L'auteur. Bien que toute vertu en général soit une habitude que l'on acquiert par l'ordinaire accoutumance, et que de toutes les vertus cette prudence ait meilleure part en l'action que pas une des autres, et cela de particulier qu'elle ne se peut acquérir par règles seules et préceptes, ains par l'expérience que nous prenons des affaires humaines passant devant nos yeux, et maniées par autrui ou par nous-même, pour y avoir de l'intérêt, ou que ce soit par le récit de ceux qui les ont ou conduites ou entendues, ou bien par la lecture des mémoires, des écrits et des livres de ceux qui les ont recueillis pour le profit de la postérité: si peut-on toutesfois, en retenant ce Prince assiduellement dedans les bornes des œuvres vertueuses et comme en se jouant, lui faire prendre connoissance avec cette prudente et utile maîtresse, la lui faisant remarquer de bonne heure dans les succès bons ou mauvais des actions de son âge, en attendant qu'il ait le jugement noué, capable de comprendre et entreprendre lui-même ses affaires; car alors à ses propres périls, avec plus de certitude il apprendra à devenir prudent, étant, comme l'on dit, l'homme plus sage et avisé revenant de plaider, ores qu'il soit expédient pour être tel, qu'il le devienne plutôt par l'exemple des autres que par le sien, et son propre dommage, suivant la voix de l'oracle françois qui prononce ces vers:
Heureux celui qui pour devenir sage
Du mal d'autrui fait son apprentissage.
Pour cet effet, des moyens proposés celui de la lecture me semble être plus commode et plus propre à cet âge, et nécessaire par aventure pour les plus avancés; d'autant que la vue et la parole le plus souvent trompent nos yeux et nos oreilles, et par ainsi le jugement, pour n'avoir pas eu le loisir de bien considérer, n'ayant fait que couler: là où lisant, l'esprit s'arrête tant et si peu que nous voulons, et, ce faisant, il comprend mieux et juge plus solidement des causes, des accidens et des conséquences des choses lues; et puis les digérant tout à loisir avec plus de facilité, les convertit à son usage, qui est le but où doit viser celui qui, faisant son profit de tout, desire de se rendre homme prudent et d'acquérir cette vertu utile à des particuliers, mais profitable et nécessaire comme un autre élément à ceux qui ont du maniement en la chose publique.
Souvré. Je conjecture par vos discours que vous seriez d'avis de lui faire savoir les Lettres?
L'auteur. Il est ainsi, bien que l'on tienne communément qu'il n'importe pas beaucoup que les princes soient doctes, étant assez qu'ils fassent cas de ceux qui le sont. J'estime toutesfois que l'un et l'autre lui sied bien; ayant les Lettres cette vertu de donner l'embellissement, la vigueur et la force à l'esprit de l'homme, si elles y rencontrent un bon sens naturel et la tête bien faite; et par ainsi être besoin de l'en instruire autant qu'il se pourra, étant très-raisonnable que celui qui doit un jour commander à tous, les surpasse aussi trétous en suffisance. C'est un bien certes plus aisé à souhaiter qu'à espérer pour notre jeune Prince, vu le siècle où nous sommes, où la vieille rouillure d'une cuirasse est plus en prix que l'excellence de la splendeur et lumière de la doctrine; ce sont malheurs qui suivent à la queue des guerres intestines. Mais espérons que le Roi son père appellera auprès de sa personne des pareilles lumières à celles-là que nos pères ont vues reluire de leur temps autour de celle de quelques-uns de ses prédécesseurs; et tout ainsi comme il travaille incessamment pour le repos et la grandeur de son empire, qu'il ne sera moins curieux d'épargner quelques heures pour les donner à son Dauphin, et aviser à faire tout ce qu'on peut imaginer pour élever ce fils au degré le plus haut de la perfection où l'homme puisse atteindre par les voies humaines: pour, après infinis labeurs soufferts en cette vie, remporter dans le ciel, pour le comble de ses trophées, cette joie en son âme d'avoir remis entre les mains de ce cher enfant un royaume assuré, florissant et paisible, et de tous ses sujets l'obligation d'une étreinte éternelle de leur avoir laissé son fils pour successeur, c'est-à-dire un Prince des plus parfaits et accomplis, et rétabli en sa personne l'honneur des bonnes Lettres sur le trône royal, leur estime à la Cour et par toute la France. C'est toujours acte digne de gloire en un bon père de laisser un enfant semblable à soi.
Souvré. Pensez-vous que les Lettres soient si fort nécessaires à former l'homme à la vertu? Car j'en ai vu et en connois plusieurs, estimés des plus doctes, aussi méchans, sots et impertinens que l'on en sauroit voir.
L'auteur. Il est vrai, mais ce n'est pas la faute des Lettres, ains de ceux qui les savent et qui abusent malicieusement, imprudemment ou sottement de cette grâce non commune. Le couteau est aiguisé pour en trancher la viande et le pain, et l'employer après à notre nourriture, et non pour en tuer aucun. L'on fait donner le fil à l'acier d'une épée pour sa conservation ou la défense de son pays, et non pour en commettre un homicide de guet-à-pens ou envahir injustement l'héritage de ses voisins. Le sublimé et l'arsenic, poisons mortellement cruels, n'ont point été donnés par la nature pour s'en servir à ces usages où la déloyauté des hommes a détourné leur vertu naturelle. Le vin est ordonné de Dieu pour donner la vigueur, le confort et la joie au cœur de l'homme, non pour noyer et étouffer brutalement le sens et la raison dans les excès de ce puissant breuvage. Ce n'est donc point le fer, l'acier, le sublimé, l'arsenic, ne la grappe que l'on doit accuser; ne détester les Lettres, mais la perversité de ceux qui convertissent en pestilent poison l'aliment salutaire, et, faisant banqueroute à la vertu et à leur conscience, changent en un contraire usage la nature des choses. Que si les Lettres ne donnent d'elles-mêmes cette prudence que nous cherchons pour notre jeune Prince, comme il se trouve beaucoup de gens fort avisés qui n'en eurent jamais aucune ou bien petite connoissance, si ont-elles cette propriété de donner la lumière à nos entendemens, ainsi que l'air illuminé l'apporte à notre vue; d'être les gardes des magasins où l'on emprunte les outils pour se faire la voie à la conquête de cette toison d'or; c'est où l'on trouve le ciseau propre pour ébaucher, et la varloppe pour aplanir le brut de notre entendement; ce sont les garde-notes de toutes choses que l'homme peut comprendre, le répertoire et le registre des actions humaines, dressés pour soulager la foiblesse de la mémoire, et d'un usage incomparable à ceux qui les possèdent, et qui en usent sans vanité et sans orgueil, pour avoir acquis la possession d'une telle richesse.
Souvré. Il est certain que les hommes de lettres, tant pour l'utilité que pour le grand contentement qui leur revient de telle connoissance, ont beaucoup d'avantage, et je reconnois que c'est un très-riche ornement en la tête d'un roi, et nécessaire extrêmement à l'homme politique, apprenant par l'histoire les fondemens des plus puissans et durables États avoir été jetés dessus la base des bonnes lois construites par des hommes de cette profession, et depuis conservés et maintenus en leur entier par leurs sages avis: et voyant telles gens être appelés encore dans les conseils des princes et des rois, et employés plus souvent que tous autres aux entreprises et décisions des plus grandes affaires, et de paix et de guerre. Mais poursuivez et me dites, je vous prie, par quelle procédure vous le voudriez rendre savant.
L'auteur. C'étoit anciennement une coutume entre les Perses d'avoir, près du palais royal, un lieu nommé par eux la place de Liberté, et dans son circuit trois grands départemens destinés à loger diversement, suivant trois sortes d'âges, tous ceux qui vouloient être instruits à la vertu, selon leur discipline. Elle étoit séparée des autres habitations, de peur que par le mélinge de la multitude et du commun des hommes, ils n'eussent à se ressentir des vapeurs de leur corruption. Or le premier département étoit pour les jeunes enfans, où l'on les intruisoit à rendre la justice, tout ainsi qu'aujourd'hui nous les mettons dans les colléges pour y apprendre les lettres; ayant un soin singulier à ce que du commencement leurs enfans fussent si bien nourris qu'il ne leur print jamais envie de vouloir faire, penser, ne dire ou consentir aucune chose déshonnête et mauvaise. Cyrus, lequel par sa propre vertu se fit depuis monarque, y fut nourri jusques à l'âge de douze ans. Pour ces raisons, laissant à part les rigueurs et la façon de leur discipline, j'aurois à souhaiter un lieu particulier comme eux, tel qu'il seroit choisi par Sa Majesté, pour y laisser ce jeune Prince jusques à ce qu'il eût apprins ce que l'on peut savoir, pour être aucunement capable d'apprendre de soi-même, et tant que l'âge avec l'instruction eût un peu façonné ses actions, formé son jugement, et du tout égoutté ces petites humeurs qui accompagnent communément les premières années de la vie; ce qui seroit, à mon avis, fort à considérer en cette nourriture. Car si le Roi trouvoit bon de ne le voir que par fois, il n'en rapporteroit que le contentement du profit remarquable qu'il y verroit de temps, et n'auroit pas le déplaisir des mauvaises créances qui pourroient échapper aucune fois, en sa présence, à la foiblesse de son âge. Et si toute la France, qui maintenant jette les yeux sur ce cher nourrisson, mue d'espoir ou tremblante de crainte pour ne savoir quel il doit être à l'avenir, n'en recevroit aucune impression de mauvais augure, ne de volonté d'un sinistre dessein; comme possible il se pourroit faire, le voyant en public, par préjugé de ces défauts que l'industrie réforme en la nature. J'estime toutesfois qu'il le voudra retenir auprès de sa personne, là où j'espère que, pour l'amour extrême qu'il porte à Sa Majesté et l'incroyable crainte qu'il a de lui déplaire, et sur la connoissance que je puis avoir acquise de son bon naturel, de la portée et de la force de son entendement, et assuré de votre vigilance, il réussira selon nos vœux et nos espérances. Et pourtant, Monsieur, ne laissez pas à renforcer vos gardes à ce que la bonne semence que vous aurez jetée dans ce bon fond ne soit enlevée par les vents des débauches, naturalisées aux Cours des grands, et emportée avant, possible, qu'elle ait été couverte de la terre, ou ne soit étouffée par les mauvaises herbes qu'auront produites les pois sucrés des flatteurs ordinaires qui ne craindront pas de le perdre, pourvu qu'ils puissent du hasard de sa perte élever leur fortune.