privés qu'aux fonctions publiques, et l'œil de l'âme intelligente qui leur donne le lustre. Et, comme il sert peu ou point du tout qu'un vaisseau soit chargé de précieuses et riches marchandises, s'il n'est fourni d'un vieux routier et suffisant pilote, sous la sûre conduite duquel il doit franchir les dangers ordinaires et fréquents sur la mer, et arriver aux côtes desirées, il est aussi très-malaisé qu'un homme, tant enrichi qu'il soit de vertus singulières, se puisse garantir de faire jet ou d'échouer, ou de faire naufrage au voyage de cette vie, s'il n'a cette prudence pour le pilote de ses actions, tournant deçà, delà, ou peu ou prou le gouvernail, faisant hausser ou caler les voiles selon les vents des occasions qui le peuvent sauver ou perdre, porter ou l'empêcher d'arriver à bon port, après tant de hasards et de périlleux orages courus sur les gouffres du monde. Or d'autant que cette partie de vertu est une bonne ménagère et plus active que les autres, n'étant jamais oisive, mais ayant sa nature du tout en l'action, il est très-nécessaire de faire prendre à notre jeune Prince cette hôtesse chez soi, et pour lui confier le maniement en chef de tous ses mouvemens, et l'assurer que tant qu'il la conservera en cette autorité, il ne sauroit faillir, comme il advient le plus souvent à ceux qui la méprisent et qui tombent par imprudence aux précipices de leur ruine, et le persuader à croire fermement que quiconque est assisté de la prudence est assisté de toutes sortes de déités.
Souvré. Vous avez, ce me semble, en peu de termes comprins beaucoup de choses convenables à notre dessein; mais comment lui apprendrons-nous cette partie de vertu en ce petit âge, puisqu'elle est toute en l'action, et que les plus âgés, avec travail et soin continuels, à peine y peuvent-ils atteindre?