Après que Molière eut repris avec succès son Avare au mois de Janvier 1668, comme je l'ay déjà dit, il projetta de donner son George Dandin. Mais un de ses amis lui fit entendre qu'il y avoit dans le monde un Dandin, qui pourroit se reconnoître dans sa pièce, et qui étoit en état par sa famille non-seulement de la décrier, mais encore de le faire repentir d'y avoir travaillé.—«Vous avez raison,» dit Molière à son ami; «mais je sai un seur moyen de me concilier l'homme dont vous me parlez; j'irai lui lire ma pièce.» Au spectacle, où il étoit assidu, Molière lui demanda une de ses heures perdues pour lui faire une lecture. L'homme en question se trouva si fort honoré de ce compliment, que toutes affaires cessantes, il donna parole pour le lendemain; et il courut tout Paris pour tirer vanité de la lecture de cette pièce. «Molière», disoit-il à tout le monde, «me lit ce soir une Comédie: voulez-vous en être?» Molière trouva une nombreuse assemblée, et son homme qui présidoit. La pièce fut trouvée excellente; et lorsqu'elle fut jouée, personne ne la fesoit mieux valoir que celuy dont je viens de parler, et qui pourtant auroit pu s'en fâcher, une partie des Scènes que Molière avoit traittées dans sa pièce, étant arrivées à cette personne. Ce secret de faire passer sur le théâtre un caractère à son original, a été trouvé si bon, que plusieurs Auteurs l'ont mis en usage depuis avec succès. Le George Dandin fut donc bien receu à la Cour au mois de Juillet 1668, et à Paris au mois de Novembre suivant.
Quand Molière vit que les Hypocrites, qui s'étoient si fort offencés de son imposteur, étoient calmés, il se prépara à le faire paroître une seconde fois. Il demanda à sa Troupe, plus par conversation que par intérest, ce qu'elle lui donneroit, s'il fesoit renaître cette pièce. Les Comédiens voulurent absolument qu'il y eût double part sa vie durant toutes les fois qu'on la joueroit. Ce qui a toujours été depuis très-régulièrement exécuté. On affiche le Tartuffe: les Hypocrites se réveillent; ils courent de tous côtez pour aviser aux moyens d'éviter le ridicule que Molière alloit leur donner sur le théâtre malgré les deffences du Roi. Rien ne leur paroissoit plus effronté, rien plus criminel que l'entreprise de cet Auteur: et accoutumés à incommoder tout le monde, et à n'être jamais incommodés, ils portèrent de toutes parts leurs plaintes importunes pour faire réprimer l'insolence de Molière, si son anonce avoit son effet. L'assemblée fut si nombreuse que les personnes les plus distinguées furent heureuses d'avoir place aux troisièmes loges. On allume les lustres. Et l'on étoit prest de commencer la pièce quand il arriva de nouvelles défences de la représenter, de la part des personnes préposées pour faire exécuter les ordres du Roi. Les Comédiens firent aussi-tôt éteindre les lumières, et rendre l'argent à tout le monde. Cette défence étoit judicieuse, parce que le Roi étoit alors en Flandre: et l'on devoit présumer que Sa Majesté aïant deffendu la première fois que l'on jouât cette pièce, Molière vouloit profiter de son absence pour la faire passer. Tout cela ne se fit pourtant pas sans un peu de rumeur, de la part des Spectateurs; et sans beaucoup de chagrin du côté des Comédiens. La permission que Molière disoit avoir de sa Majesté pour jouer sa pièce n'étoit point par écrit; on n'étoit pas obligé de s'en rapporter à lui. Au contraire, après les premières deffences du Roi, on pouvoit prendre pour une témérité la hardiesse que Molière avoit eue de remettre le Tartuffe sur le théâtre, et peu s'en fallut que cette affaire n'eût encore de plus mauvaises suites pour lui; on le menaçoit de tous côtez. Il en vit dans le moment les conséquences: c'est pourquoi il dépêcha en poste sur le champ la Torellière et la Grange pour aller demander au Roi la protection de Sa Majesté dans une si fâcheuse conjoncture. Les Hypocrites triomphoient; mais leur joie ne dura qu'autant de tems qu'il en fallut aux deux Comédiens pour aporter l'ordre du Roi, qui vouloit qu'on jouât le Tartuffe.
Le lecteur jugera bien, sans que je lui en fasse la description, quel plaisir l'ordre du Roi aporta dans la Troupe, et parmi les personnes de spectacle, mais sur tout dans le cœur de Molière, qui se vit justifié de ce qu'il avoit avancé. Si on avoit connu sa droiture et sa soumission, on auroit été persuadé qu'il ne se seroit point hazardé de représenter le Tartuffe une seconde fois, sans en avoir auparavant pris l'ordre de Sa Majesté.
Tout le monde sait qu'après cela cette pièce fut jouée de suite, et qu'elle a toujours été fort aplaudie toutes les fois qu'elle a paru; et les personnes qui ont voulu par passion la critiquer, ont toujours succombé sous les raisons de ceux qui en connoissent le mérite.
Un jour qu'on représentoit cette pièce, Champmêlé, qui n'étoit point encore alors dans la Troupe, fut voir Molière dans sa loge, qui étoit proche du théâtre. Comme ils en étoient aux complimens, Molière s'écria: Ah chien, ah bourreau! et se frapoit la tête comme un possédé: Champmêlé crut qu'il tomboit de quelque mal, et il étoit fort embarrassé. Mais Molière, qui s'aperceut de son étonnement, lui dit: «Ne soyez pas surpris de mon emportement. Je viens d'entendre un Acteur déclamer faussement et pitoyablement quatre vers de ma pièce, et je ne saurois voir maltraiter mes enfans de cette force là, sans souffrir comme un damné.»
Quelque succès qu'eût le Tartuffe pendant qu'on le joua après l'ordre du Roi, cependant la Femme juge et partie de Monfleury fut jouée autant de fois au moins dans le même tems à l'Hôtel de Bourgogne. Ainsi ce n'est pas toujours le mérite d'une pièce qui la fait réussir; un Acteur que l'on aime à voir, une situation, une scène heureusement traitée, un travestissement, des pensées piquantes, peuvent entraîner au spectacle, sans que la pièce soit bonne.