On sait que les trois premiers actes de la Comédie du Tartuffe de Molière furent représentés à Versailles dès le mois de Mai de l'année 1664, et qu'au mois de Septembre de la même année, ces trois Actes furent joués pour la seconde fois à Villers-Coteretz, avec aplaudissement. La pièce entière parut la première et la seconde fois au Raincy, au mois de Novembre suivant, et en 1665; mais Paris ne l'avoit point encore vue en 1667. Molière sentoit la difficulté de la faire passer dans le public. Il le prévint par des lectures; mais il n'en lisoit que jusqu'au quatrième acte: de sorte que tout le monde étoit fort embarassé comment il tireroit Orgon de dessous la table. Quand il crut avoir suffisamment préparé les esprits, le 5. d'Aoust 1667, il fait afficher le Tartuffe. Mais il n'eut pas été représenté une fois que les gens austères se révoltèrent contre cette pièce. On représenta au Roi qu'il étoit de conséquence que le ridicule de l'Hypocrisie ne parût point sur le Théâtre. Molière, disoit-on, n'étoit pas préposé pour reprendre les personnes qui se couvrent du manteau de la dévotion, pour enfreindre les loix les plus saintes, et pour troubler la tranquilité domestique des familles. Enfin ceux qui représentèrent au Roi, le firent avec de bonnes raisons, puisque Sa Majesté jugea à propos de défendre la représentation du Tartuffe. Cet ordre fut un coup de foudre pour les Comédiens, et pour l'Auteur. Ceux-là attendoient avec justice un gain considérable de cette pièce; et Molière croyoit donner par cet Ouvrage une dernière main à sa réputation. Il avoit manié le caractère de l'hypocrisie avec des traits si vifs et si délicats, qu'il s'étoit imaginé que bien loin qu'on deût attaquer sa pièce, on luy sauroit gré d'avoir donné de l'horreur pour un vice si odieux. Il le dit lui-même dans sa Préface à la tête de cette pièce: mais il se trompa, et il devoit savoir par sa propre expérience que le public n'est pas docile. Cependant Molière rendit compte au Roi des bonnes intentions qu'il avoit eues en travaillant à cette pièce. De sorte que sa Majesté aïant vu par elle-même qu'il n'y avoit rien dont les personnes de piété et de probité pussent se scandaliser, et qu'au contraire on y combatoit un vice qu'elle a toujours eu soin elle-même de détruire par d'autres voies, elle permit aparemment à Molière de remettre sa pièce sur le théâtre.
Tous les connoisseurs en jugeoient favorablement; et je raporterai ici une remarque de Mr Ménage, pour justifier ce que j'avance. «La prose de Mr de Molière,» dit-il, «vaut beaucoup mieux que ses vers. Je lisois hier son Tartufe. Je lui en avois autrefois entendu lire trois Actes chez Mr de Mommor, où se trouvèrent aussi Mr Chapelain, Mr l'abbé de Marolles, et quelques autres personnes. Je dis à Mr ..., lorsqu'il empêcha qu'on ne le jouât, que c'étoit une pièce dont la morale étoit excellente, et qu'il n'y avoit rien qui ne pût être utile au Public.»
Molière laissa passer quelque temps avant que de hazarder une seconde fois la représentation du Tartuffe: et l'on donna pendant ce tems-là Scaramouche Hermite, qui passa dans le Public, sans que personne s'en plaignît. «Mais d'où vient,» dit-on à Mr le Prince deffunt, «que l'on n'a rien dit contre cette pièce, et que l'on s'est tant récrié contre le Tartuffe?—C'est,» répondit ce prince, «que Scaramouche joue le Ciel et la Religion, dont ces Messieurs là ne se soucient guères, et que Molière joue les Hypocrites dans la sienne.»
Molière ne laissoit point languir le Public sans nouveauté; toujours heureux dans le choix de ses caractères, il avoit travaillé sur celui du Misantrope; il le donna au Public. Mais il sentit dès la première représentation que le peuple de Paris vouloit plus rire qu'admirer; et que pour vingt personnes qui sont susceptibles de sentir des traits délicats et élevés, il y en a cent qui les rebutent faute de les connoître. Il ne fut pas plustost rentré dans son cabinet qu'il travailla au Médecin malgré lui, pour soutenir le Misantrope, dont la seconde représentation fut encore plus foible que la première: ce qui l'obligea de se depêcher de fabriquer son fagotier. En quoi il n'eut pas beaucoup de peine, puisque c'étoit une de ces petites pièces, ou aprochant, que sa troupe avoit représentées sur le champ dans les commencemens; il n'avoit qu'à transcrire. La troisième représentation du Misantrope fut encore moins heureuse que les précédentes. On n'aimoit point tout ce sérieux qui est répandu dans cette pièce. D'ailleurs le Marquis étoit la copie de plusieurs originaux de conséquence, qui décrioient l'ouvrage de toute leur force. «Je n'ai pourtant pu faire mieux, et seurement je ne ferai pas mieux,» disoit Molière à tout le monde.
Mr de ** crut se faire un mérite auprès de Molière de deffendre le Misantrope: il fit une longue lettre qu'il donna à Ribou pour mettre à la tête de cette pièce. Molière qui en fut irrité envoya chercher son Libraire, le gronda de ce qu'il avoit imprimé cette rapsodie sans sa participation, et lui deffendit de vendre aucun exemplaire de sa pièce où elle fût, et il brûla tout ce qui en restoit; mais après sa mort on l'a rimprimée. Mr de ** qui aimoit fort à voir la Molière, vint souper chez elle le jour même. Molière le traitta cavalièrement sur le sujet de sa lettre, en lui donnant de bonnes raisons pour souhaiter qu'il ne se fût point avisé de deffendre sa pièce.