TOME SECOND
1610—1628
PARIS
LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT FRÈRES, FILS ET CIE
IMPRIMEURS DE L'INSTITUT, RUE JACOB, 56
1868
Tous droits réservés.
JOURNAL
DE
JEAN HÉROARD
SUR L'ENFANCE ET LA JEUNESSE
DE LOUIS XIII
ANNÉE 1610.
[Première journée de royauté]: discours prononcé au Palais; dîner de la Reine: elle refuse de prendre la serviette des mains du Roi; le cœur de Henri IV donné aux Jésuites.—[Serment de fidélité du régiment des gardes].—[Rêverie et regrets du Roi sur la mort de son père].—[Retour du comte de Soissons].—[Mme de Verneuil].—[Le premier bienfait du Roi].—[Cérémonie à Notre-Dame].—[Le mémoire des chiens du Roi].—[Héroard retenu premier médecin du Roi].—[Craintes pour la sûreté du Roi].—[Correction faite à deux vers latins].—[Supplice de Ravaillac].—[Bon naturel du Roi pour son premier page].—[Le Roi fouetté].—[Du Bourdet et Olyvète].—[Visite à la reine Marguerite].—[Maisons d'Issy].—[Chasses dans les Tuileries].—[Promenade sur la Seine].—[Réponse du Roi à son sous-gouverneur].—[Crainte envers la Reine].—[Un lion dans les Tuileries; humanité du Roi].—[L'imprimeur Robert Estienne].—[Réponse au maréchal de la Châtre].—[Poids du Roi].—[Audience du duc des Deux-Ponts].—[Sentence inventée par le Roi; instinct de la justice].—[Eau bénite au corps de Henri IV].—[Le corps du feu Roi sort du Louvre; dissension à ce sujet].—[Service des officiers du feu Roi].—[Départ de M. de Rohan].—[Mot sur les ivrognes].—[Retour du prince de Condé].—[Complaisance de la reine Marguerite pour le Roi].—[Le barbier Renard].—[Le garde du Roi].—[Les poires de Cuisse-Madame].—[Soldat aux gardes fait prisonnier].—[Chasse à Meudon; premier coup d'épée à un sanglier].—[Grâce de l'estrapade à un soldat].—[Dîner à Ruel; le Roi fait le bon compagnon].—[Cérémonie des chevaliers de Saint-Lazare].—[Première pierre du pavillon neuf de Vincennes].—[Audience du parlement de Toulouse].—[Les chansons du feu Roi].—[Grâce à deux soldats].—[Souvenir du sacre de la Reine].—[Première pierre du collége du Roi].—[Librairies du collége de Navarre et des Cordeliers].—[Départ de M. de Vendôme].—[Les reliques de la Sainte-Chapelle].—[M. de Mainville et les chiens pour voleur].—[La veillée des femmes de chambre].—[Noise aux Feuillants pour les honneurs].—[Prise de Juliers].—[Audience de l'ambassadeur d'Espagne; révérence de deux Navarrais].—[La capitainerie de Saint-Germain-en-Laye].—[Livre couvert de diamants].—[Le Roi fouetté].—[Audience de l'ambassadeur d'Angleterre]; [signature du traité d'alliance].—[Serments de Concini].—[Départ du Parlement pour le sacre].—[Correction du Roi au privilége des emblèmes d'Horace].—[Départ pour Reims; le Roi en voyage].—[Le Roi n'est pas grand parleur].—[Des Yveteaux et ses leçons].—[Soldats de plomb].—[Entrée à Reims].—[Les musiciens de la chambre].—[Cérémonie du sacre; remarque sur le duc d'Épernon].—[Le Roi est fait chevalier du Saint-Esprit; susceptibilité du cardinal de Joyeuse].—[Départ de Reims; le Roi en voyage].—[Le Roi touche neuf cents malades des écrouelles].—[Coupe-queue au jeu].—[Réception de la ville de Paris].—[Le comte Henri de Nassau].—[Le Roi dîne à Ruel avec ses frères et sœurs].—[Audience de l'ambassadeur de Venise].—[Le musicien La Chapelle].—[Le jeu de gilet].—[Cimeterre à la turque].—[Les estafiers d'Espagne].—[Le Roi fait l'ambassadeur de Venise chevalier de l'accolade].—[Les deux musiques].—[Audience de l'ambassadeur de Hongrie].—[Marchandises de la Chine].—[Gazette de Rome].—[Le Roi n'aime pas la flatterie].—[Deux loups pris au bois de Boulogne].—[Fiançailles de M. de Guise].—[Mot sur les sermons].—[Un chien enragé; traitement contre la rage].—[Les pelotes de neige].
Le 15 mai, samedi, à Paris.—Éveillé à six heures et demie, doucement. M. de Souvré lui baille par écrit ce qu'il avoit à dire, allant au Parlement, qui se tenoit aux Augustins: «Messieurs, il a plu à Dieu appeler à soi notre bon Roi, mon seigneur et père. Je suis demeuré votre Roi comme son fils, par les lois du royaume. J'espère que Dieu me fera la grâce d'imiter ses vertus et suivre les bons conseils de mes bons serviteurs, ainsi que vous dira monsieur le chancelier.» A sept heures et un quart levé, bon visage, gai; vêtu d'un habillement bleu. A huit heures et demie déjeûné, il ne sut manger; bu de la tisane. Il avoit du ressentiment et si[1] l'innocence de son âge lui donnoit par intervalles quelque gaieté. Mené à la messe; à neuf heures et demie dîné. Il est contraint de quitter le dîner pour aller au Palais accompagner la Reine. Il monte à cheval, assuré, intrepidus, Mai
1610 facie serena, et va par le Pont neuf aux Augustins, puis à la messe à Saint-Victor. Ramené à deux heures; M. de Vendôme prend la serviette du maître d'hôtel pour la servir à la Reine, qui alloit dîner; M. de Souvré va à lui, et lui dit qu'il la donne au Roi, qui la prend soudain. M. de Souvré lui ayant dit que quand la Reine la refuseroit qu'il ne laissât pas de la présenter, il y court, la présente instamment; jamais elle ne la voulut prendre de sa main. MM. de la Ville le viennent saluer; à six heures trois quarts soupé. Il va au petit cabinet, là où les Jésuites, en nombre de douze, conduits par le P. Coton, le viennent saluer et lui représentent les grandes obligations qu'ils avoient au feu Roi son père, surtout de ce qu'il leur avoit donné son cœur, lui offrent leur service, et, au partir de là, vont trouver la Reine, conduits par M. de la Varenne, lequel assura Sa Majesté que le feu Roi lui avoit dit et commandé qu'il vouloit qu'ils l'eussent. Sur cette assurance, ils vont en la chambre, où, ayant mis le cœur entre M. le prince de Conty et le P. Coton, tous deux à genoux, et après par lui dites quelques paroles, ils emportent le cœur du Roi pour le porter à la Flèche. A huit heures et un quart il dit qu'il est las, est dévêtu, mis au lit, pouls plein, égal, posé, chaleur douce. Il prie Dieu, se joue, s'endort à neuf heures, peu après s'éveille et commande à M. de Préaux de lui lire une histoire. Il écoute attentivement, ferme les yeux; M. de Préaux cesse, croyant qu'il dormît: Non, non, je dors pas, lisez; à neuf heures et demie il s'endort.
Le 16, dimanche, à Paris.—A huit heures trois quarts déjeûné; il va donner le bonjour à la Reine puis, à neuf heures, est mené à la messe en Bourbon. Mené en carrosse aux Tuileries, en allant par la rue Saint Honoré, il commande à l'exempt: Faites mettre mes gardes en haie aux côtés de mon carrosse. M. le duc d'Épernon, colonel de l'infanterie de France, avec M. de Créquy, colonel du régiment des gardes, et tous les capitaines du régiment, Mai
1610 tous le genou en terre, lui viennent prêter le serment de fidélité, M. d'Épernon portant la parole. Il les remercie et les embrasse.
Le 17, lundi, à Paris.—Éveillé à huit heures, pouls plein, égal, posé, chaleur douce. Sa nourrice, qui avoit couché au côté de son lit, lui demande ce qu'il avoit à rêver; il répond: C'est que je songeois, puis demeure longtemps pensif. Sa nourrice lui dit: «Mais que rêvez-vous?» Il répond: Dondon, c'est que je voudrois bien que le Roi mon père eût vécu encore vingt ans. Ha! le méchant qui l'a tué; et le jour de devant il avoit dit à Mme de Montglat: Mamanga, je voudrois bien n'être pas si tôt Roi et que le Roi mon père fût encore en vie. Levé, vêtu, prié Dieu, déjeûné; il va donner le bonjour à la Reine, puis étudié, écrit, tiré des armes, dansé. Mené à la messe en la chapelle de la Reine.—M. le comte de Soissons arrive, qui, le mercredi précédent, s'en étoit allé malcontent du feu Roi pour n'avoir point voulu permettre à sa femme les fleurs de lys sur la robe, au jour du couronnement de la Reine; le Roi et la Reine vont sept ou huit pas au devant de lui. A six heures et demie soupé; arrive Mme de Verneuil, qui venoit de se jeter aux pieds de la Reine. Amusé doucement à fondre du plomb jusques à neuf heures trois quarts.