On lit dans la Préface, qui est à la tête des Pièces de Molière, qu'elles n'avoient pas d'égales beautés, parce, dit-on, qu'il étoit obligé d'assujettir son génie à des Sujets qu'on lui prescrivoit, et de travailler avec une très-grande précipitation. Mais je sai par de très-bons mémoires qu'on ne lui a jamais donné de sujets. Il en avoit un magazin d'ébauchez par la quantité de petites farces qu'il avoit hazardées dans les Provinces; et la Cour et la Ville lui présentoient tous les jours des originaux de tant de façons, qu'il ne pouvoit s'empêcher de travailler de lui-même sur ceux qui frapoient le plus. Et quoiqu'il dise dans sa Préface des Fâcheux, qu'il ait fait cette Pièce en quinze jours de tems, j'ai cependant de la peine à le croire; c'étoit l'homme du monde qui travailloit avec le plus de difficulté; et il s'est trouvé que des divertissements qu'on lui demandoit, étoient faits plus d'un an auparavant.
On voit dans les remarques de Mr Ménage que «dans la Comédie des Fâcheux, qui est,» dit-t-il, «une des plus belles de Mr de Molière, le Fâcheux chasseur qu'il introduit sur la Scène, est Mr de S**: que ce fut le Roi qui lui donna ce sujet, en sortant de la première représentation de cette Pièce, qui se donna chez Mr Fouquet.» Sa Majesté, voyant passer Monsieur de S**, dit à Molière: «Voilà un grand original que vous n'avez point encore copié.» Je n'ai pu savoir absolument si ce fait est véritable; mais j'ai été mieux informé que Mr Ménage de la manière dont cette belle Scène du Chasseur fut faite. Molière n'y a aucune part que pour la versification; car ne connoissant point la chasse, il s'excusa d'y travailler. De sorte qu'une personne, que j'ai des raisons de ne pas nommer, la lui dicta tout entière dans un jardin; et Mr de Molière l'aïant versifiée, en fit la plus belle Scène de ses Fâcheux, et le Roi prit beaucoup de plaisir à la voir représenter.
L'École des Femmes parut en 1662, avec peu de succès; les gens de spectacle furent partagés; les Femmes outragées, à ce qu'elles croyoient, débauchoient autant de beaux esprits qu'elles le pouvoient, pour juger de cette Pièce comme elles en jugeoient. «Mais que trouvez-vous à redire d'essenciel à cette Pièce?» disoit un Connoisseur à un Courtisan de distinction.—«Ah parbleu! ce que j'y trouve à redire, est plaisant,» s'écria l'homme de Cour! «Tarte à la crème, morbleu, Tarte à la crème.—Mais, Tarte à la crème, n'est point un défaut,» répondit le bon esprit, «pour décrier une Pièce comme vous le faites.—Tarte à la crème, est exécrable,» répliqua le Courtisan. «Tarte à la crème! bon Dieu! avec du sens commun, peut-t-on soutenir une Pièce où l'on ait mis Tarte à la crème?» Cette expression se répétoit par écho parmi tous les petits esprits de la Cour et de la Ville, qui ne se prêtent jamais à rien, et qui incapables de sentir le bon d'un Ouvrage, saisissent un trait foible, pour ataquer un Auteur beaucoup au-dessus de leur portée. Molière, outré à son tour des mauvais jugemens que l'on portoit sur sa pièce, les ramassa, et en fit la Critique de l'École des Femmes, qu'il donna en 1663. Cette pièce fit plaisir au Public: elle étoit du tems, et ingénieusement travaillée.
L'Impromptu de Versailles, qui fut joué pour la première fois devant le Roi le 14e d'Octobre 1663, et à Paris le 4e de Novembre de la même année, n'est qu'une conversation satirique entre les Comédiens, dans laquelle Molière se donne carrière contre les Courtisans, dont les caractères lui déplaisoient, contre les Comédiens de l'Hôtel de Bourgogne, et contre ses ennemis.
Molière, né avec des mœurs droites, et dont les manières étoient simples et naturelles, souffroit impatiemment le Courtisan empressé, flateur, médisant, inquiet, incommode, faux ami. Il se déchaîne agréablement dans son Impromptu contre ces Messieurs-là, qui ne lui pardonnoient pas dans l'ocasion. Il ataque leur mauvais goût pour les ouvrages: il tâche d'ôter tout crédit au jugement qu'ils fesoient des siens.
Mais il s'atache sur tout à tourner en ridicule une pièce intitulée le Portrait du Peintre, que Mr Boursaut avoit faite contre lui; et à faire voir l'ignorance des Comédiens de l'Hôtel de Bourgogne dans la déclamation, en les contrefesant tous si naturellement, qu'on les reconnoissoit dans son jeu. Il épargna le seul Floridor. Il avoit très-grande raison de charger sur leur mauvais goût. Ils ne savoient aucuns principes de leur art; ils ignoroient même qu'il en eût. Tout leur jeu ne consistoit que dans une prononciation ampoulée et emphatique, avec laquelle ils récitoient également tous leurs rôles; on n'y reconnoissoit ni mouvemens, ni passion: et cependant les Beauchateau, les Mondori, étoient aplaudis, parce qu'ils fesoient pompeusement ronfler un vers. Molière, qui connoissoit l'action par principes, étoit indigné d'un jeu si mal réglé, et des aplaudissemens que le Public ignorant lui donnoit. De sorte qu'il s'apliquoit à metre ses Acteurs dans le naturel; et avant lui, pour le comique, et avant Mr le Baron, qu'il forma dans le sérieux, comme je le dirai dans la suite, le jeu des Comédiens étoit pitoïable pour les personnes qui avoient le goût délicat; et nous nous appercevons malheureusement que la plupart de ceux qui représentent aujourd'hui, destitués d'étude qui les soutienne dans la connoissance des principes de leur art, commencent à perdre ceux que Molière avoit établis dans sa Troupe.