A la quatrième représentation du Misantrope il donna son fagotier, qui fit bien rire le Bourgeois de la rue St. Denis. On en trouva le Misantrope beaucoup meilleur, et insensiblement on le prit pour une des meilleures pièces qui ait jamais paru. Et le Misantrope et le Médecin malgré lui joints ensemble ramenèrent tout le pêle mêle de Paris, aussi bien que les connoisseurs. Molière s'aplaudissant du succès de son invention, pour forcer le public à lui rendre justice, hazarda d'en tirer une glorieuse vengeance, en fesant jouer le Misantrope seul. Il eut un succès très-favorable; de sorte que l'on ne put lui reprocher que la petite pièce eût fait aller la grande.
Les Hypocrites avoient été tellement irrités par le Tartuffe, que l'on fit courir dans Paris un livre terrible que l'on mettoit sur le compte de Molière pour le perdre. C'est à cette occasion qu'il mit dans le Misantrope les vers suivans.
Et non content encor du tort que l'on me fait,
Il court parmi le monde un livre abominable,
Et de qui la lecture est même condamnable,
Un livre à mériter la dernière rigueur,
Dont le fourbe a l'affront de me faire l'Auteur.
Et là dessus on voit Oronte qui murmure,
Et tâche méchamment d'apuyer l'imposture;
Lui qui d'un honnête homme à la Cour tient le rang...
Etc...
On voit par cette remarque, que le Tartuffe fut joué avant le Misantrope, et avant le Médecin malgré lui; et qu'ainsi la date de la première représentation de ces deux dernières pièces, que l'on a mise dans les œuvres de Molière, n'est pas véritable; puisque l'on marque qu'elles ont été jouées dès les mois de Mars et de Juin de l'année 1666.
Molière avoit lu son Misantrope à toute la Cour, avant que de le faire représenter, chacun lui en disoit son sentiment; mais il ne suivoit que le sien ordinairement, parce qu'il auroit été souvent obligé de refondre ses pièces, s'il avoit suivi tous les avis qu'on lui donnoit. Et d'ailleurs il arrivoit quelquefois que ces avis étoient intéressés: Molière ne traitoit point de caractères, il ne plaçoit aucuns traits, qu'il n'eût des veues fixes. C'est pourquoi il ne voulut point ôter du Misantrope, ce grand Flandrin qui crachoit dans un puits pour faire des ronds, que Madame deffunte lui avoit dit de suprimer, lors qu'il eut l'honneur de lire sa pièce à cette Princesse. Elle regardoit cet endroit comme un trait indigne d'un si bon ouvrage: mais Molière avoit son original, il vouloit le mettre sur le Théâtre.
Au mois de Décembre de la même année, il donna au Roi le divertissement des deux premiers actes d'une Pastorale qu'il avoit faite, c'est Melicerte. Mais il ne jugea pas à propos avec raison d'en faire le troisième Acte; ni de faire imprimer les deux premiers, qui n'ont vu le jour qu'après sa mort.
Le Sicilien fut trouvé une agréable petite pièce à la Cour, et à la Ville en 1667. Et l'Amphitryon passa tout d'une voix au mois de Janvier 1668. Cependant un Savantasse n'en voulut point tenir compte à Molière. «Comment!» disoit-il, «il a tout pris sur Rotrou, et Rotrou sur Plaute. Je ne vois pas pourquoi on aplaudit à des Plagiaires. Ç'a toujours été», ajoutoit-il, «le caractère de Molière. J'ai fait mes études avec lui; et un jour qu'il aporta des vers à son Régent, celui-ci reconnut qu'il les avoit pillés; l'autre assura fortement qu'ils étoient de sa façon: mais après que le Régent lui eut reproché son mensonge, et qu'il lui eut dit qu'il les avoit pris dans Théophile, Molière le lui avoua, et lui dit qu'il les y avoit pris avec d'autant plus d'assurance, qu'il ne croyoit pas qu'un Jésuite deût lire Théophile. Ainsi,» disoit ce Pédant à son ami, «si l'on examinoit bien les ouvrages de Molière, on les trouveroit tous pillés de cette force-là. Et même quand il ne sait où prendre, il se répète sans précaution.» De semblables Critiques n'empêchèrent pas le cours de l'Amphitryon, que tout Paris vit avec beaucoup de plaisir, comme un spectacle bien rendu en notre langue, et à notre goût.