L'amitié qu'ils avoient formée dès le Collége, Chapelle et lui, dura jusqu'au dernier moment. Cependant celui-là n'étoit pas un ami consolant pour Molière, il étoit trop dissipé; il aimoit véritablement, mais il n'étoit point capable de rendre de ces devoirs empressés qui réveillent l'amitié. Il avoit pourtant un apartement chez Molière à Hauteuil, où il alloit fort souvent; mais c'étoit plus pour se réjouir, que pour entrer dans le sérieux. C'étoit un de ces génies supérieurs et réjouissans, que l'on annonçoit six mois avant que de le pouvoir donner pendant un repas. Mais pour être trop à tout le monde, il n'étoit point assez à un véritable ami: de sorte que Molière s'en fit deux plus solides dans la personne de Mrs Rohault et Mignard, qui le dédommageoient de tous les chagrins qu'il avoit d'ailleurs. C'étoit à ces deux Messieurs qu'il se livroit sans réserve. «Ne me plaignez-vous pas,» leur disoit-il un jour, «d'être d'une profession, et dans une situation si oposées aux sentimens, et à l'humeur que j'ai présentement? J'aime la vie tranquile; et la mienne est agitée par une infinité de détails communs et turbulens, sur lesquels je n'avois pas compté dans les commencemens, et ausquels il faut absolument que je me donne tout entier malgré moi. Avec toutes les précautions, dont un homme peut être capable, je n'ai pas laissé de tomber dans le désordre où tous ceux qui se marient sans réflexion ont acoutumé de tomber.—Oh! oh!» dit Mr Rohaut.—«Oui, mon cher Monsieur Rohaut, je suis le plus malheureux de tous les hommes,» ajouta Molière, «et je n'ai que ce que je mérite. Je n'ai pas pensé que j'étois trop austère, pour une société domestique. J'ai cru que ma femme devoit assujétir ses manières à sa vertu, et à mes intentions; et je sens bien que dans la situation où elle est, elle eût encore été plus malheureuse que je ne le suis, si elle l'avoit fait. Elle a de l'enjouement, de l'esprit; elle est sensible au plaisir de le faire valoir; tout cela m'ombrage malgré moi. J'y trouve à redire, je m'en plains. Cette femme cent fois plus raisonnable que je ne le suis, veut jouir agréablement de la vie; elle va son chemin: et assurée par son innocence, elle dédaigne de s'assujétir aux précautions que je lui demande. Je prens cette négligence pour du mépris; je voudrois des marques d'amitié pour croire que l'on en a pour moi, et que l'on eût plus de justesse dans sa conduite pour que j'eusse l'esprit tranquille. Mais ma femme, toujours égale, et libre dans la sienne, qui seroit exempte de tout soupçon pour tout autre homme moins inquiet que je ne le suis, me laisse impitoyablement dans mes peines; et ocupée seulement du désir de plaire en général, comme toutes les femmes, sans avoir de dessein particulier, elle rit de ma foiblesse. Encore si je pouvois jouir de mes amis aussi souvent que je le souhaiterois pour m'étourdir sur mes chagrins et sur mon inquiétude! Mais vos ocupations indispensables, et les miennes m'ôtent cette satisfaction.» Mr Rohaut étala à Molière toutes les maximes d'une saine Philosophie pour lui faire entendre qu'il avoit tort de s'abandonner à ses déplaisirs.—«Eh!» lui répondit Molière, «je ne saurois être Philosophe avec une femme aussi aimable que la mienne; et peut-être qu'en ma place vous passeriez encore de plus mauvais quarts d'heure.»

Chapelle n'entroit pas si intimement dans les plaintes de Molière, il étoit contrariant avec lui, et il s'ocupoit beaucoup plus de l'esprit et de l'enjouement, que du cœur, et des affaires domestiques, quoique ce fût un très-honnête homme. Il aimoit tellement le plaisir qu'il s'en étoit fait une habitude. Mais Molière ne pouvoit plus lui répondre de ce côté-là, à cause de son incommodité. Ainsi quand Chapelle vouloit se réjouir à Hauteuil, il y menoit des Convives pour lui tenir tête; et il n'y avoit personne qui ne se fît un plaisir de le suivre. Connoître Molière étoit un mérite que l'on chercheoit à se donner avec empressement: d'ailleurs Mr de Chapelle soutenoit sa table avec honneur. Il fit un jour partie avec Mrs de J..., de N..., et de L..., pour aller se réjouir à Hauteuil avec leur ami. «Nous venons souper avec vous,» dirent-ils à Molière.—«J'en aurois», dit-il, «plus de plaisir si je pouvois vous tenir compagnie; mais ma santé ne me le permetant pas, je laisse à Mr de Chapelle le soin de vous régaler du mieux qu'il pourra.» Ils aimoient trop Molière pour le contraindre; mais ils lui demandèrent du moins Baron.—«Messieurs,» leur répondit Molière, je vous vois en humeur de vous divertir toute la nuit; le moïen que cet enfant puisse tenir? il en seroit incommodé, je vous prie de le laisser.—Oh parbleu,» dit Mr de L..., «la fête ne seroit pas bonne sans lui, et vous nous le donnerez.» Il falut l'abandonner: et Molière prit son lait devant eux, et s'alla coucher.

Les Convives se mirent à table: les commencemens du repas furent froids: c'est l'ordinaire entre gens qui savent ménager le plaisir; et ces Messieurs excelloient dans cette étude. Mais le vin eut bien tôt réveillé Chapelle, et le tourna du côté de la mauvaise humeur. «Parbleu,» dit-il, «je suis un grand fou de venir m'enyvrer ici tous les jours, pour faire honneur à Molière; je suis bien las de ce train-là: et ce qui me fâche c'est qu'il croit que j'y suis obligé.» La Troupe presque toute yvre aprouva les plaintes de Chapelle. On continue de boire, et insensiblement on changea de discours. A force de raisonner sur les choses qui font ordinairement la matière de semblables repas entre gens de cette espèce, on tomba sur la morale vers les trois heures du matin. «Que notre vie est peu de chose!» dit Chapelle. «Qu'elle est remplie de traverses! Nous sommes à l'affût pendant trente ou quarante années pour jouir d'un moment de plaisir, que nous ne trouvons jamais! Notre jeunesse est harcellée par de maudits parents, qui veulent que nous nous metions un fatras de fariboles dans la tête. Je me soucie, morbleu bien,» ajouta-t-il, «que la terre tourne, ou le soleil, que ce fou de Des-Cartes ait raison, ou cet extravagant d'Aristote. J'avois pourtant un enragé Précepteur qui me rebatoit toujours ces fadaises-là, et qui me fesoit sans cesse retomber sur son Épicure. Encore passe pour ce Philosophe-là, c'étoit celui qui avoit le plus de raison. Nous ne sommes pas débarassez de ces fous-là, qu'on nous étourdit les oreilles d'un établissement. Toutes ces femmes,» dit-il encore, en haussant la voix, «sont des animaux qui sont ennemis jurés de notre repos. Oui morbleu, chagrins, injustice, malheurs de tous côtés dans cette vie-ci!—Tu as parbleu raison, mon cher ami,» répondit J. en l'embrassant; «sans ce plaisir-ci que ferions-nous? La vie est un pauvre partage; quittons-la, de peur que l'on ne sépare d'aussi bons amis que nous le sommes; allons nous noyer de compagnie; la rivière est à notre portée.—Cela est vrai,» dit N..., «nous ne pouvons jamais mieux prendre notre tems pour mourir bons amis, et dans la joie; et notre mort fera du bruit.» Ainsi ce glorieux dessein fut aprouvé tout d'une voix. Ces Yvrognes se lèvent, et vont gayement à la rivière. Baron courut avertir du monde, et éveiller Molière, qui fut effrayé de cet extravagant projet, parce qu'il connoissoit le vin de ses amis. Pendant qu'il se levoit, la Troupe avoit gagné la rivière; et ils s'étoient déjà saisis d'un petit bateau, pour prendre le large, afin de se noyer en plus grande eau. Des Domestiques, et des gens du lieu furent promtement à ces débauchés, qui étoient déjà dans l'eau, et les repêchèrent. Indignés du secours qu'on venoit de leur donner ils mirent l'épée à la main, courent sur leurs ennemis, les poursuivent jusques dans Hauteuil, et les vouloient tuer. Ces pauvres gens se sauvent la plupart chez Molière, qui voyant ce vacarme dit à ces furieux: «Qu'est-ce que c'est donc, Messieurs, que ces coquins-là vous ont fait?—Comment ventrebleu,» dit J..., qui étoit le plus opiniâtré à se noyer, «ces malheureux nous empêcheront de nous noyer? Écoute, mon cher Molière, tu as de l'esprit, voi si nous avons tort. Fatigués des peines de ce monde-ci, nous avons fait dessein de passer en l'autre pour être mieux: la rivière nous a paru le plus court chemin pour nous y rendre; ces marauds nous l'ont bouché. Pouvons-nous faire moins que de les en punir?—Comment! vous avez raison,» répondit Molière. «Sortez d'ici, coquins, que je ne vous assomme,» dit-il à ces pauvres gens, paroissant en colère. «Je vous trouve bien hardis de vous oposer à de si belles actions.» Ils se retirèrent marqués de quelques coups d'épée.

«Comment! Messieurs,» poursuit Molière aux débauchés, «que vous ai-je fait pour former un si beau projet sans m'en faire part? Quoi, vous voulez vous noyer sans moi? Je vous croyois plus de mes amis.—Il a parbleu raison,» dit Chapelle, «voilà une injustice que nous lui faisions. Vien donc te noyer avec nous.—Oh! doucement,» répondit Molière; «ce n'est point ici une affaire à entreprendre mal à propos: c'est la dernière action de notre vie, il n'en faut pas manquer le mérite. On seroit assez malin pour lui donner un mauvais jour, si nous nous noyons à l'heure qu'il est: on diroit à coup seur que nous l'aurions fait la nuit, comme des désespérés, ou comme des gens yvres. Saisissons le moment qui nous fasse le plus d'honneur, et qui réponde à notre conduite. Demain sur les huit à neuf heures du matin, bien à jeun et devant tout le monde nous irons nous jeter la tête devant dans la rivière.—J'aprouve fort ses raisons,» dit N..., «et il n'y a pas le petit mot à dire.—Morbleu j'enrage,» dit L..., Molière a toujours cent fois plus d'esprit que nous. Voilà qui est fait, remetons la partie à demain; et allons nous coucher, car je m'endors.» Sans la présence d'esprit de Molière il seroit infailliblement arrivé du malheur, tant ces Messieurs étoient yvres, et animés contre ceux qui les avoient empêchés de se noyer. Mais rien ne le désoloit plus, que d'avoir affaire à de pareilles gens, et c'étoit cela qui bien souvent le dégoûtoit de Chapelle; cependant leur ancienne amitié prenoit toujours le dessus.


Chapelle étoit heureux en semblables avantures. En voici une, où il eut encore besoin de Molière. En revenant d'Hauteuil, à son ordinaire, bien rempli de vin (car il ne voyageoit jamais à jeun), il eut querelle au milieu de la petite prairie d'Hauteuil avec un valet, nommé Godemer, qui le servoit depuis plus de trente ans. Ce vieux domestique avoit l'honneur d'être toujours dans le carosse de son Maître. Il prit phantaisie à Chapelle en descendant d'Hauteuil, de lui faire perdre cette prérogative, et de le faire monter derrière son carosse. Godemer, acoutumé aux caprices que le vin causoit à son Maître, ne se mit pas beaucoup en peine d'exécuter ses ordres. Celui-ci se mit en colère: l'autre se moque de lui. Ils se gourment dans le carosse: le Cocher descend de son siége pour aller les séparer. Godemer en profite pour se jeter hors du carosse. Mais Chapelle irrité le poursuit, et le prend au collet; le Valet se deffend, et le Cocher ne pouvoit les séparer. Heureusement Molière et Baron, qui étoient à leur fenêtre, aperçurent les Combatans: ils crurent que les Domestiques de Chapelle l'assommoient: ils acourent au plus vîte. Baron, comme le plus ingambe, arriva le premier, et fit cesser les coups; mais il fallut Molière pour terminer le différent. «Ah! Molière,» dit Chapelle, «puisque vous voilà, jugez si j'ai tort. Ce coquin de Godemer s'est lancé dans mon carosse, comme si c'étoit à un Valet de figurer avec moi.—Vous ne savez ce que vous dites,» répondit Godemer; «Monsieur sait que je suis en possession du devant de votre carosse depuis plus de trente ans; pourquoi voulez-vous me l'ôter aujourd'hui sans raison?—Vous êtes un insolent qui perdez le respect,» répliqua Chapelle; «si j'ai voulu vous permettre de monter dans mon carosse, je ne le veux plus; je suis le Maître, et vous irez derrière, ou à pié.—Y a-t-il de la justice à cela,» dit Godemer? «Me faire aller à pié, présentement que je suis vieux, et que je vous ai si bien servi pendant si longtems! Il falloit m'y faire aller pendant que j'étois jeune, j'avois des jambes alors; mais à présent je ne puis plus marcher. En un mot comme en cent,» ajouta ce Valet, «vous m'avez acoutumé au carosse, je ne puis plus m'en passer; et je serois des-honoré si l'on me voïoit aujourd'hui derrière.—Jugez-nous, Molière, je vous en prie,» dit Mr de Chapelle, «j'en passerai par tout ce que vous voudrez.—Et bien, puisque vous vous en raportez à moi,» dit Molière, «je vais tâcher de mettre d'acord deux si honnêtes gens. Vous avez tort,» dit-il à Godemer, «de perdre le respect envers votre maître, qui peut vous faire aller comme il voudra; il ne faut pas abuser de sa bonté. Ainsi je vous condamne à monter derrière son Carrosse jusqu'au bout de la prairie: et là vous lui demanderez fort honnêtement la permission d'y rentrer: je suis seur qu'il vous la donnera.—Parbleu,» s'écria Chapelle, «voilà un jugement qui vous fera honneur dans le monde. Tenez, Molière, vous n'avez jamais donné une marque d'esprit si brillante. Oh, bien,» ajouta-t-il, «je fais grace entière à ce maraut-là en faveur de l'équité avec laquelle vous venez de nous juger. Ma foi, Molière,» dit-il encore, «je vous suis obligé, car cette affaire là m'embarassoit; elle avoit sa difficulté. A Dieu, mon cher ami, tu juges mieux qu'homme de France.»


Molière étant seul avec Baron, il prit occasion de lui dire que le mérite de Chapelle étoit effacé quand il se trouvoit dans des situations aussi désagréables que celle où il venoit de le voir: qu'il étoit bien fâcheux qu'une personne qui avoit autant d'esprit que lui, eût si peu de retenue; et qu'il aimeroit beaucoup mieux avoir plus de conduite pour se satisfaire, que tant de brillant pour faire plaisir aux autres. «Je ne vois point,» ajouta Molière, «de passion plus indigne d'un galand homme que celle du vin: Chapelle est mon ami, mais ce malheureux panchant m'ôte tous les agrémens de son amitié. Je n'ose lui rien confier, sans risquer d'être commis un moment après avec toute la terre.» Ce discours ne tendoit qu'à donner à Baron du dégoût pour la débauche; car il ne laissoit passer aucune occasion de le tourner au bien; mais sur toutes choses il lui recommandoit de ne point sacrifier ses amis, comme fesoit Chapelle, à l'envie de dire un bon mot, qui avoit souvent de mauvaises suites.

Je ne puis m'empêcher de raporter celui qu'il dit à l'occasion d'une Épigramme qu'il avoit faite contre Mr le M. de ....; c'étoit une espèce de fat constitué en dignité, on sait que la fatuité est de tous les états. Le Marquis offensé se trouvant chez Mr de M. en présence de Chapelle, qu'il savoit être l'Auteur de l'Épigramme, ou du moins il s'en doutoit, menaçoit d'une terrible force le pauvre Auteur, sans le nommer: son emportement ne finissoit point. Le Poëte devoit mourir sous le bâton, ou du moins en avoir tant de coups, qu'il se souviendroit toute sa vie d'avoir versifié. Chapelle, fatigué d'entendre toujours ce fanfaron parler sur ce ton là, se lève, et s'aprochant de Mr de .... «Eh! morbleu,» lui dit-il, en lui présentant le dos, «si tu as tant d'envie de donner des coups de bâton, donne-les, et t'en va.»