La bonté que le Roi eut de permettre que le Tartuffe fût représenté, donna un nouveau mérite à Molière. On vouloit même que cette grace fût personnelle. Mais Sa Majesté qui savoit par elle-même que l'hypocrisie étoit vivement combatue dans cette pièce, fut bien aise que ce vice, si oposé à ses sentimens, fût ataqué avec autant de force que Molière le combatoit. Tout le monde lui fit compliment sur ce succès; ses ennemis même lui en témoignèrent de la joie, et étoient les premiers à dire que le Tartuffe étoit de ces pièces excellentes qui mettoient la vertu dans son jour. «Cela est vrai,» disoit Molière; «mais je trouve qu'il est très-dangereux de prendre ses intérests au prix qui m'en coûte. Je me suis repenti plus d'une fois de l'avoir fait.»


Quoique Molière donnât à ses pièces beaucoup de mérite du côté de la composition, cependant elles étoient représentées avec un jeu si délicat, que quand elles auroient été médiocres elles auroient passé. Sa troupe étoit bien composée; et il ne confioit point ses rolles à des Acteurs qui ne seussent pas les exécuter, il ne les plaçoit point à l'avanture, comme on fait aujourd'hui. D'ailleurs il prenoit toujours les plus difficiles pour lui. Ce n'est pas qu'il eût universellement l'éloquence du corps en partage, comme Baron. Au contraire dans les commencemens, même dans la Province, il paroissoit mauvais Comédien à bien des gens; peut-être à cause d'un hoquet ou tic de gorge qu'il avoit, et qui rendoit d'abord son jeu désagréable à ceux qui ne le connoissoient pas. Mais pour peu que l'on fît atention à la délicatesse avec laquelle il entroit dans un caractère, et il exprimoit un sentiment, on convenoit qu'il entendoit parfaitement l'art de la déclamation. Il avoit contracté par habitude le hoquet dont je viens de parler. Dans les commencemens qu'il monta sur le théâtre, il reconnut qu'il avoit une volubilité de langue, dont il n'étoit pas le maître, et qui rendoit son jeu désagréable. Et des efforts qu'il se fesoit pour se retenir dans la prononciation, il s'en forma un hoquet, qui lui demeura jusques à la fin. Mais il sauvoit ce désagrément par toute la finesse avec laquelle on peut représenter. Il ne manquoit aucun des accens et des gestes nécessaires pour toucher le spectateur. Il ne déclamoit point au hasard, comme ceux qui destitués des principes de la déclamation, ne sont point assurés dans leur jeu: il entroit dans tous les détails de l'action. Mais s'il revenoit aujourd'hui, il ne reconnoitroit pas ses ouvrages dans la bouche de ceux qui les représentent.


Il est vrai que Molière n'étoit bon que pour représenter le Comique; il ne pouvoit entrer dans le sérieux, et plusieurs personnes assurent qu'aïant voulu le tenter, il réussit si mal la première fois qu'il parut sur le théâtre, qu'on ne le laissa pas achever. Depuis ce tems-là, dit on, il ne s'atacha qu'au Comique, où il avoit toujours du succès, quoique les gens délicats l'acusassent d'être un peu grimacier. Mais si ces personnes là le lui avoient reproché à lui-même, je ne sais s'il n'auroit pas eu raison de leur répondre que le commun du Public aime les charges, et que le jeu délicat ne l'affecte point.


Molière n'étoit point un homme qu'on pût oublier par l'absence. Mr Bernier ne fut pas plutôt de retour de son voyage du Mogol qu'il fut le voir à Hauteuil. Après les premiers complimens d'amitié, celui-là commença la conversation par la relation. Il fit d'abord observer à Molière que l'on n'en usoit point avec l'Empereur du Mogol détrôné, et avec ses enfans, aussi inhumainement qu'on le fait en Turquie. «On se contente,» dit-il, «de leur donner une drogue, que l'on nomme du Pouss, pour leur faire perdre l'esprit, afin qu'ils soient hors d'état de former un parti.—Aparemment,» dit Baron, que cette conversation ennuyoit fort, «ces gens-là vous ont fait prendre du Pouss avant que de revenir.—Taisez vous, jeune homme,» dit Molière, «vous ne connoissez pas Mr Bernier, et vous ne savez pas que c'est mon ami; peu s'en faut que je ne prenne sérieusement votre imprudence.—Comment!» répliqua Baron, qui s'étoit donné toute liberté de parler devant Molière, «vous êtes si bons amis, et Monsieur après une si longue absence n'a à la première vue que des contes à vous dire?» Le Philosophe touché de cette leçon, qui étoit en sa place, se mit sur les sentimens; Molière n'en fut pas fâché: car plus homme de Cour que Bernier, et plus ocupé de ses affaires que de celles du grand Mogol, la relation ne lui fesoit pas beaucoup de plaisir. On parla de santé. Molière rendit compte du mauvais état de la sienne à Bernier, qui, au lieu de lui répondre, lui dit qu'il avoit conduit heureusement celle du premier Ministre du Grand Mogol: qu'il n'avoit point voulu être Médecin de l'Empereur lui-même, parce que quand il meurt on enterre aussi le Médecin avec lui. A la fin ne sachant plus que dire sur le Mogol, il offrit ses soins à Molière. «Oh! Monsieur,» dit Baron, «Mr de Molière est en de bonnes mains. Depuis que le Roi a eu la bonté de donner un Canonicat au fils de son Médecin, il fait des merveilles; et il tiendra Monsieur long-tems en état de divertir Sa Majesté. Les Médecins du Mogol ne s'acommodent point avec notre santé. Et à moins que de convenir que l'on vous enterrera avec Monsieur, je ne lui conseille pas de vous confier la sienne.» Bernier vit bien que Baron étoit un enfant gâté; il mit la conversation sur son chapitre. Molière, qui en parloit avec plaisir, en commença l'histoire; mais Baron, rebuté de l'entendre, alla chercher à s'amuser ailleurs.


Molière n'étoit pas seulement bon Acteur et excellent Auteur, il avoit toujours soin de cultiver la Philosophie. Chapelle et lui ne se passoient rien sur cet article-là. Celui-là pour Gassendi; celui-ci pour Des-Cartes. En revenant d'Hauteuil un jour dans le bateau de Molière, ils ne furent pas longtems sans faire naître une dispute. Ils prirent un sujet grave pour se faire valoir devant un Minime qu'ils trouvèrent dans leur bateau, et qui s'y étoit mis pour gagner les Bons-Hommes. «J'en fais Juge le bon Père,» dit Molière, «si le Système de Descartes n'est pas cent fois mieux imaginé, que tout ce que Mr de Gassendi nous a ajusté au Théâtre, pour nous faire passer les rêveries d'Épicure. Passe pour sa morale; mais le reste ne vaut pas la peine que l'on y fasse atention. N'est-il pas vrai, mon Père?» ajouta Molière, au Minime. Le Religieux répondit par un hom! hom! qui fesoit entendre aux Philosophes qu'il étoit connoisseur dans cette matière; mais il eut la prudence de ne se point mêler dans une conversation si échauffée, sur tout avec des gens qui ne paroissoient pas ménager leur adversaire.—«Oh! parbleu, mon Père,» dit Chapelle, qui se crut affoibli par l'aparente aprobation du Minime, «il faut que Molière convienne que Des-Cartes n'a formé son Système que comme un Méchanicien, qui imagine une belle machine sans faire atention à l'exécution: le Système de ce Philosophe est contraire à une infinité de Phénomènes de la nature, que le bon homme n'avoit pas prévus.» Le Minime sembla se ranger du côté de Chapelle par un second hom! hom! Molière, outré de ce qu'il triomphoit, redouble ses efforts avec une chaleur de Philosophe, pour détruire Gassendi par de si bonnes raisons, que le Religieux fut obligé de s'y rendre par un troisième hom! hom! obligeant, qui sembloit décider la question en sa faveur. Chapelle s'échauffe, et criant du haut de la tête pour convertir son Juge, il ébranla son équité par la force de son raisonnement. «Je conviens que c'est l'homme du monde qui a le mieux rêvé,» ajouta Chapelle; «mais morbleu! il a pillé ses rêveries par tout, et cela n'est pas bien. N'est-il pas vrai, mon Père?» dit-il au Minime. Le Moine, qui convenoit de tout obligeamment, donna aussi-tost un signe d'aprobation, sans proférer une seule parole. Molière, sans songer qu'il étoit au lait, saisit avec fureur le moment de rétorquer les argumens de Chapelle. Les deux Philosophes en étoient aux convulsions, et presque aux invectives d'une dispute Philosophique quand ils arrivèrent devant les Bons Hommes. Le Religieux les pria qu'on le mît à terre. Il les remercia gracieusement, et aplaudit fort à leur profond savoir sans intéresser son mérite. Mais avant que de sortir du bateau, il alla prendre sous les piés du batelier sa besace, qu'il y avoit mise en entrant. C'étoit un Frère-lay, les deux Philosophes n'avoient point vu son enseigne; et honteux d'avoir perdu le fruit de leur dispute devant un homme qui n'y entendoit rien, ils se regardèrent l'un l'autre sans se rien dire. Molière, revenu de son abatement, dit à Baron, qui étoit de la compagnie, mais d'un âge à négliger une pareille conversation: «Voyez, petit garçon, ce que fait le silence, quand il est observé avec conduite.—Voilà comme vous faites toujours, Molière,» dit Chapelle, «vous me commettez sans cesse avec des ânes qui ne peuvent savoir si j'ai raison. Il y a une heure que j'use mes poulmons, et je n'en suis pas plus avancé.»