La différence de jeu avoit fait naître de la jalousie entre les deux Troupes. On alloit à celle de l'Hôtel de Bourgogne; les Auteurs Tragiques y portoient presque tous leurs Ouvrages; Molière en étoit fâché. De manière qu'aïant sceu qu'ils dévoient représenter une pièce nouvelle dans deux mois, il se mit en tête d'en avoir une toute prête pour ce tems-là, afin de figurer avec l'ancienne Troupe. Il se souvint qu'un an auparavant un jeune homme lui avoit aporté une pièce intitulée Théagène et Chariclée, qui à la vérité ne valoit rien; mais qui lui avoit fait voir que ce jeune homme en travaillant pouvoit devenir un excellent Auteur. Il ne le rebuta point, mais il l'exhorta de se perfectionner dans la Poësie, avant que de hazarder ses Ouvrages au Public: et il lui dit de revenir le trouver dans six mois. Pendant ce tems-là Molière fit le dessein des Frères Ennemis; mais le jeune homme n'avoit point encore paru: et lorsque Molière en eut besoin, il ne savoit où le prendre: il dit à ses Comédiens de le lui déterrer à quelque prix que ce fût. Ils le trouvèrent. Molière lui donna son projet; et le pria de lui en aporter un acte par semaine, s'il étoit possible. Le jeune Auteur, ardent et de bonne volonté, répondit à l'empressement de Molière; mais celui-ci remarqua qu'il avoit pris presque tout son travail dans la Thébaïde de Rotrou. On lui fit entendre que l'on n'avoit point d'honneur à remplir son ouvrage de celui d'autrui; que la pièce de Rotrou étoit assez récente pour être encore dans la mémoire des Spectateurs; et qu'avec les heureuses dispositions qu'il avoit, il falloit qu'il se fît honneur de son premier ouvrage, pour disposer favorablement le Public à en recevoir de meilleurs. Mais comme le tems pressoit, Molière lui aida à changer ce qu'il avoit pillé, et à achever la pièce, qui fut prête dans le tems, et qui fut d'autant plus aplaudie, que le Public se prêta à la jeunesse de Mr Racine, qui fut animé par les aplaudissemens, et par le présent que Molière lui fit. Cependant ils ne furent pas long-tems en bonne intelligence, s'il est vrai que ce soit celui-ci qui ait fait la Critique de l'Andromaque, comme Mr Racine le croyoit: il estimoit cet Ouvrage, comme un des meilleurs de l'Auteur; mais Molière n'eut point de part à cette Critique; elle est de Mr de Subligny.

Le Roi connoissant le mérite de Molière, et l'atachement particulier qu'il avoit pour divertir Sa Majesté, daigna l'honorer d'une pension de mille livres. On voit dans ses Ouvrages le remercîment qu'il en fit au Roi. Ce bienfait assura Molière dans son travail; il crut après cela qu'il pouvoit penser favorablement de ses Ouvrages; et il forma le dessein de travailler sur de plus grands caractères, et de suivre le goût de Térence un peu plus qu'il n'avoit fait: il se livra avec plus de fermeté aux Courtisans, et aux Savans, qui le recherchoient avec empressement: on croyoit trouver un homme aussi éguayé, aussi juste dans la conversation, qu'il l'étoit dans ses pièces; et l'on avoit la satisfaction de trouver dans son commerce encore plus de solidité, que dans ses Ouvrages. Et ce qu'il y avoit de plus agréable pour ses amis, c'est qu'il étoit d'une droiture de cœur inviolable, et d'une justesse d'esprit peu commune.

On ne pouvoit souhaiter une situation plus heureuse que celle où il étoit à la Cour, et à Paris depuis quelques années. Cependant il avoit cru que son bonheur seroit plus vif et plus sensible, s'il le partageoit avec une femme; il voulut remplir la passion que les charmes naissans de la fille de la Béjart avoient nourrie dans son cœur, à mesure qu'elle avoit cru. Cette jeune fille avoit tous les agrémens qui peuvent engager un homme, et tout l'esprit nécessaire pour le fixer. Molière avoit passé des amusemens que l'on se fait avec un enfant, à l'amour le plus violent qu'une maîtresse puisse inspirer. Mais il savoit que la mère avoit d'autres vues, qu'il auroit de la peine à déranger. C'étoit une femme altière, et peu raisonnable, lorsqu'on n'adhéroit pas à ses sentimens: elle aimoit mieux être l'amie de Molière que sa belle-mère: ainsi il auroit tout gâté de lui déclarer le dessein qu'il avoit d'épouser sa fille. Il prit le parti de le faire sans en rien dire à cette femme. Mais comme elle l'observoit de fort près, il ne put consommer son mariage pendant plus de neuf mois; ç'eût été risquer un éclat qu'il vouloit éviter sur toutes choses; d'autant plus que la Béjart, qui le soupçonnoit de quelque dessein sur sa fille, le menaçoit souvent en femme furieuse et extravagante de le perdre, lui, sa fille et elle-même, si jamais il pensoit à l'épouser. Cependant la jeune fille ne s'acommodoit point de l'emportement de sa mère, qui la tourmentoit continuellement, et qui lui fesoit essuyer tous les désagrémens qu'elle pouvoit inventer: de sorte que cette jeune personne, plus lasse peut-être d'atendre le plaisir d'être femme, que de souffrir les duretés de sa mère, se détermina un matin de s'aller jetter dans l'apartement de Molière, fortement résolue de n'en point sortir qu'il ne l'eût reconnue pour sa femme; ce qu'il fut contraint de faire. Mais cet éclaircissement causa un vacarme terrible; la mère donna des marques de fureur et de désespoir, comme si Molière avoit épousé sa rivale; ou comme si sa fille fût tombée entre les mains d'un malheureux. Néanmoins, il fallut bien s'apaiser, il n'y avoit point de remède; et la raison fit entendre à la Béjart, que le plus grand bonheur qui pût arriver à sa fille, étoit d'avoir épousé Molière; qui perdit par ce mariage tout l'agrément que son mérite et sa fortune pouvoient lui procurer, s'il avoit été assez Philosophe pour se passer d'une femme.

Celle-ci ne fut pas plutôt Mademoiselle de Molière, qu'elle crut être au rang d'une Duchesse; et elle ne se fut pas donnée en Spectacle à la Comédie que le Courtisan désocupé lui en conta. Il est bien difficile à une Comédienne belle, et soigneuse de sa personne, d'observer si bien sa conduite, que l'on ne puisse l'ataquer. Qu'une Comédienne rende à un grand Seigneur les devoirs de politesse qui lui sont dus, il n'y a point de miséricorde; c'est son amant. Molière s'imagina que toute la Cour, toute la Ville en vouloit à son Épouse. Elle négligea de l'en désabuser: au contraire les soins extraordinaires qu'elle prenoit de sa parure, à ce qu'il lui sembloit, pour tout autre que pour lui, qui ne demandoit point tant d'arangement, ne firent qu'augmenter ses soupçons, et sa jalousie. Il avoit beau représenter à sa femme la manière dont elle devoit se conduire, pour passer heureusement la vie ensemble: elle ne profitoit point de ses leçons, qui lui paroissoient trop sévères pour une jeune personne, qui d'ailleurs n'avoit rien à se reprocher. Ainsi Molière, après avoir essuyé beaucoup de froideurs et de dissentions domestiques, fit son possible pour se renfermer dans son travail et dans ses amis, sans se mettre en peine de la conduite de sa femme.


La Princesse d'Élide, qui fut représentée dans une grande Fête, que le Roi donna aux Reines, et à toute sa Cour au mois de Mai 1664, fit à Molière tout l'honneur qu'il en pouvoit atendre. Cette pièce le réconcilia, pour ainsi dire, avec le Courtisan chagrin; elle parut dans un tems de plaisirs, le Prince l'avoit aplaudie, Molière à la Cour étoit inimitable; on lui rendoit justice de tous côtés; les sentimens qu'il avoit donnés à ses Personnages, ses vers, sa prose (car il n'avoit pas eu le tems de versifier toute sa pièce), tout fut trouvé excellent dans son ouvrage. Mais le Mariage forcé, qui fut représenté le dernier jour de la Fête du Roi, n'eut pas le même sort chez le Courtisan. Est-ce le même Auteur, disoit-on, qui a fait ces deux pièces? Cet homme aime à parler au Peuple; il n'en sortira jamais: il croit encore être sur son Théâtre de campagne. Malgré cette critique, qui étoit peut être en sa place, Sganarelle avec ses expressions, ne laissa pas de faire rire l'homme de Cour.


La Princesse d'Élide, et le Mariage forcé eurent aussi leurs aplaudissemens à Paris au mois de Novembre de la même année; mais bien des Gens se récrièrent contre cette dernière pièce, qui n'auroit pas passé si un autre Auteur l'avoit donnée, et si elle avoit été jouée par d'autres Comédiens que ceux de la Troupe de Molière, qui par leur jeu fesoient goûter au Bourgeois les choses les plus communes.